‹ Philosophie et religionChapitre 12 sur 36 · PRÉSENCE DÉ DIEU A LA RAISON · texte numérisé non relu

PRÉSENCE DÉ DIEU A LA RAISON

Par elle, nous nous élevons à l’auteur infîni de l'élre et de la vie, et nous pouvons nous rendre compte de l’excellence et de la dignité de notre propre nature. C’est cette lumière que Platon a vue dans un jour encore mêlé d’ombres. C’est cette lumière que saint Augustin et les saints Pères ont dégagée des voiles qui la couvraient aux yeux de l'antiquité. Celte lumière éclairait les grands docteurs scolastiques; et saint Thomas a recueilli ses rayons dans sa vaste et profonde raison. Descartes a allumé au foyer de celte lumière le flambeau de sa nouvelle philosophie. L’âme de Malebranche était inondée de ses splendeurs. Elle s’est réfléchie dans l’inlelligence de Fénelon, avec un éclat et une pureté inconnues jusqu’à lui. A cette source divine, Bossuet et Leihnitz ont emprunté les lois les plus hautes de la pensée.

La présence de la lumière divine dans la raison humaine. Dieu présent à la raison de l’homme, voilà le plus haut enseignement que la philosophie puisse donner, et le lien qui la rattache à la religion. Ce grand fait ressort sans doute de toutes nos études antérieures ; il en est la conséquence dernière ; et déjà nous pouvons le regarder comme solidement établi. Cependant je crois qu’il est possible de l’environner encore de plus de clarté. Je voudrais le mettre dans une telle évidence qu’il frappât tous les yeux dignes de l’apercevoir, et se fît sentir à tous les cœurs vertueux, qui doivent désirer de s’unir au principe de toute vérité et de tout bien.

Nous arriverons à ce résultat' si désirable par un coup d’œil d’ensemble jeté sur la sphère de la raison

pure, et par un dernier examen de la nature et de l’origine des éléments qui la composent. Tous les matériaux de ce travail sont devant nous, dans nos études antérieures. L’examen des divers systèmes nous a fait envisager la conscience et la raison sous tous leurs aspects, sous toutes leurs faces; nous possédons déjà toutes les données que nous allons mettre en œuvre.

Dans cet exposé, je n’ai d’autre but que d’être simple, clair, précis, facilement saisissable, facilement saisi, afin qu’il nous reste quelque chose de net et de ferme dans l’esprit. Puissé-je atteindre ce but !

Nous débutons dans la vie par des sensations et des sentiments obscurs. Ces sensations et ces sentiments nous révèlent notre propre existence et celle du monde qui nous entoure, et qui devient le théâtre de notre activité. Venue du dehors, reçue par nos organes, transmise au sens interne, la sensation nous donne la perception de l’objet placé hors de nous. Entre cet objet et notre âme, il n’y a aucun intermédiaire, émanation, espèce, fantôme, image ; il n’y a que l'objet extérieur, les sens ébranlés par l’impression venue du dehors, et l’âme qui perçoit l’objet. Dans cette action de l’objetsur l’âme, et dans cette perception de l’objet par l’âme, l’âme sent en elle et hors d’elle l’être, la vie, la réalité, et acquiert le sentiment invincible de sa propre existence et de celle du monde. De riches facultés, des connaissances variées et nombreuses se développent en elle. Dans la première leçon de ce cours, je vous ai présenté, en raccourci, le tableau de ces facultés et de leurs produits; il n’est pas nécessaire de

PnÉSENOE DE DIEU A LA RAISON, le retracer ici. L’âme se sent comme éire, substance, force, cause; elle se sent une et identique, et le monde extérieur lui apparaît aussi comme un ensemble d’étres, de forces, de causes, d'unités. Munie de ces idées, et en présence des faits qui la frappent et la modifient de toute part, elle énonce des jugements qui forment ses premières connaissances.

Si l'âme ne sortait pas d'elle-méme, si elle ne dépassait pas le monde qui l’environne, ses idées et ses jugements ne représenteraient que le fait même de sa propre existence et de celle du monde, c’est-à-dire que ces idées et ces jugements s’arrêteraient à une existence contingente, relative et bornée. Au fond, il n'y aurait là qu’un fait, qui ne donnerait jamais que lui-méme, et dont il serait impossible de faire sortir la science de l’âme ou celle du monde. Mais l’èmc n'esttpas concentrée ainsi dans le sentiment unique d'elle-même et du monde, réduite à un fait brut. L’âme vit en elle-même, mais à la condiHon de sortir sans cesse d’elle-même; l’ame se développe dans le monde, mais à la condition de le dépasser toujours. L’âme est toujours en elle-même et hors d’elle-méme, dans le monde et hors du monde. Et, dans ce fait prodigieux, aussi immédiat, aussi intime, aussi certain que celui de notre propre existence et de celle du monde, est le vAi point de départ de la philosophie.

