INSUFFISANCE DE L'HOMME
dit à la fin de la dernière leçon; et pour ne pas se tromper sur la nature humaine, il faut toujours embrasser ces deux aspects, cl réunir dans une mémo vue la grandeur et la misère de notre esprit, sa force et sa faiblesse. Pénétrons donc, encore une fois, dans la conscience intellectuelle, pour recueillir l’enseignement que nous donnent les oppositions et les contrastes qu’elle nous présente.
Le premier phénomène qui me frappe, c’est ce besoin, celle inquiétude, celte ardeur de se rendre compte de tout, de tout expliquer, de tout comprendre, qui tourmente cl agite l’homme. Il cherche la raison des faits qui l’environnent; et il n’est satisfait que lorsqu’il arrive à une unité, capable d’expliquer la diversité où il se perd? Cette activité intellectuelle est un des plus beaux attributs de notre nature. Elle est le signe de sa grandeur; mais, en môme temps, elle atteste et notre faiblesse et notre misère. La faculté de percevoir les idées et de saisir leurs rapports est quelque chose de bien grand. Poser un principe, en déduire les conséquences, dévoiler la mystérieuse génération qui les fait sortir les unes des autres et le lien secret qui les unit, c’est une œuvre de puissance. Remonter d’un simple lait à la loi qui l’engendre, voir dans les causes et les lois la multitude des phénomènes, c’est là encore un témoignage bien haut de la valeur de l’esprit humain. L’analyse et la synthèse sont scs deux leviers. Avec ces deux puissants instruments, à l’aide de l’observation et du raisonnement, il pénètre jusqu’à certain degré le monde qui l’environne, et découvre quelques-uns de ses secrets. S’il entre dans
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le cliampdesapjilications, il y opère des merveilles. Les forces de la nature dcvicniienl pour lui des esclaves dociles qui suppléent à rinsufTisance de scs organes et de ses moyens d’action. L’homme s’approprie toutes les richesses de la terre, et les fait servir à ses besoins. Eh bien ! celte puissance qui parcourt en reine l’espace et le temps, cette puissance qui trace aux astres leur route et domine la nature, vient échouer contre un grain de poussière, contre un atome. Dans le monde des phénomènes, il y a une essence, une vie, des lois supérieures qui se refusent à nos observations, qui échappent à nos raisonnements et sur lesquelles nous n’avons pas de prise. xVu bout des infatigables investigations de la science, se dresse toujours l’éternel inconnu; il est là comme une barrière infranchissable.
Mais si le monde physique, ce monde livré à nos recherches et à nos disputes, nous présente de tout coté d’insondables abîmes, que sera-ce du monde métaphysique? Dans ce monde aussi la puissance de l’esprit humain est grande , nous l’avons reconnu, nous lui avons payé un juste tribut d’admiration. Sa gloire, sans doute, est l’idée, la connaissance de l'infini, de Dieu. Je le distingue de tout ce qui n’est pas lui. Je le conçois comme la souveraine perfection à laquelle je ne puis rien ajouter, de laquelle je ne puis rien retrancher, comme la cause souverainement parfaite et indépendante de toute existence. Mais si je sais qu’il est, j’ignore comment il est. J’affirme avec une assurance inébranlable qu’il possède en lui-méme toutes les perfections, et qu’il est créateur; mais il ne
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m’est pas donné de comprendre comment celle infinité de perfections coexiste dans l'inlinie simplicité de son être, comment ces perfections se concilient entre elles, comment il crée, comment il lire le monde dn néant. Insondable profondeur où ma raison se perd ! Et cependant ma gloire est d’entrevoir ces mystères et de confesser que je ne les comprends pas !
Le monde moral ne me présente pas des mystères moins profonds, et le seul problème de la conciliation de la prescience divine avec la liberté humaine peut épuiser toutes les forces de l’esprit humain. De quelque coté donc que je me tourne, quel que soit le monde que je considère, partout le mystère, partout l’inconnu, partout des abîmes qui font reculer d’effroi ma raison chancelante. ^
Mais là ne sont pas mes plus grandes misères. Celles que je viens de rappeler portent dans mon âme une noble tristesse. D’autres me font rougir. Je veux parler des faiblesses de mon esprit et de celles de ma volonté. Quand l’intelligence considère un objet, il est bien rare qu’elle l’embrasse dans toute son étendue. Elle n’en voit trop souvent qu’un côté, cl se fait des choses qu’elle étudie des vues incomplètes. A celte incapacité naturelle se joignent l’inconstance, la mobilité d’une volonté qui ne peut se fixer et qui va sans cesse d’un objet à un autre. Cette volonté mobile entraîne la raison dans sa fuite rapide, et celle-ci se contenle’lrop souvent d’un aperçu superficiel. Si cette volonté légère est dominée par quelque passion d’orgueil ou d’intérêt, si un engagement systématique la lient captive, alors les causes d’erreurs se compliquent, s’aggravent, et
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l'homme n'a plus la liberté entière de ses jugements.
