‹ Philosophie et religionChapitre 24 sur 36 · PUISSANCE PE LA RAISON · texte numérisé non relu

PUISSANCE PE LA RAISON

ment de sa dignité cl de la légitimité de la* philosophie, par les plus graves autorités qui puissent faire impression sur un philosophe chrétien. La doctrine que je viens de vous proposer est celle des docteurs et des écoles catholiques. Saint Thomas va résumer pour nous l’enseignement des Pères et des docteurs; un fait incontestable et incontesté nous donnera celui des écoles.

Saint Thomas distingue toujours la philosophie de la théologie. Les vérités de ces deux sciences jtrovientient de deux sources différentes : la première s’éclaire par la lumière naturelle de la raison; la seconde, par celle de la révélation surnaturelle. Ces deux sciences ont chacune leur domaine à part et leur méthode particulière de traiter leur objet. Les vérités connues par la raison forment le domaine de la philosophie ; celles qui proviennent de la révélation constituent celui de la théologie. Et, chose remarquable, c’est surtout lorsque saint Thomas veut prouver la nécessité de la révélation et de la foi qu’il énonce formellement toiile cette doctrine. « A l’égard de tout ce que la raison humaind peut découvrir de Dieu, dit le saint docteur, il a été nécessaire que l’homme fiU instruit par la révélation divine, parce que la vérité de Dieu, cherchée par la seule raison, n'arriverait parmi les hommes qu’au petit nombre, et après beaucoup de temps et avec le mélange de beaucoup d’erreurs. 11 a donc été nécessaire qu’outre les sciences philosophiques qui sont traitées par la raison, la sacrée doctrine fût connue par la révélation. ‘ x>

• Pars prima, q. 1. ail. I. . .

. lUX-SEPTIËME LEÇON.

Ainsi, môme en démonlranl la nécessité de la révélation, saint Thomas enseigne qu'il y a une connaissance de Dieu que la raison peut atteindre par elle-mèine : Ka cliam qux de Deo raliune humand itivcstiÿari pimuHl. Il enseigne qu’il y a des sciences philosophiques qui sont propres à la raison : pru'ter phUoiophicat ditciplinas qu:i’ per rationcm investiganlur.

•Nous trouvons la même doctrine dans la Somme . contre let gentils. Là saint Thomas énumère toutes lé^ l'aibl(‘.sses, toutes les misères, toutes les erreurs delà raison, pour prouver l’utilité et la nécessité de la révélation. Mais, dans cette déduction si nette, si forte, si concluante, il suppose toujours que la raison est aple par elle-même à s'élever à la connaissance de Dieu et des premières vérités de l'ordre moral. Il ne parle jamais d'une impuissance absolue de la raison; il admet toujours la possibilité d’arriver par la raison aux vérités naturelles. Les hommes qui y parviendraient par la voie purement rationnelle seraient en petit nombre, pauci; mais enfin il y en aurait quelques-uns. Ils n’arriveraient à ces vérités qu après beaucoup d’études et de temps, posl lempvris loiigitudincni ; mais leurs efforts ne seraient pas tout à fait perdus. Ce petit nombre, avec toute son ardeur, son zèle et .ses travaux, n'obliendrait le plus souvent que des vérités mêlées d’erreurs, plerumque falsitas udinisceUir; et de ce mélange, ainsi que de la discordance des opinions philosophiques, il résulterait que les vérités, même démontrées, paraîtraient douteuses à beaucoup, apnd multos in duhitatione remunerenl ea

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»/iM’ mnl verUitnie etiam deniointratit . Ou’on jièsc ces mois, picrumque, apuil ntullox, don admirera la sa- <;csse du saint docteur qui s’abstient de toute attirmation absolue et générale. Il ajoute ensuite que des raisons probables ou sophistiques sont souvent niélces aux plus solides démonstrations. Mais encore ici il se tient dans la même réserve; celle immixtion du faux t a lieu quelquefois, dit-il, inter niulta etiam vera quse , (lemonstrantur, immiscctur aliqmndo aliquid falmm. Toute celte remarquable dissertation sc termine par celle conclusion, qui en résume la doctrine : Salubriter ergo dirina providit clementia ut ea etiam quse ratio invesligare putest, fuie tenenda prseciperet'.