Nul ne peut contester, nul ne conteste qu’en même temps que je me saisis moi-même comme être, substance, cause, unité ; en même temps que j’aperçois dans le monde des êtres, des substances, des causes.

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des unités, je n’aic l'idée dei'ètrecn soi, de la substance en soi, de la cause en soi, de l'unité en soi, c'est-à-dire de l'étre, de la substance, de la cause, de l’unité, dégagés de toutes les conditions des existences particulières et ramenés à l'incoodilionnel et à l’absolu. Pour plus de clarté et de brièveté, je ne cite que le seul exemple de l’idée de cause. Il est évident que j’ai l'idée de la cause que je sens en moi, des causes que je vois en vous, d’une foule de causes qui agissent hors de moi et de vous ; mais, en même temps, j’ai l'idée de ce qui constitue essentiellement la cause, l’idée de cause séparée de toute application particulière, l'idée absolue, essentielle de cause, l'idée pure de la puissance capable de produire reffet.

De même qu’il y a des idées du contingent et des idées du nécessaire, il y a aussi des jugements qui portent ces mêmes caractères de contingence et de nécessité. Ainsi, pour rester dans l'exemple que nous avons choisi, quand je dis : la lumière éclaire, le feu brûle, je forme un jugement contingent. J'y rc- ‘ trouve l’idée de cause et celle d’effet renfermées dans un cas particulier qui peut être et n’étre pas. Mais, quand je dis : il n’y a pas d’effet sans cause, j'énbnce un jugement 1 nécessaire, absolu, universel. Le' premier ordre d'idées et de jugements ne nous donne que des faits; ifous l’avons remarqué. Le second, nous représente des essences et nous manifeste des rapports necessaires et éternels. C’est cet ordre qui forme la haute et pure sphère des vérités néccs^ saires, éternelles, absolues, universelles, immuables, où l’âme s’élève en sortant d’elle-même et en dépas-

PRÉSENCE DE DIEU A LA RAISON. 2r>.5 sanl le monde qui l’environne. Parcourons rapidement cette sphère du monde intelligible, nommons au moins les existences qu’elle contient.

A la base, au sommet, à tons les degrés, sur tous les points de ce monde intelligible, nous trouvons l’idée de l’être qui en est comme l’essence. Quels abîmes insondables et pourtant que de magniricence ne contient pas cette idée? Pure, dégagée de toute détermination particulière, elle nous représente l’Être infini de toute manière, l’infini infiniment infini, possédant toutes les perfections dans une seule perfection, qui est son essence et sa vie. Cette grande lumière n’éblouit pas tellement notre intelligence qu’elle lui dérobe l’ôtre Gni, particulier, qui existe en nous et hors de nous. Par cette lumière, au contraire, nous concevons une inGnité de degrés d’être, de puissance, de force, d’intelligence, d’amour, une inGnité de perfeclions, correspondant à l’inOnie et indivisible perfection, dont elles sont comme autant de rayons et d’images. Considérons, un instant, les caractères qui séparent et rapprochent les être Gnis de l’Être infini; nous trouverons dans ces caractères l’énumération de nos idées. '

D’abord, dans l'idée de l’Être infini, nous saisissons celle de la substance infinie qui en est comme le support et à laquelle appartiennent des attributs égale-' ment infinis. Mais, à cause de la parfaite simplicité de l’Être infini, la substance et les modes ou attributs ne sont qu'une seule et même chose. Il n’en est pas ainsi de l’idée de l’être fini, et nous voyons qu’en lui la substance, quoique toujours liée à des attributs, n’est ce-

ÜNZIKME LECOJi.

pendant pas, sous tout rapport, une même chose avec eux, puisque la même substance peut recevoir des modifications très-diverses.

L'activité, la fécondité infinies que nous sommes forcés d'attribuer à l'Être infini, font naître en nous l'idée de la cause; infinie, produisant des effets dignes de sa perfection souveraine, sans pouvoir cependant jamais l'atteindre, car, dans ce cas, l'infini se créerait lui-même, ce qui implique contradiction. Image de l'Ltre infini, l’être fini est doué aussi d’activité, de puissance, de fécondité. De la l’idée de cause finie, qui implique toujours celle d’effet fini.