A ces causes intérieures d'égarement, viennent se joindre des circonstances extérieures qui exercent sur la raison une triste influence. Les doctrines transmises avec la vie, établies par une longue possession, environnées des respects publics, laissent peu d’indépendance à l'esprit ; les besoins de la vie matérielle lui laissent peu de temps. Le nombre des hommes de loisir est-il bien grand? Le genre humain, on peut le dire, est absorbé par les soins, les plaisirs et les souffrances de la vie. Cependant la culture intellectuelle demande du temps, comme de la volonté et de la capacité ; et ces conditions indispensables font souvent défaut, et les hommes ne les possèdent qu’à des degrés infiniment divers.
De cette diversité, il en résulte une autre non moins grande dans les facultés humaines. Kt si la raison, prise pour la lumière de la vérité qui nous éclaire, est une, immuable, universelle: considérée comme notre faculté personnelle de connaître, de juger, de raisonner, elle nous présente la plus grande diversité. Cette faculté, en effet, dépend entièrement des principes que nous acceptons, du soin que nous mettons à n’en tirer que des conséquences légitimes; et la légitimité de ces conséquences dépend elle-même de la pénétration, de la force, de la rectitude de l'esprit et de sa faculté d'attention. Or, ces qualités sont très-différentes d’un homme à un autre, et on ne les retrouve pas toujours semblables à elles-mêmes dans tous les états et tous les moments de la vie d'un même homme.
Quand je considère cet ensemble de faits, je suis
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ciTrayé à la vue de ces causes multiples d’erreur qui environnent et pressent l’homme de toute part. Je le vois gravissant un sentier étroit sur le bord d’un précipice. La philosophie, il est vrai, nous donne les plus sages préceptes pour nous garantir des causes de nos erreurs et assurer la rectitude de nos jugements. J’applaudis de tout mon cœur à ces préceptes, je m’exhorte moi-même, j’invite tous les hommes à les observer. Mais, lorsque le cœur ou les passions conspirent contre la raison, il est bien rare, bien difficile que ces conseils de la sagesse obtiennent leur efficacité complète ; et, pour présener l’homme de certaines erreurs, il faut quelque chose de plus que des préceptes.
Voici donc le résultat de la plus simple observation psychologique, du plus simple bon sens appliqué à cette, étude : l’esprit humain estborné, faible, léger, dominé par mille passions et par mille préjugés, disirait par une foule de préoccupations nécessaires, très-inégalement développé, très - inégalement exercé et droit. Cependant l’esprit humain a d’importants devoirs à remplir, s’il veut vivre de vérité et de raison. Il doit, nous l’avons vu, conserver la vérité reçue et recouvrer la vérité perdue. Mais, sous l’action de toutes les causes d’erreur et d’égarement que nous venons de décrire, au sein de cette misère, comment pourra-t-il s’acquitter de ce double devoir? Lui sera-t-il donné de conserver, de perpétuer ou de rétablir la vérité naturelle, patrimoine nécessaire de l’intcHigence? Ne pouvons-nous pas prévoir que, si le dépôt de la vérité n’est confié qu’à l'esprit humain, il courra un grand
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danger (le périr? L’homme, si faible d’intelligence ol de volonté, si léger, si inattentif, très-souvent dominé par des préjugés invétérés, plus souvent encore jouet de quelque passion coupable, intéressé par conséquent à oublier ou à affaiblir nne'vérité qui le condamne; l’homme, dis-je, aura bientét altéré, défiguré, presque effacé de son coeur cette vérité. Il ne lui en restera que quelques débris, quelques fragments informes.
La même déduction nous apprendra que, lorsqtie riiomine, laissé .à lui-méme et à ses seules forces naturelles, voudra s’appliquer 5 la recherche de la vérité, il échappera bien difficilement à tant de causes d’erreur qui l’assiègent. Les résultats de ses recherches, de ses spéculations, de son activité intellectuelle, seront^ marqués au coin de l’imperfection, de la faiblesse’dt^ sa raison, delà diversité du développement de ses facultés, de la contradiction de ses pensées.
Ces conclusions, quelque certaines qu'elles soient en elles-mêmes, demandent cependant à être vérifiées par l’histoiro de l’cspril liüniain. Dans la prochaine leçon, nous transporterons nos investigations dans lé cltamp de l’histoire des religions et des philosophies humaines.