LES RELIGIONS DE L'ANTIQUITÉ
possible, delà raison humaine; les âges les plus polis, les plus brillants de la Grèce et de Rome nous offriront des rites pour appeler, fixer et retenir, même malgré lui, le dieu dans sa statue. Au milieu de ces ténèbres d’un polythéisme sans fin et de ces dégradantes superstitions, ne semble-t-il pas que l’idée et le sentiment de Dieu s’effacent de la conscience de l’homme?
Que pouvait être le culte dans des religions basées sur de pareilles erreurs? Je suis dispensé de vous rap-' peler ici des choses que vous savez ; il n’est pas nécessaire d’entrer dans le détail des superstitions bizarres, des pratiques absurdes, des cruautés, des infamies * qui déshonoraient et souillaient le culte public. Les sanctuaires étaient souvent des lieux de prostitution et de débauche; les mystères recélaient quelquefois des pratiques et des orgies infâmes ; les théâtres et les cirques, accessoires du culte, devinrent trop souvent l’école de l’immoralité et du vice.
Au milieu de tant d’égarements, la vraie notion de la dignité et de la destinées de l'homme, celle de scs devoirs, la loi morale et naturelle, pouvaient-elles être conservées dans leur pureté? Pour les unitaires, le mal n’était qu’une apparence ; pour les dualistes, il était une nécessité, et les mythologies le consacraient et l’autorisaient par l’exemple et les actions des dieux. Il faut que le sentiment moral soit bien profond dans le cœur de l'homme, bien enraciné, bien inextirpable pour n’avoir pas péri sans retour sous de pareilles influences. La fatalité était au fond des religions de l’antiquité. La tragédie antique, cette image si vive des croyances populaires, en fait foi ; et si l’idée de la li-
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ijcrié morale se fail jour avec Supliocle, eu n'esl pas elle qui prédomine dans le système tragique des aneiens, non plus que dans leur religion. Avec un fata* lisme conséquent, l'ordre moral est impossible, et il succomberait, si riionime n’éiail ramené au sentiment de sa liberté par les lois de sa nature.
Le dogme de la vie future dut être nécessairement déliguré, comme toutes les autres vérités. Il ne pro- , posait aux peuples que des récompenses grossières, analogues aux passions de l’homme. Loin, par conséquent, de guérir les convoitises du cœur humain, il n’était propre, sous ce rapport, qu’à les fomenter et à les nourrir.
< Ët quelles furent les mœurs qu’enfantèrent des inslitntions religieuses aussi imparfaites ou aussi corrompues? Je n’en déroulerai pas le tableau. Il y a sans doute (ks degrés très-divers cl des différences immenses entre la simplicité des premiers âges de la Grèce et de Home, la grandeur, les vertus de leurs temps héroïques et la décadence morale dont nous voyons une triste peinture dans les comédies d’Aristophanc el dans les poètes satiriques de Rome. Cette corruption arriva, sous les Césars, à sa forme la plus repoussante. Sans nier les vertus des premiers âges, il faut cependant reconnaître que l’erreur religieuse contenait tous les germes de ces corruptions futures. Ën lisant Homère, en payant un tribut d’admiration aux incom|)arablcs beautés de cette poésie, n’y apercevez-vous pas déjà le germe de toutes les corruptions morales de la Grèce? Ët ce germe n’est que l’erreur religieuse. I.es dieux d’Homère seront toujours pour
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riimiinnilé un forl Irisle idéal de perfection morale et des modèles propres à égarer la conscience. Une civilisation brillante, mais éminemment sensuelle, devait sortir des poé.sies homériques, et cette civilisation devait produire les mœurs d'Athènes et de Col'inthe, aux jours de la décadence.
Le culte des dieux s’identifie, à Rome, avec celui de la patrie; lo sentiment patriotique divinise Rome cl lui consacre des temples et des prêtres. Là se trouve sans doute une des sources de celle future puissance qui régnera sur le monde asservi. Mais l’effroyable corruption des oppresseurs vengera le monde opprimé; et la religion, qui aura servi d'instrument à l’ainhition elfrénée de ce peuple, se condamnera ellemême en faisant des dieux de Tibère, de Caligula, de Néron.
Après avoir considéré le sombre tableau qui vicnldc passer sous nos yeux, pour n’èlre pas injustes envers la Providence et envers l’humanité, rappelons-nous qu'au milieu de toutes ces erreurs religieuses il existait des débris des vérités divines, A l’origine, ces religions anli(jues, dont nous venons de rappeler la profonde décadence, étaient pures cl divines, puisqu'elles n'étaient que la loi naturelle cl la révélation première données au monde. Elles en ont toujours conservé ijuelqucs traits, quelques restes; les traditions saintes n’étaient pas tout à fait perdues. Tout, dans ces religions, n’était pas mauvais, absurde, bizarre, corrompu; quelquefois, sous des symboles étranges, se c-jcbaicnl des sens profonds. La conscience cl la raison (l'étaient pas éteintes; ces bonnes parties de la na-
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lure humaine réagissaient contre les erreurs dominantes. De nobles vertus et de grands caractères ont toujours honoré l'humanité, et l’homme se montra souvent meilleur que le dieu qu’il adorait.
Malgré ces réserves et ces exceptions, il est vrai de dire que l’erreur religieuse étendait et épaississait ses ténèbres de plus en plus sur l'humanité. Dieu était ignoré ou méconnu, et cette grande erreur pervertissait le culte et corrompait la morale. La vérité naturelle, la loi naturelle, étaient presque oubliées, presque effacées; et l’homme se trouvait comme hors de ses voies, et dans une sorte d’impuissance d'arriver à la perfection de ses fins naturelles.
Tel est le résultat de l’histoire religieuse du monde pendant une période de quatre mille ans, qui embrasse toutes les nations du globe, à l’exception d’une seule. C’est ainsi que l’homme s’est acquitté de ce grand devoir, de cette haute fonction de conserver pure et intacte la vérité religieuse, le premier bien, le besoin essentiel de sa nature supérieure.
Mais si l’esprit humain a oublié la vérité, s’il l’a altérée et défigurée, peut-être lui sera-t-il donné de la retrouver par la réflexion et le raisonnement; peutêtre pourra-t-il la rétablir dans sa pureté, dans sa perfection, par des ncdicrches infatigables, de longs travaux, d’incessants efforts. Le besoin de la vérité est si naturel à l’homme, la vérité lui est si nécessaire, que, de bonne heure, il a réfléchi, raisonné, cherché à se rendre compte des clioses et de lui-même. Les erreurs et les superstitions du polythéisme ont dû nécessairement frap|>er les bons esprits; la croyance
DininJ.-; l)y Cuugle
LES PHILOSOPHES DE L’ANTIOUITÉ. 415 héréditaire a dû nécessairement s’afTaihIir en eux. Ils ont dû naturellement chercher une autre voie pour arriver au vrai. I.a spéculation rationnelle s’est oITcrte, ils y sont entrés; la philosophie a pris naissance. Alors a commencé ce long, ce pénible voyage de l’humanité à travers les siècles pour récupérer ce bien nécessaire de la vérité perdue.
En commençant cette nouvelle étude, je répéterai ce (|ue je vous disais en abordant celle des religions. Je ne ferai que signaler les résultats généraux de la philosophie humaine relativement à la connaissance de Dieu, de l'àme, des devoirs; et comme ces résulUats sont des faits certains et unanimement reconnus par la science, je n’aurai pas besoin de les appuyer sur de longues preuves, sur des analyses ou des citations. Il suffira d’énoncer ce qui n’est pas contesté. Mais je dois d’abord vous avertir que nous avons ici plusieurs écueils à éviter.
Quand on fait l’histoire de la philosophie au point de vue de l'insuffisance du l’esprit humain, on se montre très souvent injuste envers les philosophes et la raison elle-même. Les variations, les contradictions, les erreurs de la philosophie sont seules ou presque seules signalées ; les grandes vérités qu’elle a professées, démontrées, découvertes, sont laissées dans l’ombre et omises. On attribue à la tradition seule le petit nombre de vérités qu’on est forcé d’accorder à la philosophie, et on oublie que les philosophes ne possédaient qu’une tradition altérée, corrompue, presque entièrement méconnaissable; et que c’est surtout par la force et la vigueur de leur génie, par la
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puissance de leur réllexion, el .saint Augustin l’a reconnu, qu’un Socrate et un Platon se sont élevës mit grandes vcrilcs qu’ils ont enseignées. Ces vérités ont été, par conséquent, pour eux de vraies conquêtes, de vraies découvertes. Ouanlà nous, nous nous efforcerons d’étre juste; nous no nierons aucun des mérites, aucun des services de la philosophie; nous ne diminuerons aucune de scs gloires. Tout en honorant l’esprit humain et en reconnaissant sa puissance, il nous restera assez de preuves de sa faihle.sse ponr établir nos conclusions. n<
11 est encore un autre écneil que nous éviterons avec le plus grand soin, ce serait de transformer en lois de l’esprit humain, en nécessités logiques, en tendances nécessaires de la raison, certaines erreurs, comme le scepticisme ou le panthéisme, qui se reproduisent avec régularité el qui viennent toujours clore les grandes époques de l’hisloii'c de la philosophie. Ces faits ont leurs causes, leurs explications naturelles; cl on peut démontrer que ces erreurs n’étaient point inévitables.
Après ces remarques nécessaires, ouvrons l’hisloire de la philosophie. o
De quelle admiration, mélée de respect, n’csl^n pas saisi, quand on se transporte aux premiers jours de la philosophie; quand on pense à l’amour de la vérité qui animait les pères de cette sagesse; quand on réfléchit à leurs recherches, à leurs travaux, à leurs voyages, au sérieux de leur vie, aux sacrifices qu’ils faisaient à celle science poursuivie sans reléche! Ce spectacle est beau, il est grand. Gloire
Dieilized by
i.ES riliLftsai'iiEs DR r.’ANTiORiTf;. ’iir, à l’espril humain qui donne, même au milieu de ses égarements, des preuves de sa puissance et de la noblesse de ses destinées. Mais, lorsqu’on pèse les résultats de toutes ces spéculations, lorsqu’on se demande s’ils ont fait avancer beaucoup la connaissance de Dieu et de l’homme, s’ils ont essentiellement amélioré ràme humaine, une tristesse profonde s’empare du cœur, et on est obligé de s’avouer l’insuffisance de l'homme et de ses efforts.
Vous savez que la philosophie, dès son origine, se scinda en plusieurs écoles. Les sources de la connaissance humaine furent interrogées diversement, et le problème de Dieu, de l'homme et du monde rei;ut le plus souvent une solution analogue au principe assigné à la connaissance humaine. Thalès, fondateur de l’école ionique, partit de la sensation et de l’induction. Il admit deux principes des choses, une matière éternelle qu’il se représentait à l’état tluide, et un principe intelligent qui donnait la forme è la matière et lui imposait des lois. Scs disciples développèrent dans des sens contraires la conception du maître. Les uns, comme Anaximahdre et Anaximene, oubliant le principe intelligent et ramenant tout à l’élément matériel, aboutirent à un véritable matérialisme; les autres, comme Anaxagoras, conservèrent la notion de Dieu et s’efforcèrent d’en mieux concevoir les caractères et la perfection.
l’ythagore prit un point de départ contraire à celui de Thalès et des Ioniens. Ceux-ci avaient demandé leurs principes à l’expérience et à l’étude des faits, le fondateur de l’école italique s’éleva dans la région des
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idées et voulut tout déduire de l’idée la plus générale. Pour les philosophes iUtliques, tout sortait de la monade étemelle ou de l'unité infinie par une sorte d'émanation. Avec ce principe, et malgré les tendances élevées (le celle noble école, le panthéisme devait se produire parmi ses disciples. La métempsycose devint pour eux la sanction de la morale, et tout le labeur, toute la vertu purificatrice des transmigrations n'avaient d'autre résultat que l'absorption de l'àme dans l’uniui infinie.
Mais ce fut à Éléc que se développa, avec toute sa rigueur logique, l’idéalisme panthéistiqiie qui se trouvait en germe dans l’école de Pythagore. Pour Xénopbane et Parménide, il n'y avait d’autre existence réelle que celle de l’unité éternelle, immuable, toujours semblable à clle-mômc. Le monde, avec la variété et la succession des êtres qu’il renferme, ne présentait au sage qu’une scène d’illusion; et, pour échapper à ce mensonge, le philosophe niait résolûment la réalité de tous les êtres particuliers.
Les métaphysiciens d’Élée avaient répudié le témoignage des .sens ; cet excès en provoqua un autre tout contraire. IjCs physiciens d'Élée voulurent emprunter
la sensation toute la connaissance humaine; mais la sensation seule ne pouvait les conduire qu’à un principe matériel. Ils conçurent la matière comme un composé d'éléments infiniment petits, innombrables, aux formes les plus variées cl doués d’un mouvement inhérent à leur essence. Vous reconnaissez ici le système des atomes et l’athéisme mécanique.