Dans la perfection souveraine, la multiplicité se résout en la plus parfaite nnité. Tel n'csl pas l’être fini; en lui, l’unité engendre le nombre, et scs merveilleuses combinaisons que le calcul cherche en vain à représenter et à atteindre.

La simplicité de l’Être infini ne nous empêche pas de lui attribuer toutes les manières d’être réelles ou |>ossible8, à la condition de les ramener au degré de perfection souveraine qui convient à la nature divine. L’être fini, au contraire, n’existe pour nous que sous deux modes principaux. Il est simple, actif, doué de conscience, d’intelligence, de volonté, de liberté, et alors nous avons l’idée de l'esprit. Si, au contraire, l’être est composé de parties, s’il tombe sous nos sens, s’il n'a pas conscience de lui-même, s'il n’est pas une force volontaire, nous avons l'idée de la matière et des corps. Les corps sont étendus, existent dans l’étendue, et l’idée de l’étendue recèle les idées d’une infinité de figures et de proportions. L'idée de l'espace

PRÉSENCE DE DVEU A LA RAISON. 937 nous représente le lieu que les corps occupent, et celle du temps, la mesure de leur durée.

Enfin l’idée de l’Ètre infini implique la nécessité, rétemilc, runiversalité, l’immutabilité, tandis que celle de l’être fini nous le représente comme conlin* gent, temporel, particulier et variable.

Ce serait peu de posséder toutes ces idées, si nous n’apercevions entre elles des rapports que nous exprimons dans nos jugements primitifs. Ces jugements, qui sont les premiers principes, se trouvent à la tête de toutes nos sciences, finumérons les principaux L’être est; l’être parfait se suffit; l’être parfait est avant l’imparfait; l’imparfait suppose le parfait; il n’y . a pas d’effet sans cause; tout ce qui commence d’exister a une cause,- toute pluralité suppose une unité; toute qualité suppose un sujet, un être réel dans lequel elle réside ; tout moyen suppose une fin ; le même est le même et n’est point son contraire ; une même chose ne peut pas être et n’être pas en même temps ; la partie est plus petite que le tout, le tout est plus grand que la partie; ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’ou te fasse à loi-même. Vous reconnaissez les axiomes fondamentaux de l’ontologie, de la logique, des mathématiques, de la morale. Toutes ces sciences ne sont que le développement de quelques vérités mères.

Avec les idées et les principes que nous venons d'enumérer , le monde intelligible contient encore d’autres idées qui nous représentent les divers ordres de la nature, les genres, les espèces, les individus. Ces idées, en elles-mêmes, ne nous donnent que la possibilité de

•j:,K ONZIÈME LEÇON.

toutes CCS existences, et nous concevons clairement

(]n’ elles précèdent toutes les réalités et leur survivent.

Ainsi, Messieurs, ce monde idéal dont nous venons d’esquisser la ligure, ce monde idéal type et règle du monde réel, plane toujours sur notre pensée, et attire sans cesse nos âmes comme un centre de lumière et de vie.

Telle est lu sphère intelligible de la raison que nos esprits habitent, et où ils trouvent la lumière qui les éclaire. Sans les idées et les principes que nous venons d’énumérer, nous ne pourrions ni penser, ni parler, ni juger, ni raisonner. Sans eux il n’y aurait pas de société des esprits. Essayez de les bannir de votre intelligence, vous y faites la nuit, et vous êtes dans l’impossibilité absolue de concevoir et de vous expliquer votT(; propre existence, celle du inonde, et de vous élever à Dieu. Ces idées et ces principes éclairent de leur lumière la physique, la psychologie, la théologie naturelle. I.>cur flambeau, uni à celui de l’expérience et de l’observation, guide tontes les sciences dans la voie des découvertes et des progrès. En un mol, ils forment la raison commune et universelle, à laquelle chaipie esprit participe.

Si tous les objets intelligibles que nous avons essayé de décrire, ne paraissaient pas posséder le même degré d’évidence, nous ne verrions en cela rien d’étonnanl. Dans le monde intelligible, comme dans celui de la nature, tous les objets ne nous apparaissent pas éclairés de la même lumière; et, par l’application et la bonne direction de nos facultés, nous sommes appelés à faire des découvertes dans le monde intelligible, comme

rnÉSENCE ItE DIEU A LA IIAISOA. -Jâ»

dans le monde sensible. Mais l’imperfection de notre connaissance ne sera jamais une objection sérieuse contre la présence, dans notre raison, de vérités nécessaires et éternelles, absolues et immuables ; et l'esprit humain se demandera toujours ce que sont ces vérités et d'où elles viennent, quelles sont leur nature et leur origine. C'est toujours le point où il faut arriver, et de la solution de ces hauts problèmes dépend, pour nous, l’existence réelle ou chimérique de ce monde intelligible que nous avons parcouru.

