Ibid., dixiéme unité, § 6, p. 534 de la traduction
3Si UNE NOUVELLE RELIGION EN PERSE.
et compris dans l’arrêt de sa condamnation, marchaient à ses côtés, partageant son agonie, lorsque l’un d’eux, espérant par cette lâcheté obtenir sa grâce, se mit à le maudire et à lui cracher au visage. C’était le reniement de saint Pierre avec des circonstances aggravantes. Le Bâb résista à cette épreuve comme à celles qui l’avaient précédée. Suspendu par-dessous les aisselles aux remparts de Tébriz, il sert de cible à une troupe de soldats chargés de son exécution. Mais les balles lancées contre lui ne font que couper les cordes qui le tiennent attaché, sans atteindre sa personne. Cet incident, qui pouvait passer pour un miracle, ne sert qu’à retarder sa mort de quelques instants et à la rendre plus cruelle : il est haché à coups de sabre dans un corps de garde. Sa seule consolation, avant d’expirer, est d’entendre ces paroles sorties de la bouche de son compagnon d’infortune, de son disciple resté fidèle : « Maître, es-tu content de moi?»
De tous les chefs du bâbysme, de tous ceux qui représentent la première génération de ses apôtres et de ses confesseurs, il ne restait plus que la Consolation, des yeux. Elle ne tarda pas à avoir le même sort que son maître et ses compagnons. Ce fut en 1852, à la suite d’un complot ourdi contre la vie du roi par deux de ses coreligionnaires et auquel elle était restée absolument étrangère. Elle ne fut pas même accusée de complicité; mais l’occasion parut bonne au gouvernement persan pour ' détruire tout ce qui restait encore des sectateurs de la nouvelle religion. 11 suffisait d’être bâby pour être déclaré coupable de haute trahison. C’est à ce titre que des milliers d’innocents périrent à la fois dans d’épouvantables tortures, et dans ce mas-
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sacre, qui semble une imitation des persécutions de l’Église, les plus grands personnages de la cour ne dédaignèrent pas, assure-t-on, de faire l’office de bourreaux. Les victimes, parmi lesquelles on remarquait un grand nombre de femmes et d’enfants, se laissaient égorger en chantant ces paroles consacrées par leur foi : « En vérité, nous venons de Dieu et nous retournons à Dieu; en vérité, nous sommes à Dieu et nous retournons à lui. »
La Consolation des yeux était nécessairement comprise dans la proscription générale. Mais, soit par respect pour la beauté et le talent, soit par la crainte de soulever l’opinion, on aurait voulu sauver une femme à qui ses ennemis les plus implacables ne pouvaient refuser leur admiration. On n’exigeait d’elle qu’une seule chose, c’était de désavouer, devant le tribunal appelé à la juger, sa qualité de bâbye. Grâce à ce désaveu, qu’on n’exigeait d’elle que pour la forme, elle serait rendue à la liberté et personne ne s’inquiéterait de ses croyances. Elle refusa le moyen de salut qui lui était offert, ne voulant pas perdre l’occasion, disait-elle, de donner sa vie à Dieu, et regardant comme une honte de renier sa foi pour conserver quelques jours de plus une forme vaine qui ne tarderait pas à s’évanouir. Elle expira sur le bûcher. Le même jour vit mourir le saint Pierre du bâbysme, ce disciple qui avait renié son maître. Seyd Housseïn, après son apostasie, était devenu la proie du désespoir; il n’avait plus la force de supporter la vie, et quand il eut connaissance de la sentence d’extermination rendue contre ses anciens frères, il accourut avec bonheur prendre sa part de leur martyre.
On peut en croire M. de Gobineau lorsqu’il dit que
ces cruautés donnèrent au bâbysme plus de partisans que bien des prédications. A partir de ce moment, il cessa d’exister à l’état de parti politique ou d’insurrection armée pour rester simplement une religion. Il donna un successeur à Mirza-Aly-Mohammed dans la personne d’un enfant de seize ans, nommé Mirza Yahya , et qui, dans le langage mystique des fidèles, porte le titre « d’Altesse éternelle » ( Hesret-ê-Ezel ). Ce nouveau Bâb ne réside plus en Perse, mais à Bagdad. C’est là, à l’abri de nouvelles persécutions, sur la frontière des deux empires musulmans, au milieu d’un nombreux concours de voyageurs et de pèlerins, que la nouvelle religion a transporté son sanctuaire et qu’elle poursuit le cours de ses destinées, qui, selon toute apparence, sont loin d’être accomplies.