Dans ces quelques mots, nous avons le résumé de
i>y CjOOgli
LES PHILOSOPHES DE L’ANTIQUITÉ. W la première époque de rhistoirc de la philosophie. Il y a eu de nobles efforts, de glorieuses conquêles. L'humanité honorera toujours la sagesse de Thaïes et le sens profond d’.\naxagoras ; elle admirera toujours l’élévation de Pythagore et la sublimité de Parménide; mais elle sera foicée d’avouer, en même temps , qu’au premier jour delà philosophie, tous les grands systèmes d’erreur se développèrent : le dualisme, le matérialisme, le panthéisme, l’athéisme; que ces tristes systèmes eurent pour fondateurs ou pour patrons les maîtres de la science, et que ces graves erreurs, en obscurcissant l’idée de Dieu, jetaient des ombres funestes sur la science des devoirs et des destinées de l’homme, et ôtaient aux nobles vérités conservées par la tradition ou conquises par la réflexion, une partie de leur éclat, de leur force, de leur eflicacité.
Les résultats si divers et si contradictoires de la science, les luttes des écoles rivales, jetèrent, à la fin de cette première période, un grand nombre d’esprits dans le scepticisme. On avait disputé sur tout ; il se forma une école qui faisait profession de soutenir le pour et le contre sur toutes les questions philosophi<ques et religieuses, et qui voulait, en déiinitive, désespérer la raison. Vous reconnaissez les sophistes, corrupteurs de la jeunesse et de la moralité publique. La décadence des esprits était profonde; une réforme intellectuelle et morale était nécessaire. Socrate reçut la mission de l’accomplir. Armé de sa sanglante ironie, il confond les sophistes, ruine leur autorité, rappelle les hommes à l’étude d’eux-mémos et assigne à la philosophie un but pratique et moral. Le succès
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des enseignements de Socralc'fut immense; de ce sage date un mouvement régénérateur de l’esprit humain, et l'époque qui suivit la mort de ce martyr de la philosophie fut l’apogée de colle science. A-t-elle jamais ou des maîtres plus illustres que Platon et.Arisloleî L’influence de ces grands esprits ne s’eslelle pas perpétuée à travers les siècles pour arriver jusqu’à nous, et s’étendre, sans doute, aux générations les plus reculées? Quel est l’esprit philosophique qui échappe à-leur influence? Tous les dons du génie leur furent départis; à eux deux, ils représentent le philosophe complet. Ils arrivèrent à propos, . dans un temps où déjà de grands travaux philosophiques étaient accumulés, où toutes les questions avaient été agitées, sinon résolues. Ils pouvaient aussi interroger toutes les traditions humaines. Le rapprochement des peuples, amené par les progrès de la civilisation, rendait ces échanges plus faciles. Dans des circonstances aussi favorables, et sous la direction de maîtres aussi habiles, les divisions des écoles philosophiques sans doute vont cesser, la vérité va être pleinement manifestée, la science sera fondée cl organisée d’une manière définitive? Il n’on sera rien. Messieurs, Il est vrai que de brillantes découvertes seront faites, de grands progrès accomplis. Mais, au sein de ce mouvement, à la lumière de celle science nouvelle, les anciens systèmes, les anciennes erreurs, les anciennes contradictions, se reproduiront sous d’autres formes.
Dans des leçons précédentes, nous avons consacré une élude spéciale aux théories de la connaissance hu-
LÉS PHILOSOPHES DE L'ANTIQUITÉ. 419 maine que nous devons à Platon cl à Aristote ; cl cette élude a nécessité une excursion dans le domaine de leur théologie. Ce que nous avons dit nous dispense d’entrer aujourd’hui dans de grands développements. Nous n’avons qu’à nous résumer.
Platon est sublime quand il s’élève dans la région des idées; il mérite la reconnaissance éternelle de l'humanité pour avoir tracé d’une main ferme la route qui peut nous conduire à ce monde divin, où il nous montre les types éternels du vrai, du beau et du bien. Malgré ses imperfections et ses erreurs, celte théorie de la connaissance humaine restera comme un des plus beaux monuments du génie de l’homme. La théologie, la morale de Platon devaient s’élever au niveau de sou génie. 11 a semé partout d’ éclatantes vérités, des aperçus féconds. Mais, triste témoignage de la faiblesse de notre esprit! Platon, le divin Platon, n’a pas conçu nettement cette perfection divine qui l’enchante et le ravit; Platon est dualiste. Une matière éternelle, un Dieu qui ne paraît pas avoir sa lumière en lui-même, et qui très-certainement n’est pas créateur, mais simplement organisateur du monde, telles sont ses plus hautes doctrines. Puisqu’il y a dans Platon de telles erreurs ihéologiques, les autres erreurs morales et politiques qu’on lui reproche à juste titre, ne doivent pas nous étonner.
Aristote, qui ne s’élève jamais aussi haut que Platon, tombe cependant plus bas que lui. Il a rendu à la science de grands services ; il sera toujours le législateur du rai.sonncmenl ; il a enrichi la théologie naturelle de plusieurs vérités, de plusieurs démon-
I)IX-NEl'VIÈME LEÇON, slralions utiles. Mais, enfin, son Dieu, quoiqu'il veuille le revêtir tlu caractère de la perfection, est un Dieu solitaire, égoïste, n’aimant que lui-même, ne pensant que lui-même et ne daignant pas prendre soin d’un monde qu’il ignore et dont il est le moteojr involontaire. Etrange conception qui supprime la Providence! Dans un monde sans Providence, l’âme ne peut pas être immortelle. Aussi Aristote doute de cette immortalité, ou plutôt il b nie.
En somme, on ne peut contester qu’avec Aristote, et surtout avec Platon, la théologie naturelle n’ait fait de notables progrès. L’unité, la spiritualité, la sagesse, la bonté de Dieu, ont été mieux connues. Mais il y a une limite que ces philosophes, les plus grands de l’antiquité, n’ont pu franchir. Ils n’ont jamais pu dégager pleinement l’idée de Dieu de tous les nuages des vieilles erreurs du polythéisme. De là l’imperfection nécessaire de leur théologie et de leur morale; de là l’obscurcissement et l’affaiblissement des vérités qu’ib ont pu découvrir ou démontrer, dans l’ordre métaphysique, religieux, moral, social.
Pour attester sans doute la lutte et la contradiction permanente des pensées humaines, pendant que Platon élevait si haut la philosophie, Ëpicure s’efforçait de b faire descendre nu niveau le plus bas. 11 voulait faire dériver toute la connaissance humaine des sens et de la sensation et continuait l’école atomistique et athée. De son côté, Zénon perpétuait l’école panthéistique et donnait au fatalisme une force nouvelle.
A la suite de celte grande époque, après tous les efforts de Platon, d’Aristote, de Zénon, pour constituer
LES PDILOSOPIIES DE L'ANTIQUITÉ. 421 la science, nous voyons de nouveau commencer une ère de décadence. Les écoles qui coulinuent ces maîtres sont loin de reproduire leur puissance ou leur génie. Les disciples de Platon, au lieu du vrai, ne clierchenl que le vraisemblable; ceux d’Arislolc deviennent sensualistcs ; ceux d’Épicure ne font que parer d’un vernis scientifique la corruplion de l’esprit et du coeur. Tout s’abaisse. Cependant l’opposition, la contradiction des doctrines professées par ces diverses écoles nourrissent et perpétuent les controverses et avec elles les divisions de l’esprit humain. Au milieu de ces clameurs des écoles, il apprend de nouveau à douter de lui-même. Le scepticisme, qui avait toujours consené sa tradition, finit par devenir l’école principale et dominante. Avec Ænésidème et Sextus, armé de toute pièce, il se rend agressif, belliqueux, conquérant, et se présente comme le résumé de la sagesse des siècles, comme la dernière expression des lois de l’esprit humain. Mais il n’est qu’un poi.son mortel; son influence délétère s’étend sur la vie sociale ; il hâte et précipite la décadence universelle. Ix; stoïcisme proteste seul contre l’avilissement des âmés et contre l’abaissement des caractères. Il soutient de grands cœurs et forme quelques sages; mais il ne sait pas contenir l’homme dans un juste sentiment de luimême, et, au lieu de combattre l’orgueil, cette maladie profonde de sa nature, il l’exalte sans mesure. Le sage doit se considérer comme l’égal de Dieu, puisqu’il ne dépend, comme Dieu, que des lois de sa nature,, puisqu’il doit être juste, comme Dieu, par la seule énergie de sa volonté propre, et arriver à un
DIX-NEUVIÈME LEÇON, calme intérieur égal à la paix dont Dieu juuit. Celle déiCcalion de l'Iiomme par l’orgueil était un triste remède à sa misère. Cependant, malgré cet orgueil (|ui la corrompait dans son principe, la vertu stoïcienne présentait un grand spectacle. Mais elle n’était et ne pouvait être (|u’iine exception. La multitude était livrée aux tristes influences de l'épicuréisme et du scepticisme. Après six siècles de travaux, de recherches, de spéculations iniinies, l’homme se trouvait donc, en cpichpic sorte, sans loi, sans but, sans espérance. Le monde moral paraissait sur le penchant d’une ruine inévitable, et la civilisation aurait fait un triste naufrage, si la foi chrétienne n’était venue régénérer l’esprit humain et sauver le monde. Alors sc développa un des phénomènes les plus étonnants de l'histoire de l'esprit humain.
Le monde périssait sous le poids de sa corruption: les cultes polythéistes étaient une des causes et un des moyens de cette dégradation morale qui enchaînait l'humanité aux pieds des plus vils tyrans ; la philosophie se montrait impuissante pour relever ces ruines de notre nature. Quelques hommes cependant conçurent le dessein de restaurer ce paganisme et celle philosophie qui se mouraient, afin de les opposer au cliris- . tianisme qui seul avait la parole et la puissance do lu vie nouvelle. Les philosophes alexandrins voulurent opérer la fusion de toutes les doctrines religieuses et philosophiques de l’ancien monde, et constituer une vaste et puissante unité, capable de résister aux envahissements du christianisme. Celle fusion n’élail possible, celle unité n’élail réalisable qu’au moyen du
LES PHILOSOPHES DE L'ANTIQllTÉ. 425 principe de l’unilé de substance et de l’identité universelle. En effet, celte doctrine de l’unité et de l’idenlilé de la substance devint tout le fond, toute l'âme des systèmes de Plolin, de Proclus et de tout le néoplatonisme. Au sein de celle nouvelle école, se développèrent de grands talents, et parmi ses nombreuses spéculations, il en est, sans doute, de nobles cl d’utiles. Mais enfin le néoplatonisme ne fut qu’un vaste panthéisme, et, comme tous les panthéismes, il partit d’une unité abstraite et morte qui n’csl que le néant, pour aboutira une réabsorplion finale de toutes choses dans celle môme unité, dans ce même néant. Par le panthéisme néoplatonicien, comme par tous les panthéismes, l’homme se trouve toujours placé entre deux néants.
Au terme d’une carrière de mille ans, remplie par tant de recherches et de travaux, de talents, de génie, de gloire, la philosophie se retrouvait au point même d’où elle était partie dans les anciennes écoles d’Italie et d’ÉIée. Elle se retrouvait au point même où , dès la plus haute antiquité, la spéculation indienne l’avait placée; et, sans contester aucune des découvertes faites successivement dans l’empire de la vérité, sans nier aucun des progrès partiels réalisés, on peut affirmer que la connaissance de Dieu, et, par conséquent, celle de l’homme, de son principe, de sa fin, de sailoi, n’avaient pas fait un pas essentiel et décisif C’est ainsi que l’esprit humain a donné, dans l’antiquité, la mesure des forces qu’il possède pour rétablir l’intégrité de la vérité naturelle.
LE BATIONAUSME.
Origine du ralionalisme. — Il est d’abord tliéologiquc. I,e prolcsUnlisme et son principe. — I/C aocinianisme. — Le rationalisme philosophique, ou le déisme du dernier siècle. » Ses systèmes contradictoires de religion oa* turellc. ^ Controverse contre le déisme.
Dans la dernière leçon, après avoir jeté un coup d’œil rapide sur les religions de l’anliquité, nous avons constalé les résullals théologiques et moraux de la philosophie ancienne. L’existence, l’unité, la sagesse, la bonté de Dieu étaient connues des plus sages , des meilleurs philosophes. Mais à ces vérités ils mêlaient de graves erreurs; ils n’avaient pas la notion exacte de la perfection infinie de l’Être souverain. Je ne veux pas, sans doute, leur refuser l'idée de l’infini, inséparable de la raison humaine; mais elle n’était pas nette et complète dans leur esprit, et sur.* tout ils en faisaient de fausses applications.
Dans cet état obscur de la science de Dieu, au milieu des graves erreurs qui altéraient la notion du premier principe, la connaissance de l’homme, de sa des-
lince, de sa loi, devait être nécessairement insuHisanle et mêlée d’erreurs et de doutes. L’homme ne se connaît bien lui-méme que lorsqu’il connaît son principe et sa fin.