' Sutntiia eontra gentiUs, lib. I. caj). iv, et Secundo secundai, q S. art. 4. Nous donnons ici tout le {lassage que nous venons d'aoalvser,. afin qu'on juge si nous en avons reproduit iidèleineiit l'esprit :

« Uuplici veritale divinoruin intelligibiliuin eiistcntc, una .id qiiani rationis inquisitio pertingerc potest, altéra quæ omne ingenium hunian.T rationis cicedit, utra<|nc ronvenienter lioinini credenda proponitur. lioc auteiii de ilia primo ostendcnduin est qus inquisitioni rationis iiervia esse jiotist, ne fort<! alicui videatur, ex quo ratione baberi |iotest, frustra id supernatnrali inspiratione eredenduni tradituin esse. Sequerentur tria inconvcnienti:i, si liujus veritas solum modo rationi inquirenda relinqneretur. Unum est, quod paucis bominibns Dci cognitio inesset. A fructu eniin studiosio inqiixsitimiis, qui est veritatisinventio, plurimi impedientiir tribus de caiisis. (Juidam siquidem propter complexionis indispositionem, ex qii.1 muiti naturaliter sunt indispositi ad sciendum : unde nullo studio ad hoc pertingere possent ut summum gradnm bumangr eognitionis attingerent, qui in cognoscendo Deum ronsistit. Quidam vero impediuntur necessitate iri familiaris, oportet cnim esw; inter bominee aliquos qui temporalibus administrandis insistant, qui tantum tempos in otio contcmplativæ inqnisitionis non possent expendere, ut ad summum fastigium humanæ inquisitionis pertingerent, scilicet Dei cognitionem. Quidam autem impediuntur pigritia ; ad cognitionem corum qux de Deo ratio invesbgarc potest, mnita præ cognoscere ojiortet, cum fere lotius

DIX-SEPTIÈME LEÇO^.

l>a |)CDSi'e (le saint Thomas est peut-être plus manifeste encore lorscpi’il établit que l'exlsteuce de Dieu, et toutes les vérités qui peuvent être connues par la raison naturelle, ne sont pas des articles de foi, mais des préambules à la foi : Deum esse, et alia liujus modi qu;e per ralionem tmliiralem nuta possunl esse de Deo, non siinl articula fidei, sed prxambula ad articulas.

Sic eniin fuies suppunil coynitionem mturalem, sicut i (jratitt nalnram, et ut perfertio perfcctihile. Mitiil tamen ,

philosophi;r consideralio ad DH cognitionom ordinelur... Sic ergo non niai cum magno laltorc shidii ad pr.Tdicta^ veriblia inquiailionem pcrrenÎTC pi>(eat: (juciu quidciii laborrm pauci subira volunt pro aiuore sctciiliæ, cujua lauicn inentibus homiDUin naturulcin Dciis iosuniit appctituin.

Secunduni inconvmiena est qnod illc qui ad prædicbr veritatis rognitiomm, Tcl invcnlionem, pcTTenircnl, vii post longum bmpus pertingpirnt : tum propter hiijusDuali vcrilatis profundibtein , ad quuin capienilaiii (ler Tiam ratinnia non nUi pogl longum cxerritiuni intclU'ctus liumunus iduneua inn-nitur : tum cliani propb-r multa quæ præ caiguntur, ut dictum est : tum pmpterhuc quod temporo juTentulis, dum divenis notibus passioniiiii anima fluctuât, non est apta ad tam altjD reritatis cognitionem, sed in quirscendo fil |irudens et sciens. Bcmancrüt igilur bnmanum genus, si sola ratÿinis via ad Deum cognoa'cndum patiTCt, in maximis ignorantia- tenebris ; cum Dei cognilio, quæ mainiie homines perfeebis et bonos facit, non nisi quibusdam paucis, et bis pauris etiam post tcnqiorLs longitudincm proTcnirot. Terlium inconveniens est, quod ^ , inrestigalioui rationis huiuans plerumque falsitas.admiscctur propter deliililalem iiitellcctus noslri in judicando, et pliantasmatum pcrmislioiicm. ^

