SUITE DE LA PRÉCÉDENTE
l’idée de Dieu n’est-ellc pas supposée? L'idée de Dieu n’est-clle pas antérieure à tous les raisonnements par lesquels je me démontre son existence? J’ai d’abord l’idée de moi-méme cl celle du monde, l’idée du lini.
En môme temps que je me conçois moi-môme et que je conçois le monde, le lini, je conçois rinfîni. Ces deux idées sont primitives, contemporaines, simultanées dans mon esprit. Je ne commence pus par une idée abstraite de l’ètre qui ne me donnerait qu’un être abstrait. Je ne passe pas du lini à rinfini, ni do l’inlini au fini, ce qui serait contradictoire. Avec ces deux idées primitives, je trouve dans mon esprit les autres idées et les principes nécessaires. Toute cette doctrine a été longuement et j’ose dire solidement établie dans la suite de ces leçons, et nous avons vu que les vérités nécessaires ne peuvent provenir ni des sens ni de l'âme; qu’elles sont en Dieu et de Dieu, et que Dieu, présent â l’âme, les lui communique. 11 faut arriver à ces conclusions, ou s’arrêter au sensualisme . ou au psychologisme, c’esl-.à-dire à des systèmes contradictoires dans leurs principes cl funestes par leurs conséquences. Mais les idées et les principes nécessaires, quoiqu’ils soient une lumière divine, ne nous donnent pas d’abord la connaissance réfléchie de l’exisienccel des perfections de Dieu. C’est par une série de raisonnements que nous y arrivons. Ainsi, par exemple, j’ai une certaine vue de la vérité nécessaire, absolue, éternelle, immuable, et je vois, en même temps, que' cette vérité doit être rapportée à une substance et à une intelligence nécessaire, absolue, éternelle, à qui elle appartient, qui me la manifeste. Donc cette
subslancc, celle inleüigt ncc cxislcnt, donc Dieu esi. D’une certaine vue de Dieu, impliquée dans celle de la vérité nécessaire, je conclus son existence; comme de la vue du monde, l’existence du monde; comme du sentiment de moi-même, mon existence personnelle. 11 y a donc un degré qui nous conduit de la présence de Dieu à son existence. L’existence de Dieu n’est donc pas la première vérité connue par nous. Entre notre raison et l’aflirmation de l’existence de Dieu, il y a un intermédiaire, et ceL intermédiaire est à la fois la vérité divine, l’àme qu'elle éclaire, le monde où elle se réUécliit. La doctrine de la présence de Dieu dans ia'raison n’affaiblit donc. aucune des preuves de son existence, ne-porte aucun trouble dans la méthode ordinaire de la démontrer. Elle explique, au contraire, et justiûe pleinement cette méthode. Il est toujours vrai de dire que nous connaissons Dieu et que nous noos élevons à lui par le spectacle du monde et l'étude de l’âme; l’Écriture sainte, saint Paul et saint Thomas ont toujours raison, i. iou.
-! Enfin il se.jMrésente laie dernière objection théologique pins’ grave en apparence que les précédentes, cl qui doit, en dernier lieu, appeler notre attention. C’esl un principe de Toi que, dans cette vie, et par nos facultés naturelles, nous ne voyons pas, nous ne pouvons pas voir l’essence divine; que la vue de cette essence est disproportionnée à toutes nos forces, à tous nos mérites, qu’elle est l’objet essentiel de la grâce surnaturelle, et qu’elle est réservée, dans sa perfection, à la vie future, comme la récompense de la foi et de la charité. Celte haute doctrine est clairement
SllfE DÉ LA PRÉCÉDE^■TE.
enseignée dans les textes suivants des livres saints : Dcum nemo vidil uuquam... Vidnmnx mmc per xpelulum inenigmate, tiinc autem fade ad facieni... N une cofjvoxct) ex parle, lime aulem cogiioxcam xinit et cogniUis sum... Cum apparuerit, similrs ei erimux, qitoniani videbimus cum xicuti ext. La possibilité et la gratuité de cette vision de l’essence divine est un point doctrinal attesté et conservé par une tradition unanime, et établi par saint Thomas, dans la douzième question de la première partie de la Somme, avec la supériorité et la puissance de sa raison.
D’un autre côté, il n’est pas moins certain, par l'Écriture et la tradition, que la vérité divine, le Verbe divin lui-mème, est le véritable maître (|ui enseigne nos âmes. Il est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde, nous dit saint Jean : lÀix quie ülnminal omnem liominem renicutem in hune viunduni. Avant saint Jeun, le Psalmisle avait dit que Dieu a mis sur nos âmes une impression de sa lumière : Signuxti xuper nos lumen mllûs lui. Cette seconde vérité a été établie par nous dans toute la suite de cet 'enseignement; nous n’avons eu d’autre but que delà prouver par la conscience et la raison, et de montrer qu’elle est la vraiq tradition philosophique. Il s’agit de concilier deux vérités qui, au premier aspect, pourraient paraître contradictoires. Mais cette contradiction n'existe pas. La vue directe et immédiate de la vérité divine et de Dieu lui-mème dans cette vérité n’est pas, ne peut être la vue de l’essence divine, parce que la . vue do l’essence divine consiste à voir Dieu face à face, et comme U e$l en lui-même. Or la vue naturelle
de la vérilé div ine 'est esscnliollement distincte de
celte perfection, de cette sublimité.