Qu’est-ce qui manquait au monde? qu’esl-ce qui manquait à l’esprit humain? Je viens de le dire : la notion pure et complète de Dieu et de l’homme. Que fit le christianisme, qui vint, comme nous l’avons vu, arrêter l’humanité sur la pente de sa ruine, et l’arracher à la barbarie où elle allait s’ensevelir? Il répandit la lumière sur les problèmes restés insolubles pour l’ancienne philosophie, et puriGa l’esprit humain de ses erreurs invétérées. Par les dogmes de la création et de la trinité, il Gt briller aux yeux de la raison la plus haute, la plus pure et la plus parfaite idée de la perfection inGnie. Il donna une explication nette et précise de l’origine, de la nature et de la fin de l’homme; de l’origine et de la nature du mal; en proposa le remède; et, dans la loi de justice et de cliarité, enseigna la morale la plus excellente que jamais le monde eût entendue. Remarquez bien que je ne fais que constater des faits, sans rien préjuger sur leur divinité. Par le christianisme donc fut opérée une immense et féconde révolution dans l’esprit hnmain, comme dans la société humaine. Une nouvelle philosophie, une philosophie plus profonde, plus élevée, plus utile que celle des temps antérieurs, fut fondée, et la règle suprême de cette philosophie lui prescrivait de SC maintenir toujours en harmonie avec la foi qui avait sauvé l’esprit humain en lui inoculant un principe de vie nouvelle. La religion et la philoso-
m VI^(;TIÈME LEÇON. .
piiic, le chrislianismc et la science niarchaicnl toujours unis ; et dans cel accord se trouve le secret de la puissance que la raison développa aux grandes phases du mouvement philosophique chrétien : l'époque primitive ou des pères, résumée par saint Augustin; celle du moyen âge, qui atteint son apogée • avec saint Thomas d’Aquin; celle de la renaissance, où se distinguèrent Nicolas de Cusa et Mnrcile Ficin; et enfin l'époque moderne, qui se personnifie dans Descartes, Malebranche, Bossuet, Fénelon, Leibnitz. Dans ces diverses |)hilosophies, tout n’était pas également vrai et induhitable. Mais la règle suprême de la discipline de l'esprit humain, et par conséquent de tous ses progrès, était toujours maintenue : l’accord de la raison et de la foi, de la religion et de la philosophie. Ces deux puissances devaient toujoui's so prêter un mutuel appui, s’aider réciproquement; et lè était le principe d’une amélioration certaine et continue des sciences métaphysiques et tnorales.
Ce bel ordre a été détruit, cet équilibre rompu par l'introduction chu rationalisme dans le monde chrétien. Le rationalisme consiste dans la négation de la révélation surnaturelle et positive, et dans l’affinnation de la suffisance absolue de l’esprit humain. L’homme a voulu faire une nouvelle expérience de scs forces, il a voulu se suffire. Bien n’est plus important, plus décisif pour nous que l’étude de cette nouvelle et solennelle expérience, que l’examen des systèmes qui ont été le fruit de tant de travaux. Je vais donc esquisser l’histoire du rationalisme moderne, en commençant par vous en raconter l’origine. Il fut d’abord
LE nATIONALISME.
tliéologique; nous verrons ensuite comment il devint philosophique. '
La réforme du seizième siècle, en livrant la Bible à l’examen de chacun, avait proclame implicitement que la raison individuelle était là règle unique de la crojance. En effet, la raison de chacun devait interpréter la Bible et l’entendre selon ses lumières cl ses sentiments. Les restrictions qui furent opposées à ce droit fondamental de la réforme, et qui avaient pour but de mettre un terme è la licence des interprétations individuelles, étaient trop arbitraires, trop fragiles pour contenir l’esprit humain. L’autorité des pasteurs, des synodes, des professions de foi ne portait, aucune atteinte essentielle à la souveraineté de la raison de chacun, qui restait toujours juge et des pasteurs et des synodes et des professions de foi. La logique du principe protestant triompha de tous les obstacles qu’on voulut lui opposer; mille sectes contraires pnrent naissance et vinrent déchirer le sein de la réforme qui les avait portées. La Bible révélait à chacune de ces sectes les dogmes les plus divers, les plus contradictoires. Il est inutile de rappeler ici ces contradictions, ces variations de la réforme, dont le génie de Bossuet a raconté l’histoire.
Parmi toutes ces sectes, la plus conséquente de toutes fut, sans contredit, le socinianisme. Armé dos grands principes de la réforme, il sapa à son aise toute la divinité du christianisme. En vertu de l’examen exclusivement rationnel, il ne vit dans la Bible qu'un document humain, noble, pur, utile, nécessaire à l’éducation morale de l’humanité, et qui n’avait pas
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été rédigé sans une disposition particulière de la Providence, mais qui cependant ne possédait aucun des caractères surnaturels que la foi des anciens âges lui avait attribués. Dans la théorie socinienne, la révélation, si révélation il y avait, était entièrement subordonnée à la raison; elle ne devait rien enseigner à riiomme que la raison ne pût découvrir et comprendre par elle-même.
Un véritable rationalisme théologique fut donc constitué au sein de la réforme. La Bible, il est vrai, restait toujours comme la source <Ie la vie chrétienne et religieuse. Pour les uns elle était un livre vraiment divin, la parole môme de Dieu; les autres n’y voyaient qu’une œuvre humaine remplissant une mission providentielle. Mais de quelque manière que la parole biblique fût envisagée, le sens n’en était point fixé par une tradition divine, authentique, publique, vivante; et la raison de chacun était le seul moyen de déterminer ce sens, d’apprécier l’enseignement du livre sacre.
Placé à ce point de vue, l’esprit humain se trouvait nécessairement conduit à une conception vraiment étrange et surprenante du plan de la révélation divine. Si le principe de la réforme était la vérité, il s’ensuivait que Dieu avait jeté sa parole au monde comme une énigme proposée à la sagacité de l’homme. Et comme les facultés humaines sont aussi diverses qu’il y a d’individus, comme la diversité de ces facultés doit engendrer une diversité égale de résultats dans les recherches religieuses, il s’ensuivait encore que Dieu voulait directement et positivement les divi-
sions religieuses au lieu de l’unité de foi, l'anarchie inlellcclucile au lieu de l’ordre des esprils; enfin, qu’il était parfaitement indifférent à l’interprétation légitime ou illégitime de sa parole, à la vérité ou à l’erreur religieuse. L’explication du monde physique et de tous scs phénomènes a pu être laissée à la discussion humaine; l’homme peut être homme sans être un grand astronome ou un savant chimiste. Mais il est des lois du monde moral que l’homme ne peut ignorer sans se trouver dans l’impossibilité absolue d’arriver à ses lins; et il est digne de la sagesse et de la bonté divines de suppléer à l’insuffisance de la raison. D’après nos frères séparés, la parole de Dieu ou la révélation nous est donnée comme supplément à la faiblesse de notre lumière naturelle et pour nous guider vers nos fins par une voie plus facile et plus sêrc. Mais si cette révélation divine est constituée par Dieu lui-même de manière à aceroître nécessairement nos systèmes, nos doutes, nos erreurs et nos interminables divisions, il s’ensuit que cette révélation est le plus funeste présent que Dieu ait fait au monde. Il y a plus encore, et la secte la plus avancée et la plus conséquente du protestantisme, en affirmant que la révélation ne peut et ne doit proposer à l’homme que les vérités entièrement accessibles à la raison, restreint l’utilité de la révélation dans des bornes fort étroites, ou la rend inutile.
Deux conclusions res.sortaient donc, avec une évidence accablante, des doctrines et de l’état de la réforme : la révélation divise les hommes au lieu de les unir; elle va donc contre la fin môme de toute reli-
VINGTIÈME LEÇON, gion, clic est donc nuisible. I.a rcvéialion ne doit nous enseigner que les vérités que la raison nous donne par elle-même; à quoi donc scrt-cllcî elle est donc inutile. Mais ces terribles conclusions en amenaient une troisième plus décisive encore. Une révélation funeste et inutile est indigne de Dieu, elle est donc im- |X)ssible.
Tel fut le terme logique cl fatal où vint aboutir le principe protestant. Je parle du principe et non des hommes. Parmi nos frères séparés il y a eu toujours, il y a encore des hommes, en grand nombre, profondément convaincus de la divinité du christianisme. Il y a eu toujours, il y a encore des hommes aussi distingués par leur piété que par leur science et leur talent, qui consacrent leurs veilles lalmrieuscs à la défense du christianisme. Ces hommes, ces écrivains nous ont toujours inspiré un sentiment profond de respect cl de reconnaissance. Mais il ne dépend pas de leur zèle et de leur savoir d’arrêter et de neutraliser les effets du principe dissolvant qui préside à la constitution des Églises protestantes.
Quand ce principe eut mis au jour toutes les eonséqucnces qu’il portait dans ses flancs, le rationalisme ihéologique fut vaincu, et dut céder la place au rationalisme philosophique. Le déisme s’intronisa comme la plus pure expression de la raison humaine. Ce fut parmi les sociniens qu’il prit naissance; la plupart des premiers déistes avaient été sociniens, et celle fin avait été prédite à la réforme par les défenseurs du catholicisme.
Nous sommes au commencement du dix-huitième
LE nATIONALISME. • 431
siècle. Plusieurs causes clifTérenles de celle que nous venons d’indiquer eurent aussi leur part dans la formation du déisme. Mais ces causes, qui devraient être soigneusement étudiées dans une histoire générale du déisme, peuvent être omises ici sans inconvénient pour notre but. Le déisme dirigea d’abord sa critique contre les faits, les dogmes, l’histoire de la révélation. Il attaqua les prophéties, les miracles, les mystères, l’ordre surnaturel tout entier. Nous ne le suivrons pas aujourd’hui sur le terrain de sa critique; il faudrait des volumes pour lui répondre, et d’ailleurs ces réponses ont été faites, et toutes ces questions ont été traitées par les apologistes de la religion. Nous croyons qu’il y a un moyen plus abrégé d’en finir avec le déisme du dernier siècle : c’est de lui demander compte de son propre principe, c’est de le discuter lui-méme comme système, comme religion.
Âu milieu de toutes ses négations et des ruines qu’il faisait autour de lui, il posait une affirmation qui était son principe, son essence, et cette affirmation consistait à dire que la religion naturelle, était la seule vraie, la seule nécessaire. La première obligation du déisme était donc de définir d’une manière exacte et précise cette religion naturelle, la seule vraie , la seule nécessaire selon lui. Quand on le pressait sur ce point, il répondait que celte religion naturelle était celle que chacun, laissé à soi-mème, trouvait en soi par la raison seule; celle qu’il pouvait facilement découvrir par ses seules lumières, parfaitement comprendre. Tous ces caractères étaient essentiels à la religion des déistes. D’abord, ils ne pouvaient
admellrc d’autre source de la vérité et de la vie religieuse que la raison et la conscience ; en second lieu , comme un des motifs principaux qui les portaient à rejeter les dogmes de la religion révélée était leur obscurité, pour être conséquents avec eux-mêmes, ils devaient alTirmer non-seulement la parfaite clarté, l’évidence absolue de toutes les vérités de la religion naturelle, mais encore ils devaient prétendre qu’elles n’offraienl rien de mystérieux et d’incompréhensible à notre intelligence. L’accès de ces vérités devait donc être extrêmement facile et sûr pour tous les esprits; l’attention la plus légère devait suffire à chacun pour arriver à toutes les vérités nécessaires, car Dieu avait tout dit à la raison, à la conscience, au jugement de chaque homme , selon les déistes. L’homme n’avait donc qu’à rentrer en lui-même, et à sonder son cœur pour y trouver Dieu et la loi éternelle.
Tout n’était pas également faux dans ces assertions du déisme, et bientôt nous pourrons démêler les vérités qui s’y trouvaient confondues avec l’exagération et l’erreur. Mais il était évident qu’avec de pareils principes, les déistes étaient tenus de présenter au monde, aux savants comme aux ignorants, un système de religion naturelle, clair, certain, facile, suivi, constant avec lui-même.
Or, le déisme était à peine au monde qu’il existait déjà au moins une douzaine de systèmes, non-seulement différents mais contradictoires, de religion naturelle, de cette religion que chacun trouve en soi, scion les apôtres du. déisme, de cette religion qui -lient à
tous le même langage et qui n’est que la raison elle-' même. Et ce n'était pas sur des points de médiocre' importance que les déistes se divisaient entre eux.
Leurs dissentiments portaient sur le dogme, la 'morale, le culte, c’est-à-dire sur l'essence même de la religion naturelle. Les uns admettaient la distinction de l’âme d’avec le corps, la spiritualité, l’immortalité du principe pensant; les autres les niaient;' ceux-ci faisaient dépendre la loi morale du devoir; ceux-là, de l’intérêt; la liberté morale était un fait de conscience irrécusable pour quelques-uns; aux. yeux de quelques autres, une nécessité irrésistible,'^ un vrai destin, gouvernait toutes les choses humaines.
Il y en avait qui faisaient consister le culte dans la prière, qui paraissait à d’autres absurde et inutile.