Et ideo apud multos in dubilationc reraancrcut ca quæ sunt verissime etiam demoiistrata, dum rim demonstratioiiis ignorant, et præcipue cum ' rideani a dirersis qui sapienles dicuntur diversa duceri. Inter multa etiam vers quæ dcmonali'antur, iinmiscetur aliquando aliquid falsum, quod non ilcmonstratur, sed abqua probabili, vcl sopbistica ratione asserihir : quæ iiitcrdum domonstraliu reputalur. Et ideo oportuit pur viam fidei, fixa certitudinc, ipsaiii Teritatein de rebus divinis bominibus exbiben. Salubriter ergo dirina providit clemcntùi ut ca etiam quæ ratio invcstigait poltisl, fido tenenda præciperel, ut sic omnes do facili poasent divinæ cognitionis participes esse, cl absque dubitatione et errore. a

PUISSANCE DE LA RAISON. ÜT!i

pruittbet illnd qnod secundum se demonstrabile est et scibile, ab aliqun accipi ut credibiU" qui denuuistrationein non cupit'. 11 esl impossible de mieux distinguer la raison de la foi, et de faire à chacune sa part d’une manière plus équitable. La certitude de cette connaissance naturelle de Dieu provient de celle des principes : Certitudo scieutUe Iota oritur ex certitudine prineipiorum, nous dit saint Thomas. Et les premiers principes sont ceux qui sont connus par eux-mémes, et dont la connaissance nous est naturelle : Ilia mbis dicuntiir per, se nota, quorum coqmlio nobis uniuraliter inest, sicut patet de primis principiis*.

Veut-on encore quelque chose de plus décisif, s’il est possible? Dans le douzième chapitre de la Somme contre les gfen(ilx,saintThomas discute l’opinion de ceux qui prétendent que l’existence de Dieu ne peut être trouvée par la raison, et qu’elle n’ast re<;uc que par la seule voie de la foi et de la révélation : Dienut qiiod Deum esse nonpotest jyerjatiomm inveniri, sed pci' l'iam fidei et revelatiunis est acceptum. 1x5 saint docteur appelle cette opinion une erreur : Possel lameii hic error fulcimentum aliqmd fulso sibi assumere, et il la réfute*.

Ainsi, par cet ensemble de témoignages, il esl évident que saint Thomas a toujours enseigné rcxislcncc d’une raison naturelle, logiquement antérieure à la foi, capable de s’élever par elle-même et par des principes certains qui sont en elle à la connaissance de

‘ Pars prima, q. 2, art. 2.

• Pars prima, 2, art. t. ' ‘

Samma contra genliles, lil>. !, cap. xiu . . • .

r.gO ÜIX-SEPTIÊME LEÇOX.

l’exislcnce de Dieu et des vériuis rnndamcntales de l'ordre moral. Il est évident qu'il a assigné à la raison et à la philosophie leur domaine propre et parlieulier.