Or, à ces difliciles problèmes, l’esprit humain a trouvé trois solutions principales. Les idées ne sont que des sensations transformées et des abstractions verbales, dit l’école sensualiste. Vous vous trompez, répond le conceptualisme, il y a dans les idées bien autre chose que des sensations; elles sont les actes, les modes, lés manières d'être de l'esprit, et ne sont que cela. Erreur! s’écrie le réalisme, les idées sont des réalités indépendantes de l'esprit, de vrais objets de sa connaissance. Ces diverses théories ont passé devant nos yeux, nous les avons discutées; entre elles notre choix est déjà fait. Une dernière fois cependant recueillons notre attention et nos forces, et, pour mieux fixer nos regards sur la vraie nature de la raison, écartons les nuages qui pourraient encore l'obscurcir à nos yeux. Dans cette rapide discussion, ne craignons pas quelques répétitions nécessaires.

Le sensualisme renferme incontestablement une part de vérité, puisque l’homme est un esprit essenti<dlement uni à un corps. Notre vie s’éveille sous l'empire des sensations, et elles jouent un rôle im-

m ONZIÈME LEÇON,

nicnse dans le développement de nos facultés. Mais réduire les idées aux sensations, c’est la plus grossière et la plus funeste de toutes les erreurs, et nous n’avons cessé de la poursuivre. Je ne parle pas seulement des idées intellectuelles; les idées sensibles ellesmêmes ne peuvent être ramenées à la sensation. Un exemple éclaircira celle vérité capiütle. Je suis au milieu d’une campagne, et j’ai un arbre devant les yeux. Dans celle vue d’un arbre, il y a deux choses à distinguer, la sensation et la perception ou connaissance. I.a sensation de la vue me montre quelque chose qui s’élève de terre, un tronc. Ce tronc est surmonté de branches qui portent des feuilles, des fleurs et des fruits. Tronc, branches, feuilles et fruits, voilà ce que me donne la sensation de la vue. Mais est-ce la sensation qui réunit toutes ces parties dans un tout, dans une unité, qui est la perception même ou l'idée de l’arbre? Dans la sensation, je suis passif. Lorsque, par une opération instantanée et inaperçue cause de sa rapidiU; même, je réunis tous ces éléments dans celle unité d’arbre, je suis actif. J’interviens, j’y mets du mien, j’exerce ma faculté de percevoir et de connaître. 11 est donc vrai de dire ({ue, dans toute perception, dans toute connaissance d’un objet matériel quelconque, il se trouve un élément, une forme, une loi d’unité. El celte unité, qui seule rend la connaissance possible, qui seule la constitue, ne part que de moi et de ma faculté primordiale de connaître. Ainsi, pour percevoir le plus humble des objets matériels, l’inlervenlion d’un principe d'unité, que nous ne trouverons jamais dans la sensation seule, est nécessaire.

PnÉSENCE DE DIEU A LA RAISON.

Si la sensation ne peut expliquer les idées des choses sensibles, il est facile de concevoir combien elle est plus insuffisante encore pour rendre raison des idées des choses intellectuelles, et surtout des idées nécessaires et absolues. Dans ces connaissances, il y a des éléments de nécessité, d’universalité, d’immutabilité qu’on ne retrouvera jamais dans la sensation contingente, particulière, fugitive. Il faut nier ces choses et l’esprit avec elles, ou renoncer à n’y voir que des sensations. L’impossibilité absolue de ramener à la sensation ces hautes et pures idées prouve (|u’clles ne procèdent pas de l’abstraction ni de la généralisation, qui ne s’appliquent qu’aux données sensibles incapables de contenir les idées. Sans doute, quand nous considérons plusieurs objets, nous avons la faculté d'oublier momentanément ce qui les distingue pour ne nous attacher qu’à leurs caractères communs. Mais celte faculté suppose, dans l’esprit, la présence de l’idée générale ou universelle, bien loin de nous en donner l’origine. .Aucune transformation de la sensation ne pourrait changer sa nature. Si nous étions réduits aux impressions organiques, nous n’aurions jamais q^e des idées matérielles, et le matérialisme universel nous serait imposé par la nature de notre esprit. Heureusement il n’en est pas ainsi. L’impression organique transmise à l’àme fait naître la sensation; et, à la condition de cette sensation, l’âme développe et exerce sa faculté de connaître; voilà le fait dans toute sa vérité. Il en résulte nécessairement que les sensations, loin d’étre la matière et la cause de nos idées, ne peuvent jamais être que leur occasion.