- Chaque déiste anglais, chaque déiste français. Cher- ' bury, Blunt, Bolingbrocke, Chubb, Bayle, Voltaire, Rousseau, proposaient un symbole particulier, un système différent de religion naturelle. Au milieu des débris de toutes les doctrines religieuses, un seul dogme restait debout dans le système déislique. Élaguez tout ce qui a été établi par les uns, nié par les autres, tout ce qui a été controversé par les apdires du déisme, et vous ne trouverez qu’un seul dogme qui ait réuni leur assentiment, celui de l’existence de Dieu. Mais quelle idée se faisaient-ils de ce dogme lui-même? Comment concevaient-ils les attributs et les perfections divines, la vie divine elle-même? Sortons ces points essentiels et sans lesquels le dogme de l’existence de Dieu sert peu à l’homme , les divisions et les doutes renaissaient parmi eux. Écou-
45i VINGTIÈME LEÇON,
tons celui d'entre eux qu’on pourrait appeler le plus religieux, mais aussi le plus inconséquent, écoutons Jean-Jacques Rousseau : « Si je vieus à découvrir suc* ccssivcmcnlles attributs divins dont je n’ai nulle idée absolue, c’est par le bon usage de ma raison, c’est }>ar des conséquences forcées. Mais je les allirme sans les comprendre, et, dans le fond, e'etl n’affirmer rien : j’ai beau me dire ; Dieu est ainsi; je le sais, je me le prouve; je n’en conçois pas mieux comment Dieu peut être ainsi. Enfin, plus je m’efforce de contempler son essence infinie, moins je la conçois. Mais elle est, cela me suffit; moins je la conçois, plus je l’adore. » Nobles paroles, sans doute, mais qui ne font pas disparaître la contradiction énoncée dans les lignes précédentes. Le déiste le plus convaincu nous déclare donc nettement 'qu’en afTirmanl les attributs de Dieu, au fond, nous n’aflirmons rien, c’est-à-dire qu’en bonne logique nous n’avons pas le droit d’affirmer aucune des perfections divines. Or, comme nous ne pouvons concevoir Dieu sans lui attribuer certaines perfections, que devient alors le dogme de son existence? .'(>
Le déisme ne tenait donc aucune de ses promesses. La religion naturelle des déistes, cette religion dont ils proclamaient la facilité, la clarté parfaite, la suffisance, était pleine d’embarras, d’obscurités, de difficultés sans nombre. On n’avait pu réussir à édifier le dogme, à donner une base solide à la morale, à instituer un culte digne de la raison émancipée. Ces inconvénients furent si bien sentis, que plusieurs déistes mécontents du système incohérent que l’on
présentait corotne l’expression pure de la raison, de la raison évidenle par elie-même, renoncèrent au déisme, et finirent par une profession éclatante d’athéisme. Dans son plan d’éducation, présenté à l'Assemblée constituante, Condorcet observe « que les philosophes théistes ne sont pas plus d’accord que les théologiens sur l’idée de Dieu et de ses rapports moraux avec les hommes. Il conclut de là que la proscription qu’il invoque contre toute religion révélée doit s’étendre aussi à ce qu’on appelle la religion naturelle. » Le déisme parut alors avoir travaillé pour l’athéisme, et le mot célèbre de Bossuet : Le déisme n'est qu’un athéisme déguisé, fut vérifié.
Le côté faible, le point vulnérable du déisme, fut parfaitement saisi par les apologistes du christianisme, mais surtout par le plus savant d’entre eux, Bergier. Si les talents de l’imagination et du style se trouvaient souvent du côté des déistes, la logique n’était pas leur partage au même degré. Ce sens ' . logique parfait, qui est presque le génie de la raison, existait à un degré éminent chez Bergier. Il possédait cette raison patiente qui poursuit pas à pas un antagoniste, ne laisse passer aucune idée confuse
sans l’éclaircir, aucun raisonnement hasardé sans le
signaler, aucun sophisme sans le démasquer. Bergier s’aperçut donc bientôt que les déistes avaient imaginé une hypothèse contraire aux faits, à l’expérience, à la logique et à l’histoire. ’
D’après les déistes, l’homme laissé à lui-même, l’homme isolé, devait trouver la religion par le bon usage de ses facultés. Bergier et les défenseurs du
15« VIWGTIÈME LEÇON,
christianisme opposaient à cette hypothèse de 1 homme isolé les faiU et l’cxpéricnce. Ils faisaient remarquer que l’enseignement et 1 éducation sont le moyen principal du développement intellectuel et moral de l’homme; que l’esprit humain, hors de la société, demeure comme frappé do stérilité. Ils concluaient de ces faits qu’il existe, dans la constitution même de la raison, un élément naturel et nécessaire de tradition et d’autorité, qu’on ne peut méconnaître et négliger sans péril.
L’assertion des déistes, que l’homme, dans l ordre de la vérité métaphysique et religieuse, doit tout se démontrer par le raisonnement et tout comprendre, n’est pas moins contraire, que celle que nous venons d’examiner, aux lois de notre nature. On ne démontre pas par le raisonnement les premiers principes ni l’évidence, \ouloic tout comprendre est une prétention aussi déraisonnable que vouloir tout démon- ■ irer. Dans l’ordre scientiûque, dans les sciences les plus certaines et les plus nécessaires , l’homme est obligé d’admettre une foule de choses qu’il ne comprend pas, La religion ne peut faire une exception àcelte loi de l’esprit humain , et la religion naturelle doit nécessairement avoir ses mystères comme la religion révélée.
Cette réfutation de quelques-uns des principes fondamentaux du déisme ne tranchait pas sans doute la question débattue, celle’ de la nécessité et de l’exislonce de la révélation; mais elle prouvait que le déisme n’était pas dans l’observation véritable des faits de l’esprit humain; qu’il n’en connaissait pas
les lois premières. 11 y avait là un préjugé redoutable contre ce système.
La réfutation devenait directe et allait à son véritable objet lorsqu’elle s’efforçait de renverser le grand principe du déisme, consistant à attribuer à l’homme le droit et le pouvoir de former la vraie religion. L’homme, disait-il, doit trouver et créer la vraie religion par ses seules facultés. Or ces facultés créatrices de la vraie religion ne peuvent être que l’évidence intuitive, ou le sentiment, ou le raisonnement. Mais l’évidence et le sentiment nous ramènent forcément au raisonnement. En effet, l'évidence a pour objet les premières vérités, les premiers principes que nous saisissons par une intuition immédiate. Mais il faut tirer des premiers prinèipes les conséquences qu’ils renferment, et sans lesquelles ils serviraient peu è la vie de l’intelligence et de l’âme. Cette déduction des conséquences se fait à l’aide du raisonnement. L’évidence intuitive appelle donc le raisonnement et nous conduit à lui. Il en est de même du sentiment. Il est la source des plus nobles inspirations, et la vie religieuse s’allume à son foyer. Mais le constituer le seul principe de cette vie, ce serait, sous le nom de sentiment, consacrer toutes les illusions, tous les fanatismes, toutes les al>errations des passions humaines. 11 faut donc contrôler le sentiment par la raison, et nous retournons encore au raisonnement. Toutes les facultés humaines sont donc appelées à concourir à l'œuvre religieuse, mais sous la direction de la raison et du raisonnement. Cette faculté est véritablement principale et régula-
VINGTIÈME LEÇON, trice des autres , et c’est elle surtout qu’il faut étudier pour savoir si elle est apte aux sublimes fondions dont le déisme veut l’investir. Nos sages apologistes faisaient alors à la raison et au raisonnement leur part légitime. Il y a, disaient-ils, des vérités naturelles, des vérités que l’homme porte et trouve dans sa propre raison, des vérités évidentes, et ce sont les vérités fondamentales de l’ordre religieux et moral. Quelques hommes placés dans des conditions favorables. c’est-à-dire, ayant le loisir, la volonté et la capacité nécessaires à la culture de la philosophie, pourront arriver, par la voie spéculative et rationnelle, à ces vérités évidentes. Il est vrai que cette voie spéculative et rationnelle est semée, même pour le savant et le sage, de périls, d’écueils ; et que d’efforts, de recherches, de méditations, ne faut-il pas pour asseoir une conviction raisonnée des vérités les plus nécessaires ! Ce travail de la pensée ne se fait qu’à travers des cliances nombreuses d’erreur et de doute. Mais enfin, absolument parlant, l’homme peut leur échapper, et la raison n’est pas nécessairement condamnée à l'erreur ni au doute.
I.a voie spéculative et scientifique est donc praticable, non sans péril, il est vrai, à l’élite du genre humain, aux hommes de loisir favorisés des dons de l’esprit. Mais peut-on tenir le même langage à l’égard de l’immense majorité, de la généralité des hommes? Ont-ils le temps, la volonté, la capacité de s’appliquer aux études et aux recherches philosophiques, de développer leur raison? Certes, nul homme n’a le droit de renoncer à la raison ; sa croyance doit être toujours
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raisonnable et appuyée sur des motifs solides. Mais on ne doit pas lui imposer un examen et des recherches au-dessus de scs forces.
Que ferez-vous de ces masses qui composent le genre humain? Et d'ailleurs la faculté de raisonner, même en ceux qui peuvent cultiver leur esprit, est trèsinégalement développée, très- inégalement exercée, très-diverse. Elle est toujours proportionnée aux divers degrés de capacité, de volonté, d’attention ; et ces conditions dépendent souvent elles-mêmes de circonstances étrangères, qui pèsent plus d’une fois sur l’homme du poids de la nécessité.
Telle est la faculté de laquelle dépendent uniquement la vérité et la vie religieuse, d’après les déistes. Si la religion naturelle doit être, en définitive, la création du raisonnement de chacun, si elle doit sortir du cerveau de chacun comme Minerve de la tête de Jupiter, la religion naturelle devra suivre toutes les phases de la faculté raisonnante. Elle devra s’étendre, sc restreindre, s’élever, s'abaisser avec elle; la suivre en tout et toujours. Par conséquent, la religion sera nécessaire- , ment diverse et changeante, comme cette faculté ellemême; et si celte faculté est faible, ou presque nulle, comme il arrive pour une foule de personnes, la religion naturelle se réduira à peu près à rien pour elles, elle existera à peine pour elles.
Ce que la raison nous apprend du raisonnement se trouve vérifié par l’expérience. Tous les déistes invoquent la raison, tons en appellent à sa lumière, à son autorité,, et ils ne sont d’eccord sur rien. Us ne peuvent fonder une même vérité naturelle, et ne sont pas
même ununiincs sur. le principe de l’obligation mo- . raie. Nous l'avons vu. En réalité, nous avons autant de systèmes de religion naturelle que d’individus. Or, ici disparaît toute idée de la religion, qui n’est rien, si elle n’est un enseignement lumineux, certain, facile, à la portée de tous ; une autorité qui s’impose à tous, aux savants comme aux ignorants; une loi pour l’esprit, le cœur, l’activité de l’homme. Mais une loi qu’on se donne à soi-méme, une loi qu’on peut modifier au gré de ses caprices, décorés du nom de raison, n’est pas une loi. Le système déistique est donc un gouffre où viennent s’engloutir et s’abîmer tout dogme, toute morale, toute loi, toute doctrine religieuse. Une indifférence religieuse irrémédiable en est le dernier et funeste résultat.
L’Iiistoire n’est pas moins contraire au système des déistes que l’observation de la nature humaine. Elle proteste d’une voix unanime contre une religion qui ne serait que le produit des facultés humaines. Tous les peuples ont admis dos révélations divines ; la religion naturelle des déistes n’a existé nulle part. Les vérités naturelles relatives à Dieu, à l’âme, à la loi morale, ne se sont conservées avec leur ensemble et leur pureté que dans les révélations mosaïques et chrétiennes. En dehors de la révélation positive, on ne trouve, ni dans les dogm&s religieux des peuples, ni dans les doctrines philosophiques, la vérité naturelle complète, sans mélange d’erreur et de doute.
Cette argumentation logique, uniquement basée sur l’observation personnelle et historique, était pressante et vive. Elle battait en ruine l’édifice mal conçu, mal
assis, mal proportionné, que les philosophes du der^ nier siècle voulaient mettre à la place du christianisme. Cette fragile con.struction s’écroulait d’ ellemême sur sa base de sable.
Tel fut le déisme ; tel il se montra dans ses principes et ses conséquences. Croyez-vous, messieurs, que, sous ses inspirations et sa direction, l’homme et l'humanité pussent arriver .’t leur fin naturelle? Quelle lacune, quel besoin, quelle loi se révèlent dans les faits si graves que nous venons d'étudier? Je le dirai prochainement : mais auparavant je dois vous exposer les grandes révolutions et transformations philosophiques qui se sont opérées à la fin du dernier siècle et dans le nôtre. Nous avons besoin de recueillir les enseignements qu’elles renferment.
PUILOSOPDIE NÉGATIVE.
l/bUtoire de le pMloeophie moderne noue offre une nouvelle expérience dai force» de Teeprit humain. La pbiloeopkie germanique ei son im> portance. Ses résultats llicologiqucs et moraux. — AiUbropolbéUmc et anthropoUtrie. — Réfutation du principe de ceüc philosophie. Son iAfluence sur les écoles socialistes. ~ ConiusM» doctrinale de ctâ écoles- ^Prodigieux phénomène qui en sort. — Conclusion.
Dans la dernière legon, nous avons étudié le déisme. Ses variations, ses contradictions, l’erreur de son principe fondamental, nous ont démontré son impuissance à fonder d’une manière solide la vie religieuse et morale de l’homme. Il aboutit à l’individualisme, à l’indifférence religieuse ; et ses divisions intestines, l’indigence de ses résultats, ont servi trop souvent de prétexte et d’excuse à l’athéisme. L’athéisme, le matérialisme, ont eu aussi, dans le dernier siècle, leurs apôtres et leurs adeptes; et, dans des jours néfastes, ils ont effrayé le monde par leurs saturnales. Cependant, de ces criminelles folies, de ces monstrueux délires, on ne peut pas tirer, contre l’esprit humain, des conclusions bien rigoureuses, car ces honteux excès sont
PHILOSOPHIK NÉGATIVE. 4»
heureusement des exceptions. Une expérience plus grave, plus décisive que celle de ce grossier matérialismc qui est venu aboutir au culte de la raison, s’est Faite et se poursuit encore. Une vaste et profonde révolution philosophique s’est opérée, et comme elle semble avoir déjà fourni sa carrière, nous pouvons la juger, et recueillir les enseignements que renferme son histoire.