La doctrine de saint Thomas est celle de tous les docteurs chrétiens, et elle est tellement autorisée, qu’elle est devenue vulgaire dans les écoles. L’n fait incontestable sera mon unique preuve. I/)rsqiie les théologiens traitent de l'utilité ou de la nécessité de la révélation par rapport aux premières vérités de la loi naturelle, ils ne présentent jamais la révélation comme absolument nécessaire à l'acquisition de ces vérités, et supposent toujours qu'è la rigueur elles j)euvent être obtenues par la seule raison. Ils se contentent seulement d’affirmer l’immense utilité, la convenance, la nécessité morale de cette révélation. A l'appui de ce fait, je ne citerai que le cardinal de La Luzerne et un savant professeur du collège Hotnain. « Relativement aux première principes de la loi naturelle, dit La Luzerne, la révélation n’est pas également nécessaire, mais môme sur ces points elle est d’une très-grande utilité'. »

Le savant professeur romain, dont l'enseignement est d’un grand poids, établit la môme doctrine : /’/«res vcritales naluralis orilmis, quie lanqmm prieamhula ftdei speclari possnvt, absque supemaUmilis revelationis subsidio, rccla ratio omnimoda ccrtiludine coqnoscere poiest'. Par ces préambules, le savant théo-

• Dissf rtalion sur lu révélation, ch. ii. •

• Vnvlfcliones lheologiex. l. IX. i>. 55C, et 1. 1, p. 18. Edit. Ion.

PUISSANCE DE LA RAISON, logicn, comme saint Thomas, entend l’existence de Dieu, la spiritualité, l’immorlalilé de l'âme, les premières lois morales.

La doctrine que j’ai exposée dans celte levon est donc l'enseignement général des écoles catholiques'.

Nous avons écarté de celle discussion, pour les plus graves motifs, l’examen de la puiss;mce historique de la raison. Mais, si on veut être complètement dans le vrai, ce n’est pas la raison prise d’une manière absolue, et ramenée à ses si ules conditions logiques,, qu’il Ibut seulement étudier. C’est surtout l’homme historique, réel, vivant, l'homme que nous sentons en nous et que nous apercevons dans les autres, qu’il faut considérer. C’est en lui qu’il faut étudier la raison dans scs ignorances nécessaires, ses erreurs séculaires, ses préjugés héréditaires, .ses déraillanccs individuelles, la force inéluctable des circonstances exlé-

< En 1833, le concile il' Amiens a renouTelc et rcsuiiiê toute a-tte doctrine ; Duni rationalismuin imputant, caveant etiaiii ne rationis liiiman.T inliriiiltatem quasi ad iinpotenliain reducant. Ilominem rationis cicrcitiu frueiitem, bujus tàcultatis applicatione possc perci|iere, ant etiam deinnnstrnrc plures Tentâtes metapbysicas et morales, inter quas eiistentia Dei, aiiiniæ spiritualitaa, libellas et iumiortalitTs, ab|ue boni et inaK es.senti.ilis distiiictio, etc., etc., annuiiierantur, cunstaiili scbolarum catbolicaruui doi trina compertum est. Palsuiii est rationem solvendis istis qu.Tstionibus esse ninniiio impotentciii, argumenta qua- pruponitniliil certi exhiberi, et argumentis oppositis ejusdem valons destrui. Kalsum est boiuinem bas veritati-s natuniliter admitterc non pusse, quin priiis, per artuiii lidci supernaturalLs, rcTclatioiii ilivime credat; nec esse qua‘daiii ndei pneambula, qua' natuniliter cognosciintur, et non i^sc luotira cmlibilitatU quibus asseusus lit ratinnabilis. Dis erroribus non firmare. tur profecto, sed cornimpcretar rationalismi cunlubtio. Si qui. sub traditionalistarum nomiuu aut quoris alio, iii bas eicessiis |irolaberentur a recta veritatis. via prorut dubio aberrarent.

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rieures tjui pèsent sur elle. C’est ainsi qa'après avoir élevé bien haut la raison il conviendra, par le tableau^ (le sa propre histoire, de la rappeler à la modestie et au sentiment de son indigence et de sa misère. Alors nous pourrons résoudre cette grande question réser-' vée ; la raison suffitrellc pour conduire l’homme à l’accomplissement parfait de toutes ses fins naturelles?

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