ÜXZIK)1E LEÇON.

Du soiisuiilisine csl sorli le nominalisme, qui ne voit dans les idées que de pures abstractions verbales. Nous pouvons, il est vrai, considérer les idées indé>peqdaroment des réalités dans lesquelles elles apparaissent et qu’elles manifestent ; et, dans ce sens, elles ■sont abstraites. Mais, dans cet état d’absti action, elles conservent tous leurs caractères de lumière, de loi, et exercent sur nos esprits une irrésistible puissance. Qu’on le veuille ou non, qu’on le reconnaisse ou qu’on le nie, les idées ont toujours été et seront toujours la forme et la loi de toutes nos connaissances, la lumière de notre intelligence. Sans elles, nous nous trouverions dans la plus profonde nuit, incapables de former une seule pensée, de prononcer une seule parole. Il serait étrange que de vaines abstractions eussent une telle action sur nos esprits ! Rien n’est donc plus futile et plus digne de mépris que le nominalisme.

Si le sensualisme, malgré scs prodigieuses erreurs, renferme quelques vérités, le conceptualisme. et le psychologisme, qui ont voulu corriger et compléter la philosophie de la sensation, en contiennent un plus grand nombre. Le conceptualisme et le psychologisme, qui, au fond, ne sont qu'une seule et même théorie, considèrent les idées comme des pensées, des actes, des modifications, des manières d’être de l’esprit. Prises dans le sujet qu’elles éclairent, elles sont tout cela. Quand, par exemple, je pense à la cause, ou au cercle, quand j’en ai l'idée, il y a là une perception, un acte d’attention de mon esjjrit, qui modifient essentiellement l’état de mon intelligence, il est bien évident que l’esprit qui conçoit dist inctement l’idée de

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PRÉSENCE D'E DIEÜ A LA RAISON. 213l’infini est dans un état mental entièrement différent de celui où se trouve un autre esprit pour lequel cette même idée est vague, confuse, embarrassée. D faut accorder plus encore au conceptualisme , puisqu’il existe des idées qui peuvent être considérées comme de simples conceptions de nos esprits.' Ce sont celles qui, ne dépassant pas les bornes de notre être, ne font que le représenter et le reproduire. Dans cette classe, on peut ranger les idées d’être, de substance, de cause finis, d’unité, d’identité personnelles , etc., comme déjà nous l’avons plusieurs fois remarqué. Et cependant, n’y aurait-il aucun esprit créé, les idées qui représentent l’être fini et tous ses modes n’en subsisteraient pas moins éternelles et immuables.

Mais il est des idées, et ce sont les plus nobles, lès plus belles et les plus fécondes, qui ne peuvent jamais être considérées comme de simples conceptions , de simples perceptions de nos esprits; et, pour expliquer la nature de ces idées, le conceptualisme ou le psychologisme sont aussi impuissants que le sensualisme luimême. Ces idées sont un objet de coiinaissance tout à fait différent du sujet qui connaît.

Dirons-nous que nos idées de genre, d'espèce, de classe ne sont que de pures conceptions de nos esprits, et n’ont aucun fondement réel dans la nature des choses? Mais alors nos sciences naturelles ne seront-elles pas vaines et chimériques? Nous avons la ferme conviction qüc ces sciences reproduisent, comme dans un tableau abrégé, le monde lui-même. Elles cherchent à retracer le plan du Créateur, à remonter aux types des divers êtres; et ces types sont impérissa-

bjes. Dirons-nous que nos idées morales ne sont que des conceptions de nos esprits? Mais alors il n'y aura plus pour nous une justice nécessaire, éternelle, absolue, immuable, parfaite, et l’ordre moral de ce monde n’aura plus de base qui puisse le porter. Toutes nos idées métaphysiques dénombré, de grandeur, de proportion, de beauté, de perfection, participent à ces mêmes caractères de nécessité, d’éternité, d’immutabilité, d'universalité. Enflri, dans la région la plus élevée du monde intelligible, nous apercevons cette grande idée de l’infini, qui nous éclaire et nous éblouit, qui nous écrase sous sa grandeur et nous élève sans cesse au-dessus de nous-mêmes.