Dans nos études précédentes des théories modernes de la connaissance humaine, nous avons esquissé, en partie, l’histoire des principaux systèmes de cette philosophie qui a tant occupé notre siècle. Nous avons vu l’école de Reid et celle de Kant se former par une < réaction louable contre le scepticisme de Hume. Je ne dirai que peu de mots sur ces deux premières écoles.
I,a philosophie écossaise, quand elle se montre, comme dans son fondateur, le sage d’Édimbourg, l’alliée fidèle du christianisme, trouve dans cette alliance un correctif à ses timidités, un complément à ses lacunes. Quand, au contraire, se séparant de toute foi religicnse, elle devient le pur psychologisme, réduite alors à l’unique et éternelle analyse des faits de conscience, elle se montre radicalement incapable de résoudre les problèmes qui intéressent le plus la dignité et le bonheur de l'homme, ceux d’origine et de fin. Ces solutions ne se trouvent pas dans l’analyse des facultés humaines. Et si cette analyse, si les faits de conscience ne sont pas simplement un point de départ; s’ils deviennent une borne; si le philosophe ne veut pas franchir cette limite, et passer de la psycho-
Ui VINGT ET UNIÈME LEÇON,
logic à la métaphysique, le psychologisme est une doctrine tout à fait impuissante et insuffisante. On ne peut donc pas s’arrêter à lui, et il faut aller aux écoles qui ne craignent pas d'aborder et de résoudre, à leur manière, tous les grands problèmes que l’esprit humain soulève.
Je dirai la même chose du psychologisme de Kant, plus profond et plus dangereux que celui qui est sorti de l’école écossaise. Nousavons vu le philosophe de Kœnigsberg refuser à la raison toute valeur absolue, toute puissance de connaître la nature des choses, tout droit de l’alfirmer ; nous l'avons vu faire de la raison une faculté purement régulatrice de nos pensées, et aboutir ainsi au plus vaste et au plus redoutable de tous les scepticismes. Mais le scepticisme, comme le pur psychologisme, n’est pas un poste tenable pour l’esprit humain. La doctrine de Kant ne pouvait pas être le dernier mot de la philosophie moderne. Une réaction^ devait s’opérer contre Kant, au sein même de son école. Fichte, Schelling, Hegel, sortent de Kant et se séparent de lui, le complètent et le combattent, constituent enün'une grande école qui remplace la sienne.
J'ai cherché, dans une leçon précédente*, à vous expliquer l’origine, la nature de ces systèmes, les nuances qui les séparent. La philosophie germanique, quoiqu’elle ne soit pas la philosophie unique du dixneuvième siècle, quoiqu’elle ne soit pas la plus noble et la plus vraie, est cependant très-importante à étudier, quand il s’agit d’apprécier lu sufQsanco ou
• Voir 11 neoTlèino leçon. -
PHILOSOPUIË NÉGATIVE. A45
]’insuffisance de l'esprit humain. Les fondateurs de celle doctrine possédaient au degré le plus éminent le génie philosophique. Schelling a été comparé à Platon, Hegel à Aristote; ce fut un immense honneur pour ces deux penseurs allemands. Au génie de l'intuition et à celui de la logique, ces deux hommes joignaient toutes les ressources d’une vaste érudition, toutes les lumières des sciences modernes. Leur zèle pour la conquête de la vérité était plein d’ardeur; leur foi en eux-mêmes était sans bornes; l’indépendance de leur esprit, nourri au sein du prdteslantisme, ne connaissait aucune gêne. Us semblaient posséder toutes les qualités, toutes les conditions requises pour constituer définitivement la science philosophique, pour l’asseoir sur un fondement inébri^nlable. L’apparition de celte philosophie a jeté dans le monde savant un prodigieux étonnemenl,et a semblé un moment éblouir les meilleurs esprits. Des écoles plus sages ont baissé pavillon devant elle, et paru vouloir se ranger sous ses drapeaux. On a proclamé que cette philosophie était la plus vraie, la plus vaste et la plus féconde, parce qu’elle était l'expression da la vie universelle. Elle a eu une influence secrète et publique immense, une influence qui s’est étendue à toute l’Europe et qui a profondément modifié et marqué de son empreinte les idées, les mœurs, les arts, les sciences, la vie sociale.
Nous sera-t-il donné d’apprécier ici les forces de l’e.spril humain? La difficulté de cette étude égale son importance. Il faut que, dans une heure de temps, je décrive un des plus vastes' mouvements de l’es-
prit humain et vous en donne une idée juste. Pour y arriver, je dois omettre tous les détails, m’appliquer surtout à vous présenter les résultats théologiques et moraux, et le principe dont ces résultats ne sont que les conséquences. Heureusement nous sommes préparés à ces recherches par nos études sur la théorie germanique delà connaissance humaine. La leçon que j’ai consacrée à cette théorie doit être l’introduction naturelledecelle-ci. Je m’y réfère donc. Et comme in philosophie d’outre-Rhin a son expression la plus complète et la plus conséquente dans le système de Hegel, c’est ce système qui sera l’objet spécial de notre examen.
Mous voulons aller au fond des choses, nous vouions connaître ce système dans son essence intime et dans ses principaux résultats. Pour atteindre ce but, je ne me servirai d’aucune formule étrangère, je me dégagerai de tout cet appareil dont la pensée germanique s’enveloppe avec tant de complaisance. Je m’efforcerai d'étre clair, précis, français. Veuillez donc me suivre encore une fois dans ces routes diflicileSÿ et, pour me faire mieux comprendre, permetlcz-moi quelques répétitions.
Ija première chose que ce système vous demande pour vous initier à ses enseignements, c'est l’oubli de toutes les notions fondamentales qui sont dans votre esprit, et qui ont été, et seront toujours la base de la vie intellectuelle, morale, religieuse. Vous concevez clairement qu'il n’y a pas d’effet sans cause, que la cause est antérieure et supérieure à l’effet, et contient au moins toute la perfection de l’effet. Quoi
PHILOSOPHIE HÉGATIVE; 447
de plus clair dans notre esprit que ces notions? En d’autre termes, quoi de plus évident à notre raison que l’idée, le sentiment, la présence d’un Dieu, cause du monde, antérieur et infiniment snpérieur au monde qu’il a créé? Dans ce monde, vous rencontres à chaque pas des témoignages d’une intelligence et d’une sagesse infinies qui ont su tout prévoir, tout ordonner, tout équilibrer, tout harmoniser. Vous en concluez l’existence d’un plan du monde conçu par cette intelligence et cette sagesse souveraines; et les lois du monde vous révèlent on suprême législateur. Voilà ce que la raison vous impose, ce que le bon sens vous dicte, ce que la consdcnce vous inspire. I,a philosophie- de l’absolu vous demande le sacrifice de toutes ces notions, de toutes ces évidences, de toutes ces croyances. Elle vous rendra, dit-elle, toutes ces choses sous une autre forme, pourvu que vous consentiez à l’écouter. Certes, ce serait un crime de lèseraison et de lèse-majesté divine que de se rendre sérieusement à ' ses exigences. Quand une philosophie nous demande de renoncer au sens commun et à la raison, elle est déjà jugée. Mais prêtons-lui l’oreille un moment pour mieux nous convaincre de son erreur.
Ce n'est pas seulement l’ahandon des sentiments impérissables de la nature et des évidences de la raison que cette doctrine exige. Elle veut que vous vous dégagiez de la condition même de toute conception, de toute connaissance, qui est la distinction essentielle que vous faites entre les existences conçues sous des caractère qui s’exoluent les uns les autres. Vous concévez, vous affirmez que l’un et le mul-
lipic, le nécessaire et le contingent, l’universel et le particulier, l’étcmel et le temporel, le parfait et l imparfait, l’infini et le Uni, la vérité et l’erreur, le juste et l’injuste, le bien et le mal, le beau et le laid, représentent des qualités, des existence-s, des êtres essentiellement distincts, différents, opposi-s même. Erreur! s’écrie la philosophie de l’absolu, et si vous persistez obstinément dans cette affirmation de la distinction essentielle des choses, le sanctuaire de la vraie philosophie vous sera à jamais fermé. Puisque la science est à ce prix, pour un moment tenons donc pour fausses ou du moins pour suspectes les distinctions essentielles que nous concevons dans les existences. Sommes-nous suffisamment préparés à la nouvelle philosophie? Pas tout à fait. Avant de vous livrer ses secrets, elle vous demande de lui accorder encore deux principes impliques dans ceux qui précèdent : le premier, qu'il n’y a qu’une seule substance dans le monde; le second, que notre connaissance est l’expression parfaite et adéquate de la nature même des choses.
Vous reconnaissez les principes que nous avons discutés lorsque nous examinions la théorie de la connaissance proposée par la nouvelle philosophie. Oublions toutes les preuves que nous lui avons opposées; faisons toutes ces concessions impossibles. Un moment imposons silence à la raison qui affirme la distinction essentielle des choses et la pluralité des substances; faisons taire la conscience qui nous avertit des limites de notre connaissance et qui ne nous permet pas d’espérer qu’elle atteigne jamais à la science universelle
DKwe^y Lu
PBILOSOPBIE NÉGATIVE.
el adéquate des choses. Acccptoos la position violente et contre nature où Hegel veut nous placer. Montronsnous aussi dociles que possible, et voyons où il va nous conduire.
Nous avons mérité, par celte bonne volonté, par toutes nos concessions, d’élre inities aux arcanes de cette profonde et nouvelle science qui va renouveler l’esprit humain et changer la face de la terre. Tout mystère va s’éclaircir à nos yeux, el nous arriverons à la science absolue.
Embrassez dans une seule conception l’univers tout entier, tous les éléments, toutes les forces, toutes les existences; l’étendue et la pensée, la matière et l'esprit; tous les êtres individuels; rapprochez, confon-' dez, mêlez ensemble tons ces êtres ; qu’il résulte de ce mélange comme un immense océan de la substance universelle flottant dans le vide. Cette imagé ne vous présente que le chaos; vous avez fait le chaos. C'est peu encore. En vertu de l'honjogénéité, de l’idenlité parfaite de cette substance qui vous reste, tous les germes des distinctions, des différences, doivent s’effacer, disparaître, et l’être tout entier doit se concentrer el se réduire en un seul point indivisible. Ce point auquel vous arrivez par l'élimination de tous les contraires, par la suppression et l’absorption de toutes les existences, qu’esl-il en lui-même sinon le néant? En effet, en lui, vous ne pouvez rien distinguer, rien saisir. L’univers tout entier est donc rentré dans le néant. Mais ce néant, d'après le système, n’est pas, ne peut pas être le néant absolu. C’est le néant identique à l’être, c’est le nèanl-êlre, e’est4-dire le
VINGT ET UNIÈME LEÇON, germe, l’essence île toutes choses, la substance du inonde. Âu fond de ce néant il y a un besoin de sortir de lui-méme, do s’opposer à lûi-méme, de se développer dans l'être et l’existence.
Dès que vous avez con<;u dans le néant primitif ce besoin, cct cfl'ort, ce germo de développement, vous avez l’univers, et ce néant va bientôt s’enrichir de toutes les merveilles de l’existence. Du sein de ce néant fécond s’échappera d’abord tout un monde logique, tout un monde de notions, de pensées et de lois. Mais l’être ne reste pas dans cet état d’abstraction ou d’idéalité; il SC réalise dans la nature, et passe successivement et progressivement dans tous les cléments et par tous les degrés de l’existence matérielle. La vie s’élève et s’enrichit par un progrès marqué du règne minéral au règne végétal et au règne animal. Au sommet de l’animalité, lorsque l'organisation animale a atteint sa perfection , le suprême développement de l’être s’opère dans et par l’esprit qui a la conscience de lui-même et des choses. Mais l’esprit lui même est soumis à la loi du progrès. Les diverses stations ou les progrès de l’esprit sont marqués par les religions, les philosophies, les institutions successives. La plus parfaite des religions sera celle qui proclamera le dogme de V homme-Dieu, ou de l’égalité de l’homme avec Dieu, et la meilleure des philosophies sera celle qui enseignera l'identité universelle et donnera ainsi à l'esprit humain la pleine et complète conscience de lui-même. Alors le cercle de l'existence aura été onlièrement parcouru; l’absolu, pleinement manifesté, rentrera en lui-même par l’allirmalion de
l'universelle identité , par la science universelle et absolue.
Telle est, dégagée de toutes ses formules et réduite à une conception nette, précise et française, la doctrine de Hegel, où vient aboutir toute la philosophie germanique de ces derniers temps. Telle est cette philosophie dans son esprit, dans son essence intime. Pour achever de la caractériser, je dois vous en présenter les principaux résultats.