En effet, la vue face à face est non-seulement une vne^direcle, mais encore sans ombres, sans nuages, parfaite. Or, la vue naturelle ne nous découvre que quelques essences et quelques lois, et encore ne les apercevons-nous que très-imparfaitement et très-difficilement.
Mais on pourrait dire alors que la vision surnaturelle et béatifique ne diffère de la vue naturelle de la vérilé divine que par un plus haut degré de perfection ; que dès lors il n’y a pas de dilTérence essentielle entre ces deux modes de participation, ni, par conséquent, entre l’ordre naturel et l'ordre surnaturel. Celte objection paraîtrait redoutable, si la vision surnaturelle n’était que la participation à la vérilé divine ^ représentative des créatures. Mais elle est quelque chose de plus encore; elle est la vue de Dieu tel qu’il est en lui-même, sicuti est ; cognoscam simit et cognitussum. Une haute théologie distingue, en effet, dans la Divinité deux aspects différents : Dieu en lui-même, n'ayant des relations qu'avec lui-même, c’est-à-dire Dieu dans sa simplicité et sa Trinité, sa vie interne; et Dieu dans scs relations avec la création, Dieu archétype delà création, c’est-à-dire portant dans son intelligence les idées et les lois des créations possibles et réelles. I,a vérité divine qui nous éclaire ici-bas nous manifeste quelques-unes de ces idées, quelquesunes de ces lois. Nous savons que les unes et les autres sont des images de l’essence divine. Mais, dans ces idées et ces lois, nous reconnaissons plutôt l’es-
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sence des créalures que l'essence divine elle-môme'. Nous n’apercevons nullement celle essence, parce que nous ne voyons pas le rapport de la multiplicité infinie à l'unité infinie. La vue de l’essence infinie nous montrerait, au contraire, comment la multiplicité infinie d’idées et de lois qui sont dans la pensée divine, en tant qu’elle conçoit les créations, ne forme qu’une seule et même idée parfaitement simple, et procède d’un seul acte toujours immaneut. Nous verrions, autant qu’il est donné à la créature de le voir, comment cette multiplicité se résout dans la plus parfaite unité. Or, quand nous nous élevons aux plus linules pensées, nous concevons bien que Dieu voit en lui. dans sa simplicité parfaite, une infinité de degrés d’étre, qui tous sont une image, une représentation de son essence ; nous concevons bien qu’il voit hors de lui, dans les créations possibles ou réelles, les relations et les limites qu’implique celte multitude infinie de copies de l’essence pure et inaltérable; nous concevons enfin que cette multiplicité n’introduit aucune division, aucune composition, aucune borne dans l’infinie simplicité; notre raison conçoit la nécessité ligoureuse de celle perfection infinie, mais sans pouvoir se l’expliquer et lu comprendre.
Ce ne serait pas seulement le mystère des rapports de Dieu avec la création que la vue de l'essence divine nous dévoilerait en partie; elle nous ferait pénétrer dans celui de la vie divine elle-même, autant que cela est donné à la créature. Et nous verrions comment la substance divine est commune à trois Personnes inli-
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nies el égales, qui ne forment qu’une seule et même
Divinité.
Telle serait la vue de l’essence divine, el il est facile de reconnaître la radicale, l’essentielle différence, l'incalculable distance qui la sépare de cette vue naturelle delà vérité divine que nous avons admise avec les plus grands théologiens cl les plus grands philosophes.
En mettant dans tout son jour, autant qu'il a été possible à notre faiblesse, celle grande vérité de la présence de Dieu à notre raison, nous avons atteint le sommet le plus élevé de la philosophie humaine. Arrivés à celte hauteur, nous trouvons le soleil de la foi qui vient mêler ses rayons à ceux de la raison. C’est la révélation surnaturelle seule, dont nous établirons hientül la nécessité et plus lard l’existence, qui nous découvre ce nouveau degré, ce nouveau monde, où l’essence divine elle-même devient l’objet de la connaissance el de la contemplation de l’esprit épuré et sanctifié. L’âme, éclairée par la foi et renouvelée par le véritable amour, entrevoit déjà, dès celle vie, dans l’essence divine, l’abîme sans fond et sans rives de la puissance, de la lumière, de la vérité, de la beauté, de la félicité, le Bien suprême auquel elle aspire. Au sortir de l’épreuve de la vie terrestre, Tàmc sainte, unie à l’essence infinie, connaîtra les mystères de la création dans leurs raisons, dans leurs causes étemelles, immuables; el étanchera à la source même de la lumière el de la vérité la soif infinie de science qui la dévore. Mais celte vision magnifique, qui lui montrera les merveilles infi-