Est-il possible de ne voir dans toutes ces idées que de simples conceptions de nos esprits, des modes de notre âme? Mais il faudrait alors que la substance de Tâme contînt en elle-même le nécessaire, l’absolu, l’éternel, l'immuable, lë parfait, l'infini! Quoi ! dans sa durée limitée f âme humaine contiendrait l’éternel, dans sa misère, la perfection, et dans ses bornes l’infinité ! L'âme serait à elle-même sa lumière ! J’aimerais tout autant placer le soleil tout entier dans l’œil qu’il éclaire. Toutes les idées nécessaires, absolues, éternelles, immuables, universelles, existent donc en dehors de nos âmes, au-dessus d'elles, indépendamment d’elles^ et le conceptualisme est réduit au silence.

Il faut raisonner des principes comme nous venons de le faire des idées. Expression des rapports qui existent entre les idées, ils participent à leur nature. Ce serait une folie que de vouloir les ramener à la sensa-

PRÉSENCE DE DIEU A LA RAISON. 245 tion^ Les sens et l’expérience ne nous donnent que des faits individuels etrangers aux caractères des principes; nous l’avons prouvé dans la dernière leçon. Un effet se produit devant moi, je l’attribue à une cause, parce que je sais qu’il n’y a pas d’effet sans cause. Entre ce fait particulier et le principe nécœsaire, absolu, universel, il y a un abîme que la raison seule peut franchir. A l’occasion du fait, elle aperçoit la vérité universelle, qui est la loi du fait. Ce que je dis de mon expérience personnelle, je l’affirme également de l’expérience générale, je l’affirme de tous les faits qui se produisent sur le théâtre du monde. Le spectacle d’un monde fini, c’est-à-dire contingent, temporel, relatif, changeant, ne peut me donner des principes nécessaires, absolus, universels, immuables. Uien n’est plus évident.

Le psychologisme est aussi impuissant à expliquer les principes que le sensualisme dui-méme. Remarquons cependant qu’il ne s’agit pas ici de la forme abstraite et logique des principes, telle qu'elle est donnée par la science, mais seulement de leur aperception naturelle, liée à tous les jugements primitifs et nécessaires de notre nature. En tant que jugements, les principes sont sans doute des actes, des opérations de l’esprit. Mais tout jugement est éclairé par une lumière de vérité qui donne au principe toute sa valeur. Et ces vérités-principes sont si peu une pure conception de mon esprit, que je reconnais en elles des lois qui s’imposent à ma conscience intellectuelle et morale avec une autorité absolue. Elles étaient avant moi et seront après moi. Elles régnent sur tous les esprits.

Et n'y aurail-il aucun esprit fini pour les aflirmor; ne gouverneraient-elles aucun monde, elles n’en subsisteraient pas moins en elles-mêmes, nécessaires, éternelles, absolues, immuables. Les principes, comme les idées , sont donc entièrement indépendants des esprits qui les aperçoivent, et dont ils sont la lumière et la loi. ,

Mous sommes donc forcés de confesser que les idées et les principes nécessaires sont des objets de la connaissance, des réalités indépendantes de l’esprit qui connail. Mais faut-il tomber dans un absurde réalisme, et attribuer à ces idées et à ces principes une existence à part, une existence individuelle? Depuis longtemps l’esprit humain est guéri de cette erreur, qui n’était possible que sous les ténèbres du polythéisme. Répétons donc une dernière fois que les idées, les principes, les vérités nécessaires existent comme des conceptions et des pensées de l'intelligence infinie, de Dieu lui-même. Nécessaires, éternelles, universelles, immuables, il faut à ces vérités un support, une substance qui possède les mêmes caractères, comme nous l’avons dit tant de fois; et celte substance ne peut être que la substance divine. Elles sont en Dieu les types des créatures qu’il conçoit dans son intelligence infinie, les lois qu’il leur assigne dans sa sagesse souveraine. Vivantes en Dieu, unes avec son essence, elles sont prêtées aux créatures intelligentes, et sont en elles sans leur appartenir. Le monde et la raison humaine forment donc comme un miroir où Dieu daigne réfléchir quelques traits de son infinie perfection, quelques rayons de sa lumière. Disons donc

PRÉSENCE DE DIEU A LA RAISON. 2tT avec tous les grands osprils, avec nos maîtres, que la vraie nature des idées et des principes nécessaires con* siste à appartenir à la substance jle Dieu, à être do Dieu, et en Dieu. Dossuet et les plus grands théologiens, après saint Augustin, ontalürmé sans hésitation que les vérités éternelles étaient Dieu lui-méme, d'une certaine manière qui nous est incompréhensible