Ce néant primitif dont Hegel veut tirer l’univers ne possède aucune qualité, aucun attribut, aucune perfection distincte. La conscience, l’intelligence, la raison, la perfection, ne sont pas au point initial des choses; elles ne se trouvent qu’au dernier degré du développement de l’être, elles ne se trouvent que dans l'homme et dans l'esprit humain. L’esprit humain est donc l’expression, la conscience des choses, le verbe du monde,' et le monde-Dieu n’arrive à l’inlelligence et à 1a conscience de lui-même que dans et par l’esprit humain. Par conséquent, l’idée d’un Dieu personnel, d’une personnalité divine, c’est-à-dire d’une intelligence infinie, d’une volonté souveraine, antérieure et supérieure au monde, gouvernant le monde par une providence toute sage et toute-puissante, est une idée menteuse. S’il n’y a pas de législateur antérieur et supérieur au monde, s’il n’y a pas un gouvernement intelligent et sage du monde, une nécessité invincible, une fatalité aveugle, dirige tout. Mais, avec la nécessité universelle, le sentiment de la liberté, de la responsabilité morale et celui du devoir sont une illusion. La vertu et le vice, par conséquent, ne sont que
des mois. Une existence future où la vertu trouverait sa récompense et le vice son châliment devient impossible; l’ immortalité de l’âme est une chimère.
Toutes ces conséquences sont nécessairement, invinciblement liées aux principes de Hegel, qui aboutissent à un terme plus fatal encore. L’ancien athéisme, sous le nom de naliire, présentait à l’âme je ne sais quel être mystérieux et terrible qui pouvait faire une certaine illusion à la raison pervertie. Ce n’est pas la nature, ce n’est pas le grand Tout que Hegel divinise, mais bien l’homme. C’est l’iiommc qui devient Dieu, puisqu’il est la plus haute, la^plus parfaite expression des choses, puisqu’il est l’iiilelligence et la conscience du monde. Hegel propose donc un dogme au-dessous de l’alliéisme lui-même, Vaiithropothéhme qui amènera nécessairement V aulhrojwfdtrie.
Pouvons-nous, ici, refouler dans nos cœurs la protestation de la conscience et de la raison? Répétons donc ce que nous avons déjà dit, ce qu’on ne saurait trop redire; et démontrons en peu de mots la contradiction radicale de ce monstrueux système. Vous l’avez vu, Hegel pari du néant, et il veut tirer du néant l'universalité des choses et des êtres. Mais, pour expliquer comment les choses procèdent du néant, Hegel est obligé de faire plusieurs suppositions, lui qui n’en veut aucune, lui qui les exclut toutes, lui qui se glorifie de tout démontrer avec une rigueur mathématique. Là est une première contradiction, mais c'est la moindre. Contre toutes les exigences et les prétentions de son système, Hegel est donc obligé de sup-
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poser premièrement que ce néant est riche et fécond; en second lieu, que ce néant éprouve le besoin de se développer dans l’être, de devenir tous les êtres. Mais, quoi ! un néant riche, un néant fécond ! que voulezvous dire? Un néant riche, un néant fécond, c’est l'être, c’est l'être dans sa plénitude, c’est l’être dans son infinité. Comment et par quoi serait-il borné? D’où lui viendrait la limite? Se la donnerait-il à lui-même? Impossible, puisqu’il irait contre sa nature. La recevrait-il du dehors? impossible, puisqu’il est seul. Vous dites que c’est seulement Yêlre en (jerme; mais vous êtes obligé de convenir que c’est l’être infini en germe. L’infini en germe! je ne comprends pas, ou plutôt je saisis un non-sens, une contradiction. Qui dit infini dit tout; qui dit germé dit quelque chose de replié en soi-même, privé ainsi de son développement, ce qui détruit l’infinité. Votre infini en germe n’est rien, ou il est l’infini réel. Votre néant fécond et riche est donc l’infini réel, l’infini vivant. Et vous supposez que cet infini réel, que cet infini vivant a besoin de se développer et de passer dans toutes les existences de ce monde. Un besoin dans l’infini, un infini qui ne se suffit pas! N’est-ce pas une troisième contradiction plus éclatante que les premières? Et si, pour échapper à toutes ces contradictions, Hegel renonce à son néant riche et fécond, et se réfugie dans le néant absolu, alors il tombe dans une contradiction suprême qui écrase son système. Placer le néant absolu à la tête de l’existence, c’est rendre à jamais l’existence impossible; ex nihiloy nihil.
Telles sont les contradictions où Hegel se trouve
forcément acculé. Il n’en peut sortir, il ne peut briser le cercle de fer que sa pensée téméraire trace autour de sa raison. Juste, mais triste châtiment du génie infidèle aux lois du bon sens et de la conscience, et poussant la témérité impie jusqu’à mettre l’homme à la place de Dieu !
Les résultats de la philosophie do Hegel se produisent dans scs livres d’une manière un peu indécise. Hegel ne tire pas toujours toutes les conséquences des principes qu’il pose ; il n’aborde pas directement la question de la personnalité de Dieu, de l’immortalité de l’amc, et souvent son langage se teint d’une couleur de mysticisme propre à faire illusion au lecteur-. De ce vague, de cette incerlitude volontaire ou involontaire où Hegel se renferme, il est résulté de nombreuses divisions dans son école et parmi scs disciples. Mais enfin, le véritable esprit des doctrines hégéliennes a pris le dessus ; l’anthropothéisme a rompu ses digues et inondé la presse ' et les universités d’Allemagne. Le plus triste, mais le plus significatif des spectacles a été donné au monde.
Écoutons d’abord un des premiers disciples, un ami, un confident de Hegel, un continuateur de sa pensée : « La personnalité et la conscience divines sont l’homme individuel lui-mème, en tant que, dans sa forme finie, il réveille et fait jaillir l’élincclle divine > cachée sous les cendres terrestres. L’ètre divin n’est point une substance abstraite vivant hors du monde, comme les dieux d’Épicurc. C’est l’essence des choses apparaissant dans les phénomènes : et le phénomène
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coïncidant avec la nature divine, c’est l’ifumanité. Dieu s’est fait homme »
Mais voici un penseur beaucoup plus net et plus décidé : « Le vrai sens de la théologie est l’anthropologie : cela veut dire qu’il y a identité entre les attributs de Ja nature divine et ceux de la nature humaine, et, par conséquent, entre la personne divine et la personne humaine, entre le sujet humain et le sujet divin* La rcilexion métaphysique ne voit au-
cune puissance, aucune divinité hors d’elle, et le dieu qu’elle finit par mettre sur l’autel de l’abstraction
pure, c’est elle-même* La science qu’un homme
a de son dieu, la conscience qu’il a de son dieu , n’est qu’un autre nom pour désigner la science qu’il a de lui-méme, la conscience qu’il a de son moi. Son dieu, c’est son âme manifestée, son intérieur expliqué et interprété au dehors ; son dieu, c’est son caractère sans masque, son cœur dévoilé »
L’homme est dieu, il faut donc adorer l'homme- La conclusion est admise sans détour : « L’homme n’adore un objet qu’après s’étre transporté dans cet objet; c’est la formule définitive qui en résulte, et qui se concentre plus énergiquement en celle-ci : l’homme s’adore lui-méme, l’homme ne peut pas ne, pas s’adorer lui-méme*. »
Voulez;vous la conclusion de cet épouvantable livre?
‘ Lettre (le M. Michelet, de Berlin, 4 M. Cousin.
• Essence du christianisme, par Feuerbach, p. 71.
‘ Ibidem, p. 10.
‘ Ibidem, p. 115.
* Ibidem, p. H. .
la voici, résumée dans une phrase : « Homo homini deut ett, voilà le principe suprême de la pratique. L’homme doit êlre un dieu, ou, si vous le voulez, le dieu pour l’homme ; avec la réalisation de celle thèse commence une nouvelle époque du développement humanitaire , et l'avenir aura définitivement rompu avec le passé. Il n'y aura rien de commun entre un monde qui dit : « Dieu, c’est le dien de l'homme, et « un monde qui dit : L’homme, c’est le dieu de « l'homme *. »
Vous croyez être au terme des égarements humains ; vous croyez qu’il n’est pas donné de dépasser ce que vous venez d’entendre. Vous allez êlre détrompés. Un homme s’est élevé pour accuser de cafardisine et l’étrange docteur dont je viens de rapporter les paroles et ses consorts. « On veut, s’ est-il écrié dans son sauvage langage, on veut faire un dieu de l’homme, et instituer une sorte de religion de l'humanité. Le dogme fondamental du christianisme était l’homme-Dieu. Les nouveaux critiques suppriment le dieu , mais ils conservent l’homme. A l’ancienne diviniléV on substitue le genre humain , et' {'humanisme n’est qu’une transformation du christianisme. Guerre, guerre éternelle à cette abstraction de l’homme, de l'humanité; elle nous ramènerait la fausse autorité, l’ancienne servitude. Comment des philosophes peuvent-ils ne pas s’apercevoir que le genre humain n’est qu’une abstraction, qu’il n’existe pas en réalité; qu’il n’y a de réel que {'individu?
• Essence du chrislianisme, p. 487.
PHILOSOPHIE ft'ÉG.VTIVE. 4:.7
Que Ig genre humain et l’humanité disparaissent et s’évanouissent avec l’ancien Dieu : que peuvent être, , pour un vrai philosophe, les idées générales, les principes absolus? Que peuvent être les sentiments généraux, celui de la famille, celui de la patrie? Tout ce qui gène la liberté : droit, morale, amour, fraternité, intérêt commun, ne sont que des formes et des déguisements de l’ancien Dieu. Puisqu’il n’y a rien de réel que l’individu , il n’y a rien au delà de mon être. L’individu doit régner dans toute la puissance de son individualité; et V égoïsme doit compléter et achever Vathéisme. La vraie philosophie n’est et ne peut être que le code de l’égoïsme. Voilà son dernier mol »
Les théories hégéliennes, dont vous venez de voir les conséquences extrêmes , ont reçu en Allemagne un commencement de réalisation. On a pu croire, un moment, que toute la jeunesse des écoles allait être entraînée par ce fatal mouvement. 11 a été question de la fondation d’une université libre, c’est-àdire athée; et vous avez su par les journaux que plusieurs communes ont abjuré tout culte, et ont voulu se constituer en dehors de toute croyance religieuse*. Tant d’excès de doctrines, et celle perturbation profonde de la raison et de la conscience publique, ont réveillé les esprits de leur lourd assou-
‘ M. Saint-René-Taillandier, De la révolution en Allemagne, t. I", exposé des doctrines de Max Stimer, Der Einzige und sein Eigenthum.
* On trouvera d'importants renseignements sur tout ce mouvement athée de la jeune école hégélienne dans l'excellent livre de M. Eugène Rendu. De l'éducation populaire dans l'Allemagne du ?lord, 1855.
pissemenl. On a compris enfin tout ce qu'il y avait de vain, de dangereux, de funeste dans une philosophie trop vantée, et présentée comme le chef-d’œuvre de l'esprit humain, l/illustrc Schelling, nous l’avons dit, a désavoué hautement tontes les conséquences athées, impies, subversives, que des esprits extrêmes avaient voulu tirer de ses principes. 11 s’est rapproché du christianisme et des croyances de la nature humaine, et a voulu réformer la philosophie. Les résultats de cette réforme ne sont pas faciles à apprécier; mais une chose reste acquise, c’est qu’ aujourd’hui l'Alle» magne n’a plus de philosophie dominante, et qu’un profond découragement s’est emparé des esprits.
Nous avons dit que la philosophie germanique avait exercé une grande influence sur toute l’Europe savante. Notre patrie l’a subie peut-être plus que tout autre pays. Nous trouvons parmi nous des doctrines qui ont la plus frappante analogie avec celles de Hegel. Du reste, la transmission des systèmes germaniques à nos philosophes français n’est plus un mystère et ne forme plus un doute pour personne.
Allez an fond des doctrines professées par les écoles qui se sont appelées f)rogies$i$les, liumahilaires, socialintcs, vous y trouverez généralement le principe fondamental do toute la philosophie germanique, celui de l’unité et de l’identité de substance. Il existe cependant une grande différence entre l’Allemagne et la France ; et elle consiste en ce que ce principe n’a pas généralement développé parmi nous tontes ses conséquences. C’est un parti pris par nos docteurs humanitaires de vouloir concilier l’unité de substance
avec la personnalité de Dieu. EU, pour opérer celte conciliation, comment s'y prend-on? On affirme en même temps deux choses contradictoires : la première, l’unité de substance, qui implique la négation de la création, le passage et la diffusion de la substance divine dans le monde; la seconde, la simplicité et l’infinité de Dieu, qui impliquent toutes les perfections divines, et la distinction substantielle de Dieu et du monde. On croit doac avoir, en même temps, un' Dieu substance du monde, vivant dans le monde et du monde, cl un Dieu parfait en lui-même, intelligent, libre, sage, bon, rémunérateur et vengeur. On croit ainsi satisfaire au progrès, ouvrir à I bumanité des, voies nouvelles, et conserver en môme temps les croyances chères à la raison et au cœur de l’homme- ' Mais il y a dans cette position logique la plus déplorable illusion, et quelques Qiots suffiront pour vous en convaincre.