Le bâbysme a déjà fait preuve d’une fécondité intellectuelle qui suffirait à elle seule pour nous convaincre qu’il ne saurait être pris pour une effervescence passagère de l’imagination et du sentiment. Indépendamment du journal de son pèlerinage à la Mecque et de son commentaire sur la Sourate de Joseph, le premier bâb a laissé trois autres ouvrages. L’un, appelé l’Exposition (Byyan), contient, sous une forme dogmatique, toute sa théologie. 11 est écrit en arabe. L’autre, rédigé en persan, et qui porte le mêmejitre, n’est qu’une amplification du premier. Le troisième en est un abrégé, un précis destiné en quelque sorte à servir de catéchisme. C’est le Livre des préceptes , que M. de Gobineau a traduit de l’original arabe en français. L’Altesse éternelle n’est pas non plus restée oisive. Elle a écrit le Livre de la lumière , un ouvrage de l’étendue de deux volumes in-folio, et qui rappelle par son nom le principal mo-
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numeat de la kabbale. On doit à des plumes moins augustes, des effusions , des prières, des œuvres de controverse. La religion des bâbys ne sera connue exactement et ne pourra être l’objet d’un jugement éclairé que lorsque tous ces écrits seront entrés dans le domaine de la science européenne; jusqu’à ce moment, nous sommes obligé de nous contenter des idées sommaires que nous en donne le Livre des préceptes.
Puisque nous avons déjà pris connaissance de la théologie du bâbysme, il ne nous reste plus qu’à indiquer les traits les plus essentiels de son culte, de sa morale et de sa politique; car, se promettant la conquête du genre humain et se croyant capable de lui suffire, il ne pouvait garder le silence sur les principes de gouvernement qui seraient un jour à son usage.
Le culte du bâbysme n’admettant, comme nous l’avons dit, aucune des impuretés reconnues par le Koran, s’adresse plus à l’esprit qu’au corps, intéresse plus la pensée que l’action. Il place, par exemple, la méditation au-dessus de la prière, et la prière solitaire, comme la plus rapprochée de la méditation, au-dessus de la prière en commun. Il réduit les fonctions du sacerdoce à la prédication et à l’enseignement. Cependant il prescrit aussi l’usage de certains talismans destinés à rappeler d’une manière symbolique le nombre sacramentel et la présence de Dieu au sein de l’humanité, ainsi que la corrélation des diverses parties de l’univers. C’est un langage dont le mysticisme a rarement pu se passer, et qui l’accompagne comme son ombre partout où il a pu se produire. Quant à la pompe qui est recommandée par le Livre des préceptes , dans la célébration des fêtes publiques et dans la décoration
des temples, c’est moins un hommage rendu à Dieu qu’une satisfaction accordée à l’homme; car le luxe et l’élégance, les parfums, les vêtements somptueux sont également ordonnés, à chacun suivant sa fortune, dans la vie privée. « Dieu ne demande de vous, dit le maître *, qu’amour et contentement. »
Celte maxime nous livre d’avance le caractère général de la morale du Bâb. Elle peut en effet se résumer dans ces deux mots : charité envers les autres, ménagement envers soi-même. La première forme de la charité c’est la bienfaisance. Aussi est-elle commandée, dans le Livre des préceptes, comme un devoir absolument indispensable. « O riches ! dit-il 2 , vous tous, tant que vous êtes, vous êtes les préposés de Dieu ; soyez donc attentifs à la fortune de Dieu qui est entre vos mains, et enrichissez les pauvres de la part de votre Seigneur. » En revanche, il est défendu de rien donner aux mendiants; car la mendicité est un péché. La société, telle qu’elle sera organisée dans l’avenir, sous l’empire de la religion nouvelle, trouvera un moyen de supprimer la misère et de rendre supportables toutes les infortunes.
L'hospitalité n’est pas moins obligatoire que l’aumône. Il faudra l’exercer, au moins un fois par jour, envers un pauvre ou un étranger, n’eût-on qu’un verre d’eau à lui offrir. Les riches feront asseoir à leur table un nombre d’hôtes proportionné à leur opulence. .
Si l’on est tenu de faire du bien à ses semblables et de contribuer autant que possible à leur bonheur, à