La (|ueslion de la nature des idées étant éclaircie, celle de leur origine ne peut oflVir de difficulté sérieuse. On peut accorder sans doute que nous formons certaines idées, celles déjà citées d’étre et de substance linis, de cause relative, d’unité, d’identite personnelles. Tant que ces idées ne représentent que le fait de notre existence personnelle ou de celle du monde, nous pouvons nous les attribuer. Mais, en démontrant que les idées nécessaires ne peuvent être, des sensations, ni de simples conceptions, de simples modes de notre âme, nous avons établi l’impossibilité absolue de ramener leur origine au travail de notre esprit sur lui inème et sur les données sensibles. Placer l'origine des idées nécessaires dans les sens ou dans l’àme humaine, ce serait vouloir tirer un effet d’une cause qui ne peut le contenir. Descartes a prouvé, et cette démonstration est son grand titre à la gloire et à la reconnaissance du monde, que nous ne pouvions pas former la véritable idée de l'infini ni par la réflexion sur nous-mêmes, ni parle spectacle du monde. .Mais l’idée de l'infini n’est pas la seule

' Voyez la leçon suivante.

'iW ÜN7.1ÈME LE(;ON.

que nous ne pouvons pas tirer de notre propre fonds. Tout ce qui, dans le monde des idées, participe à l’infini, tout ce qui en porte le sacré caractère, en un mot, tout ce qui est nécessaire, absolu, universel, immuable, ne peut être emprunté à notre fonds chétif et misérable. Ainsi les idées absolues, les idéesessences, les typas éternels des choses passagères, les premiers principes, les lois de toutes les sciences, tous les rapports de nombre, de grandeur et de perfection, comme l’idée de l’inlini, ne peuvent avoir leur origine en nous-mêmes.

Nous avons prouvé que ces idées et ces vérités, dans leur vraie nature, étaient en Dieu et appartenaient à son essence. Elles viennent donc de Dieu, leur origine est en lui.

Mais ici nait une nouvelle et grave question ; comment les idées viennent-elles de Dieu? Les forme-t-il en nous? Les dépose-t-il dans nos âmes comme des germes qui se développent avec elles? Vous reconnaissez ici la célèbre théorie des idées innées. Dans l'antiquité, elle se rattache è la réminiscence platonique, qui n’csl qu’une pure hypothèse basée sur des données mythologiques. Dans les temps modernes. Descartes affirma, nous l'avons vu, que l’idée de Dieu était innée en nous. Mais lorsqu’on lui demanda des explications sur cette doctrine, il répondit qu’il ne prétendait pas que l'idée préexistât dans l’âme à son aperception. La faculté seule était innée, disait-il, et nous avions naturellement le pouvoir d’apercevoir l’idée de Dieu ou de l’infini. Les idées innées se réduisaient donc à des idées naturelles à l’esprit. Leibnitz reprit la ques-

PBÉSENCE DE DIEU A LA HAlSOiS.

lion des idées innées contre Locke, et les présenta comme étant tirées de notre propre fonds. J'ai exposé et discuté la théorie de Leibnitz, en indiquant les correctifs qu’il y a mis lui- même. Et il a eu raison de restreindre sa théorie , car il est absolument faux que toutes les idées soient tirées de notre propre fonds. Nous avons déjà trop insisté sur cette vérité pour y revenir. Toutes les idées, et les idées les plus importantes, les seules même, à proprement parler, qui méritent ce nom, ne peuvent donc être innées. Qu’on appelle innées celles que nous rapportons à . nous-mêmes comme à leur cause efficiente, il n’y a pas d'inconvénient. Mais les idées qui jouent le grand rôle dans l'intelligence n’appartiendront jamais à cette catégorie. Toutefois, si par les idées innées on ne voulait entendre que des idées naturelles, tout le monde conviendrait sans peine que les idées sont innées, puisque les idées constitutives de l’intelligence sont naturelles à l’intelligence. Mais alors la question des idées innées se réduirait à une question de. mots.

Elle ne peut être autre chose, car il est une considération décisive contre cette hypothèse. Si Dieu avait déposé dans nos âmes les idées nécessaires comme des germes ; s'il les formait lui-même en nous, ces idées, prises en elles-mêmes et non pas dans leur sujet, seraient une véritable création. Mais il est manifeste que les idées et les principes sont des vérités nécessaires, éternelles, absolues, immuables, universelles. Or, des vérités de cette nature ne sont pas, ne peuvent pas être créées. Ce qui est créé commence et peut iinir.