Avec la philosophie de l’absolu, ou avec Hegel, pof sez pour point de départ l’unilé de substance; dès lors, le monde et la succession infinie des êtres qu’il renferme ne sont que le développement de la substance unique, les manifestations de l’absolu 'luimême. Mais, pour être susceptible de ces transformations inGnies, l’absolu, pris au point initial, au point de départ du développement, doit être indéterminé, c’est-à-dire sans aucune qualité, sans aucun attribut, sans aucune perfection, sans aucune forme, par conséquent sans intelligence, sans volonté, sans conscience de lui-même, sans liberté. S’il était déterminé en lui-même, s’il avait une forme, celte forme
VINGT ET UNIÈME LEÇON, serait éternelle, immuable, unique, et le monde deviendrait impossible. Indéterminé en lui-méme, il passera donc successivement dans toutes les existences du monde; et, comme un développement infini n’a jamais de terme, comme on ne peut jamais l’arrôter, il suit rigoureusement que l’absolu ne jouit jamais actuellement de la pleine et complète conscience de lui-même. D’un autre côté, tons les développements de la substance unique et nécessaire étant nécessaires comme elle, nulle part la liberté n’existe. Par conséquent, dans tout le développement de l’être, vous ne rencontrez jamais ni la liberté pure, ni l’intelligence 'parfaite. Mais avec l’idée d’une intelligence parfaite et infinie, avec l'idée d’une liberté et d’une volonté souveraines, disparaît et s’évanouit celle d'un Dieu personnel, au-dessus du monde et maître du inonde. Il ne reste que l’intelligence humaine et la conscience humaine, avec ses homes et ses misères, pour être l’expression et la manifestation dos choses.
Ainsi l’athéisme renaît avec toutes ses conséquences fatales et immorales, ou plutôt nous sommes ramenés à l’anthropothéisme et à l’anthropolâlrie des hégéliens. Iæ raisonnement que je viens de faire s’applique, je le répète, à toutes les écoles françaises qui, en partant du principe de l’unité -de substance, veulent conserver le dogme d’un Dieu personnel et providence. Elles sont convaincues d’inconséquence et d’impuissance, et ne peuvent porter que le trouble et le désordre dans la raison, la conscience, la société humaine.
De cette confusion, do ce chaos des écoles socialistes
PHILOSOPHIE NÉCATIVB.
esl ïorli un phénomène qui n’a pas son pareil dans les annales de l’esprit hnmain, et qui caractérise en traits sinistres l’étal moral de notre société. Un |>enscur solitaire reçoit la transmission et les influences de In philosophie hégélienne; il semble qu’il en est d’abord troublé et ébranlé. Bientôt sa raison réagit contre celte doctrine, et il se prononce énergiquement contre le panthéisme, ranthropothéisme, l'anthropolâlrie. Mais, d’un autre côté, comme il n’a plus foi aux croyances du genre humain et à la divinité du christianisme, il s’arrête dans un milieu qui n’a jamais été, qui semblait ne pouvoir jamais être une station pour une raison saine et libre.
Ce penseur ne sait donc pas s’il y a un Dieu; mais ce qu’il croit savoir, c’est que Dieu, s’il existe, esl l'antagoniste, l’ennemi du l'homme; il croit savoir que Dieu est le mal; et que, par conséquent, tout le devoir de l’homme, aujourd'hui, consiste à nier Dieu. Ici, je dois citer, en demandant pardon à Dieu et aux hommes de reproduire les plus horribles blasphèmes qui aient jamais souillé la terre. >
« J'ignore ce que l’humanité appelle Dieu. Je ne puis dire si c’est l’homme, l’univers, ou quelque autre réalité invisible que sous ce nom il faille entendre, ou bien si ce mol n'exprime qn'un idéal, un être de raison.
« Toutefois, pour donner corps à mon hypothèse et prise à mes recherches, je considérerai Dieu suivant l’opinion vulgaire... J’écarterai l’hypoliièse panthéistique comme une hypocrisie ou un manque de cœur. Dieu est personnel ou il n’csl pas : celle alternative est
l’axiome d’où je déduirai loute une théodicée. Il s’agit de savoir ce que je dois penser de la conduite de Dieu, tel qu’on le propose à ma foi... C’est au point de vue de l'existence démontrée du mal que je veux, à l’aide d’une nouvelle dialectique, sonder l’Êlre .suprême. »
L’auteur s’attache ensuite à prouver que Dieu n’a ^ pas su, n’a pas pu prévoir ni empêcher le mal. Il conclut ainsi : « Dieu, s’il existe, est essentiellement hostile à notre nature, et nous ne relevons aucunement de son autorité. Nous arrivons à la science malgré lui, au bien-être malgré lui; à la société malgré lui : chacun dç nos progrès est une victoire dans laquelle nous écrasons Dieu. Qu’on ne dise plus': les voies de Dieu sont impénétrables! Nous 'les avons pénétrées ces voies, et nous y avons lu en caractères de sang les preuves de l'impuissance, si ce n'est du mauvais vouloir de Dieu. Ma raison, longtemps humiliée, s’élève peu à peu au niveau de l’inPini; avec le temps die découvrira tout ce que son inexpérience lui dérobe; avec le temps je serai de moins en moins artisan de malheur, et, par les lumières que j’aurai acquises, par le perfectionnement de ma liberté, je me purifierai, j’idéaliserai mon être et je deviendrai le chef de la création,
, l’égal de Dieu. Un seul instant de désordre que le Tout-Puissant aurait pu empêcher, et qu’il n’a pas -empêché, accuse sa providence et met en défaut sa sagesse : le moindre progrès que l’homme ignorant, délaissé et trahi, accomplit vers le bien l’honore sans ' mesure. De quel droit Dieu me dirait-il encore ; Sois taint parce que je tui* saint? Esprit menteur, lui ré-
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PHIIOSOPHIE NÉGATIVE. AGA
pondrais-je, Dieu imbécile, ton règne est fîni ; cherche parmi les hôtes d’autres victimes. Je sais que je ne suis ni ne puis jamais devenir saint; et comment le serais-tu, si je to ressemble? Père éternel, Jupiter ou Jéhovah, nous avens appris à te connaître; tu es, tu fus, tu seras à jamais le jaloux d'Âdam, le tyran de .Prométhéc... Le Satan qui nous assiège, ce Satan, c'est toi... Tu triomphais, et personne n’osait te contredire, quand, après avoir tourmenté en son corps et en son âme le juste Job, Cgure de notre humanité, tu insultais à sa piété candide, à son ignorance discrète et respectueuse. Nous étions comme des néants devant ta majesté invisible, à qui nous donnions le ciel pour dais et la terre pour escabeau. Et maintenant te voilà détrOné et brisé. Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l’espoir du pauvre, le refuge du coupable repentant, eh bien, ce nom incommunicable, désormais voué au mépris et à l’anathème, sera sifflé parmi les hommes, car Dieu, c’est sottise et lâcheté; Dieu, c’est hypocrisie et mensonge; Dieu, c’est tyrannie et misère; Dieu, c’est le mal*... Il n’y a pour l’homme qu’un seul devoir, une seule religion, c’est de renier Dieu : hoc nt primum el maximum mandatum*. »
La conscience est saisie d’horreur et la raison est confondue devant un pareil délire. Lfr triste sophiste que vous venez d’entendre n’attaque 'pas seulement une idée indigne de Dieu, un anthropomoqihisme absurde, car il ne fait aucune réserve pour le Dieu de
‘ Contradictions économiques, 1. 1, p. A0!> !t A IG.
’ Ibidem, t. tt, p. 306.
la conscience et de la raison. Toute celle pensée se réduil à l'alhéisme pur ou à un monstrueux dualisme. Dieu serait le mauvais principe, el l’homme, le bon; Dieu représenterait le mal, cl l’homme, le bien! Quel trouble, quelle nuit ont dû se faire dans l’intelligence qui arrive à ces conclusions! Jamais pareil langage avait-il étonné le ciel el épouvanté la terre? Mais, remarquez que ce dualisme est encore un anthropothéisme, puisque l'homme rej)résente le bien qui doit vaincre le mal, puisque l’homme doit détrôner Dieu ! L’anthropothéisme est donc toujours le terme fatal de toutes CCS doctrines qui se donnent la mission de fonder une humanité nouvelle. Mais cet homme-Dieu est le plus bas des misérables, le dernier des êtres, el le nihilisme de Hegel revient ici dans toute sa nudités Oui, c’est une amère dérision de l’humanité et de la raison que de leur présenter le dualisme comme une solution acceptable du problème des choses. Ce dualisme est forcément ramené .à l’unité panlbéislique, et les protestations du sopliisle contre le panthéisme ne sont, de sa part, que de nouvelles contradictions. Sa doctrine philosophique n’est qu’une puérilité, indigne d’un homme sérieux, ou elle retombe dans l’hégélianisme pur. Toutes les conséquences de 1 hégélianisme SC représentent donc ici. Dans ce fatal système, nous l’avons vu, l’absolu n’existe pas, le divin n’est qu’une chimère el L'inCni, un mot. Il n’y a que des êtres linis cl misérables, sortant du néant et y rentrant sans cesse. A chaque instant d’une durée éternelle, sur chaque point d’une étendue sans limites, le néant vomit d’inlinies créatures, toutes mar-
'"DigîtizM DyGttO^lt-’
PHILOSOPHIE NÉGATIVE. itî5
quées au sceau de l’indigence, pour les réabsorber ensuite et les ramener nu chaos primitif. Voilà la vie réelle, selon le système, et cette vie ne présente que In succession mobile et fugitive de l’être phénoménal, bien de fixe, de stable, de parfait, d’infini. Mais, s’il n'y a pas de Dieu, il n’y a pas de monde; il n’existe que des phénomènes qui se font et se défont sans cesse. Voilà le vrai système de Hegel et le terme fatal de toutes les doctrines qui s’inspirent de lui.
Dans ce système de néant, que deviennent la liberté et la vertu, l'amour et l’espérance, le vrai, le beau, le bien? Quelle fin assigner à l’homme et à la société? J'entends un rire satanique déversant le mépris sur tout ce qui est noble, grand, pur, dévoué. Pour les disciples conséquents de ces funestes doctrines, la vie ne peut avoir d’autre but que la jouissance. Que l’homme donc jouisse, qu’il jouisse à tout prix, et qu’il foule aux pieds tous les obstacles qui voudraient opposer quelques limites à ses convoitises.
Il faut tomber au fond de cet abîme lorsqu’on nie le parfait, rinfini, le Dieu personnel et créateur; lorsqu’on identiGe l’être avec le néant, le parfait avec l’imparfait, l’infini avec le fini. Dieu avec l’homme. On part du néant, on arrive au néant; et, pour essayer de justifier ce point de départ et ce terme, il faut renverser toutes les notions de la raison, étouffer tous les sentiments de la conscience, aboutir aux contradictions les plus palpables. Et toutes ces négations, toutes ces contradictions, n’ont d’autre but que de dresser un piédestal divin à l’homme, de composer Dieu de cette misérable créature que nous sommes.
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Mais celle apolhéose aussi absurde que sacrilège, celle tcnlalive insensée, n’a d’aulre eiïel que de lâcher les rênes à loules les convoilises, à loules les passions de noire nalure, el, en dernier résullat, elle rend l’homme insociable.
Les syslèmes que la science moderne a d’abord salués comme la plus haule expression de tous leui-s progrès nous rumènenl donc, après dix-buil siècles de chrisliunisme, à loules les erreurs qui onl souillé l'enfance cl la jeunesse de l’Iiumanilé. Sous des formes nouvelles el avec un nouvel appareil de science, le dualisme, le pnnlhéisme, l’alhéisme, le malérialismc, ridolàlric la plus hideuse, renaissenl el veu- Icnl se subsliluer au clirislianismc, qui déjà, une fuis, a relevé l'humanilé de la profonde décadence où ces doclrines l’avaienl conduile. Quelle leçon pour l’espril humain, lier des progrès de la raison el de la science I Si le mouvemenl philosophique que nous venons de décrire élait un développemenl logique el nécessaire de la raison ; si la raison, obéissanl à ses lois, aboulissail néccssairemenl el logi(|uemenl à ces funesles conséquences, l’espril humain sérail jugé. .\lleint d’une maladie constilulionnelle el d’une faiblesse incurable, il sérail à jamais incapable d’arriver par lui-mème au vrai et au bien. Mais il n’en est pas ainsi, el nous le verrons dans la prochaine leçon.
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PUILOSOPHie SÉPARÉE.
VIIVGT-DEUXIÊME LEÇON.
Il y a une philosophie lé|;ilinie, cl qui peul cire génémleipeul vnne. — Celle philosophie .'‘uftU -elle pour conduire les hommes à la perfeclioii de leurs lins mlurclles?^ Raisons qoi démontrent riaïufluan^ de la philosophie seule.