■iiO ONZIÈME LEÇON. -

ces vérilés n’onl ni commencement ni fin. Cus vérités, étant la lumière et la règle des créatures intelligentes, ne peuvent être créées elles-mêmes. Et qu’y a-t-il de plus unanime, dans la tradition de la bonne philosopliie, que la proclamation du caractère incréé de la vérité nétîessairc et éternelle? Il est inutile sans doute de reproduire ici des textes qui ont passé récemment sous nos yeux dans les leçons précédentes.

Les vérités nécessaires étant iacréées sont en Dieu, viennent de Dieu ; rien n’est plus certain ; et le seul moyen de concevoir comment elles viennent de Dieu, c’est de reconnaître qu’elles nous sont communiquées par lui. Qui peut nous les montrer, sinon celui qui les possède ? Où pouvons-nous les apercevoir, sinon dans celui où elles résident? .

Concevons donc que les vérités nécessaires, éternelles, absolues, immuables, universelles, sont manifestées par Dieu lui-même à la raison ; et que notre intelligence, autant qu’elle en est capable, entre en participation de la vérité infinie. Prononçons avec amour ce grand mot de piirticipulion, répété par tous tes grands maîtres de la théologie chrétienne. La manifestation de cette vériui est une sorte de révélation intérieure, naturelle; et le Verbe est la lumière (pli éclaire tuât homme vetuLut en ce monde. Toutefois, pour désigner ce grand phénomène, on ne doit pas SC servir de ce mot de révélation, consacré par la théologie à un ordre particulier et distinct de manifestations divines.

L’illumination naturelle de la raison par un rayon de l’éternelle vérité est le fondement de la vision en.

PRÉSENCE DE DlBü A LA RAISON.

Dieu, dégagée de toiil système, ramenée à son sens légitime, et telle qu’elle a été conçue par les plus grands pliilosoplies et les plus grands docteurs du cliristianisme. Cette vision en Dieu suppose nécessairement dans l’homme lu faculté <rintuilion dans et par la lumière divine; et c’est dans cette faculté d’intuition que réside la puissance et la dignité de la raison.

Telle est donc la véritable origine des idées, 'des principes, des vérités nécessaires : du côté de Dieu, la manifestation de celle lumière; du côté de l'homme, la faculté de la recevoir et de la réfléchir.

Ainsi toutes les vérités absolues et nécessaires , toutes les lois qui constituent l’ordre et la beauté du . monde, gouvernent la raison, s’imposent à la conscience, fondent lu science et l’art, toutes ces vérités, toutes ces lois, sont des manifestations de Dieu, et nous révèlent quelques-unes de scs pensées, quchjuesunes de ses volontés. Toutes les vérités que nous possédons, toutes celles que nous ])ouvons acquérir, nous font voir Dieu d’une certaine manière; et chaque progrès de l’esprit dans l’ordre de la vérité, dans l’ordre scientifique, est une ascension vers Dieu. Admirable société de nos esprits avecDieu 1 Qu’elle est belle celte participation à la vérité divine 1 Ne devrait-elle pas être l’objet fréquent de nos méditations? et nous n’y pensons jamais I Semblables .à la plante aveugle qui puise . ses sucs nourriciers dans le sein de la terre sans le savoir, nous vivons de Dieu et nous l’ignorons ! Comme nos corps sont baignés dans la lumière du soleil, nos esprits sont inondés, pénétrés par la lumière divine. Dieu nous fournil toutes les vérités que nous con-

3àî ONZIÈME LEÇON,

naissons cl préside vérilahlemenl 5 noire intelligence. Si nous sommes capables de nous connaître nousmème, de connaître le monde et son auteur, c’est à la lumière divine que nous le devons. Dieu se trouve donc dans toutes nos pensées, dans tous nos jugements, et toujours il y a un côté de l’âme tourné \ers lui, éclairé par sa lumière. Si celte grande vérité nous était toujours présente, la raison et son autorité prendraient à nos yeux un caractère sacré ; loutcs les sciences auraient pour nous un intérêt religieux ; nous serions avides de leurs progrès, comme d’un avancement de la connaissance de Dieu. Notre vie , intellectuelle serait un acte continu d’adoration et d’amour.

Je viens de célébrer la présence de Dieu à la raison humaine; je viens de vous montrer Dieu éclairant la raison. Répétons, en finissant, les paroles de saint Augustin, qui résument cette grande doctrine : PræscHj est eis, quantum id capere pomini, lumen ration» ætemæ in quo incommutabilia vera conspiciunl.

Mais que de questions celle présence divine ne soulève-l-elle pas ! La prochaine leçon sera consacrée à les poser, à les résoudre, et à mettre dans tout son jour le fait capital de la philosophie naturelle.

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