Le dernier i^iècle el ie nôtre ont vu la plus formidable insurrection de l’esprit humain contre le christianisme. 11 a voulu l'expliquer, le dépasser, le remplacer. Et tous ces prodigieux efforts de la science et du talent ont abouti à ressusciter des erreurs vieilles comme le monde, le dualisme, le panthéisme, le scep-^ ticisme, l’athéisme et le matérialisme. Ces faits sont irrécusables et écrits en caractères ineffaçables dans l’histoire de la philosophie de ces derniers temps. Ici naît une question bien grave. Ces tristes doctrines, ces aberrations de l’intelligence, sont-elles la condamnation de la révolte de l’esprit humain, et de l'esprit humain lui-méme? A la première question je n'hésite pas à répondre, oui. Les suites de cette rupture avec le christianisme ont été un si honteux échec, une
m VINUT-ÜKUXIÉME LEÇON,
chiile si profonde, qu’il se révèle là une des lois conservatrices de la raison de l’homme, loi qui veut que la raison ne se maintienne saine, intègre et pure, qu’autant qu’elle reste unie à la lumière supérieure et à la force divine qu’elle peut trouver dans le christianisme. L’assertion (juc j’émets ici recevra plus tard sa complète juslificalion. Mais de ce que la révolte contre le christianisme a été un crime et un malheur qu’on ne saurait assez condamner et maudirc^'ensnit-il qu’on doive étendre la condamnation jusqu’à l’cspi it humain lui-mème, le regarder comme essentiellement vicié, comme n’étant qu'un instrument d'erreur et de mensonge? S'ensuit-il qu'on doive tenir la raison pour incapable d'établir solidement aucune vérité naturelle, de nous donner aucune certitude? Faut-il enfin estimer toute philosophie impuissante, funeste, dangereuse, ou du moins inutile? Tous nos précédents, toute notre doctrine antérieure, protestent contre ces conclusions. Toutefois elles seraient justes si ces déplorables erreurs, terme de ce grand mouvement philosophique qui a rempli deux siècles et (|ui n’a pas son pareil dans les annales de l’esprit humain, sortaient de la constitution même de la raison, et étaient des applications nécessaires des lois qui la gotivernent. Mais cela n’est pas, grâce à Üieu. Dicn loin d’être entraînée fatalement et nécessairement vers ces doctrines, la raison en aperçoit l’illusion et le faux, la raison les combat et les réfute. Il ne faudrait pas croire cependant qu’il y ait rien d’arbitraire dans la génération et le développement des doctrines, et la filiation des écoles. Uu principe est posé;
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nulle force humaine ne l’empêchera de produire toutes ses conséquences. Mais la raison reste toujours maîtresse d’accepter ou de refuser le principe. Rien, dans ces choses, de nécessaire, de fatal; la liberté, la responsabilité de la raison, restent entières.
La condamnation du rationalisme n'est donc pas celle de la raison; la condamnation de la mauvaise philosophie n’est pas celle de la bonne. 11 y a, en effet, une philosophie légitime, utile, nécessaire. Il y a une philosophie qui sort des idées et des principes de la raison, combinés avec les données de l’expérience; nous l’avons dit déjà bien des fois. Il y a une philosophie qui procède de l’intelligence, de la conscience et de la vie, comme l'arbre sort du germe et la branche de la tige. Les vérités naturelles forment le domaine de cette pliilosophie nécessaire, car elle sert souvent de préparation et de justification à la foi elle-même. Cette philosophie existe dans tous les systèmes; elle se retrouve au milieu de leurs discussions et de leurs luttes, et se perpétue comme la raison elle-même, quædamperennùphilotopliia. Un esprit droit, attentif, affranchi des préjugés et des passions qui trop souvent égarent la spéculation, peut dégager cette philosophie des divers systèmes où elle est confondue, et arriver par lui-même aux premières vérités naturelles, l’existence et la providence de Dieu, la liberté, la spiritualité, l’immortalité de l’âme, la loi morale. Une philosophie vraie et pure est donc possible.
Je la suppose réelle, sans m’inquiéter de savoir, pour le moment, si ‘véritablement elle a existe quelque part telle que je la fais. Il me sufiit qu’elle soit
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nbsolumenl possible, pour justifier mon point de départ. J'imaf^ine donc un philosophe qui, par l’efTet des plus heureuses circonstances, s'est préservé ou affranchi des plus graves erreurs contre lesquelles nous avons vu échouer les plus nobles esprits, lorsque la boussole de la foi a cessé de diriger leur marche. C’est à l’égard de ce philosophe et de cette philosophie légitime et vraie que je veux poser la grande question de la suffisance ou de l’insuflisance de l’esprit humain.
J’ai eu beau jeu jusqu’ici, il faut en convenir, quand je n'avais affaire qu’à ce vain et contradictoire déisme du dernier siècle, ou à ce rationalisme délirant du nôtre, dont les excès ont jeté dans nos âmes la consternation et l’épouvante. Si le christianisme n’avait pas d’autre adversaire, la question serait bientôt tranchée en sa faveur. Le cœur comme la raison, le bon sens comme la science, seraient pour lui contre ces criminelles folies. Mais les choses humaines ne sont pas aussi simples : il y a bien d’autres complications. El que de nobles esprits, purs de tous ces honteux excès, éclairés des rayons de la vérité naturelle, veulent s’en tenir à elle, et se font de ces pures lumières, dont toujours ils n’aperçoivent pas l’origine, une sorte de rempart contre le christianisme! Essayons d’atteindre jusque dans ces retranchements. Nous .sommes donc en présence d’une philosophie noble, élevée, ne respirant que le plus pur spiritualisme, pleine de l'enthousiasme platonique, et faisant revivre toutes les traditions des meilleures écoles. On ne nous accusera pas certes de lui faire une part envieuse.
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Cette noble philosophie ne peut pas être hostile au christianisme, car elle possède un sentiment trop profond des choses grandes et divines. D’ailleurs, si elle retournait aux vieilles passions antireligieuses, antichrétiennes, comme la haine est une mauvaise conseillère, elle n’échapperait pas à cette loi terrible que nous avons vue se vérifier avec une rigueur impitoyable, et d’après laquelle tout philosophe qui rompt de force avec le christianisme et lui déclare la guerre souille et déshonore .sa raison par le délire de ses doctrines. Mais, si notre philosophie hypothétique ne peut pas être l’ennemie du christianisme, si elle en est plutôt l’amie et l'alliée, elle ne lui donne pas non plus sa foi, son amour, son obéissance filiale. Elle ne proclame p.is la nécessité, la divinité, la souveraineté de la révélation. Elle n’est pas purement et simplement la grande philosophie chrétienne du dix-septième siècle, des Descartes, des Pascal, des Euler, des Leibnitz, toujours unie avec la foi, marchant toujours avec elle. Certes, si elle prenait definitivement cette position, qui est la vraie, nous n’aurions pas à discuter avec elle, mais à joindre nos efforts aux siens pour travailler en commun à la gloire de Dieu et au salut du monde. Il n’en est pas ainsi ; cette philosophie fait des réserves à l’égard du christianisme, ou plutôt elle tient envers lui une sorte de neutralité. Parfois môme elle se regarderait comme pui.ssance égale, et, à ce titre, elle proposerait un traité d’alliance. Il faut donc voir en elle une puissance non-seulement distincte, mais séparée.
Nous lui avons fait la position la meillenre, tous
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les avantages possibles. Il s’agit de savoir .si celte noble philosophie, cette philosophie spiritualiste, platonicienne, cartésienne à sa manière, mais séparée, suffirait ou ne sulTirail pas à l'homme pour arriver à loutcs ses lins naturelles. La question ainsi posée est une des plus graves qui puissent appeler votre attention.
Je dis que la philosophie pure ou séparée serait insullisante, parce qu’elle mêlerait presque toujours des erreurs au.x vérités qu’elle professerait ; parce qu’elle ne prémunirait pas suffisamment l’esprit contre les dangers de doute et d’erreur, inséparables delà spéculation rationnelle ; parce que son enseignoment offrirait des lacunes qu’il lui serait impossible de combler; parce que le genre humain presque tout entier échapperait à son action et à son influence; parce que, enfin, elle n’aurait pas une prise efficace sur l’âme humaine.
Cette philosophie, dis-je, mêlera presque toujours des erreurs aux vérités qu’elle enseignera. Ne suis-je pas en droit ici d’invoquer encore l’expérience et les faits que nous avons établis? Une expérience aussi ancienne que l’histoire, une expérience universelle, une expérience qui s’est répétée à chaque époque et à chaque siècle, une expérience qui ne s’est jamais démentie, ne révèlo-t-ellc pas une loi de l’esprit humain? Eh bien , cette expérience antique, perpétuelle, universelle, invariable, nous apprend que toute philosophie qui a ignoré, repoussé ou méconnu la foi, est toujours tombée dans quelque grave erreur sur la nature de Dieu ou sur celle de l’homme llappelons,
en quelques mots, la leçon de cette expérience solennelle.
La philosophie ancienne a jeté un grand éclat, professé de grandes vérités, rendu les plus utiles services à l’humanité; et ce qu’il y a eu de plus grand dans sa destinée a été une préparation humaine à l’Évangile. Mais que d’erreurs sont venues obscurcir, altérer, les nobles vérités qu’elle enseignait ! L’école ionique professe le matérialisme, celle d’Élée l’idéalisme et le panthéisme, celle d’Italie la métempsycose. Les sophistes apprennent à la jeunesse à douter de tout. Le plus pur, le plus élevé, le plus sublime des philosophes anciens, Platon, propose un vrai dualisme. Aristote nie la Providence, le sensualisme renaît dans son école ; le scepticisme dans celle de Platon. L’athéisme relève la tète avec Épicure; le panthéisme ressuscite avec les stoïciens et les .Alexandrins. Sous l’empire du christianisme, lorsque la philosophie se sépare de la religion et veut se suffire, l’expérience se réitère. Les sectes philosophiques hétérodoxes, qui se forment dans le moyen âge, aboutissent à des erreurs capitales, les unes .A un sensualisme qui doit se résoudre dans le scepticisme ou dans l’athéisme ; d’autres tombent dans un panthéisme formel. A la Renaissance, Vanini se déclare athée; Jordano Bruno, panthéiste. Au milieu des travaux, des découvertes, des progrès de la pensée chrétienne au dix-septième siècle, au sein do cette magnifique lumière que la pliilosophie chrétienne fait briller sur le monde, les pL^s graves erreurs ont leurs défenseurs et leurs apôtres. Hobbes est celui de l’athéisme; Spi-
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nosa, celui du panthéisme; Bayle, celui du scepticisme. Mais le scepticisme deviendra bien plus redoutable dans les mains de Hume ou dans celles de Kant; le panthéisme arrivera à sa forme la plus savante et la plus complète avec Fichte, Schelling et Hegel, et notre philosophie française, si elle a su se séparer définitivement de tous ces excès, n’a-t-elle pas eu ses hésitations, ses obscurités, ses erreurs, relativement aux dogmes les plus importants? Non, on ne citera pas un seul exemple d’une philosophie indépendante tant soit peu profonde, tant soit peu étendue, d'une philosophie occupée des grands problèmes de l’esprit humain, qui ne soit tombée dans de graves, de très-graves erreurs. L’universalité, la perpétuité, la constance de ce phénomène, ne nous fournissentelles pas une indication décisive? Le passé ne nous apprend-il pas ce que sera l’avenir? Nous pouvons donc assurer, sans forcer les choses, que la philosophie séparée, dont nous avons admis, par supposition, la pureté, parce que cette pureté est absolument po.ssible, ne s’y maintiendra pas toujours, ne s’y maintiendra pas même longtemps; et qu'à un jour, à une heure donnés, elle tombera dans quelque erreur grave.
Mais ces erreurs n'auront-elles pas leur action sur l’esprit humain et la vie humaine ? N’obscurcirontelles pas l'éclat des vérités conservées; n’affaiblirontelles pas leur autorité nécessaire? Sous cette influence délétère, la volonté sera nécessairement énervée, la force morale atteinte, et la vertu diminuera !
I.â philosophie séparée altère presque toujours la vérité par un alliage d’erreurs plus ou moins graves.
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parce qu’elle n’a pas de préservatif certain contre les dangers de la spéculation rationnelle, et c’est là mon second grief. Dans la spéculation philosophique, dans les travaux de la pensée indépendante, l’esprit ne s'appuie que sur lui-môme. Il n’a d'autre règle de ses jugements que l’évidence, d’autre moyen pour conquérir la vérité que le raisonnement, l’expérience, l’observation.
Ces moyens, sans doute, sont bons; ces instruments sont puissants ; ils mettent l’homme en possession de nombreuses et fécondes vérités. Ce n’est pas assez dire, ils sont nécessaires ; leur emploi est indispensable et d’une continuelle application. La certitude huinaine repose, en défînitive, sur l’évidence. Nous ne nous rendons, a dit un philosophe célèbre, qu’à l’autorité de l’évidence ou à l’évidence de l’autorité. Mais il faut convenir qu’en dehors du cercle des vérités premières et évidentes par elles-mêmes, il est trèsfacile d’abuser de tous ces grands moyens de vérité et de lumière ; qu’il est très-facile de faire un mauvais emploi de l’observation, du raisonnement, de l'évidence elle-même. On peut aisément prendre pour évident ce qui ne l’est pas. Vous croyez apercevoir une lumière, vous la suivez. Enchantés et charmés, vous oubliez toutes les considérations qui auraient pu faire naître en vous des doutes, et vous vous abandonnez sans réserve à ce fantôme de vérité qui a séduit votre esprit. N’est-ce pas là l’histoire de tous les systèmes philosophiques, <^i ne sont que des vues partielles, incomplètes, et par conséquent erronées de la réalité? Et plus l’esprit a de force logique, plus il a de fer-
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meté et de puissance de déduction, plus il va loin
dans l'erreur.
Mais, me direz-vous, contre ce mal il n’y a pas de remède ; ou il n’y en a que dans nos moyens naturels de connaître et de parvenir à la vérité. A un mauvais raisonnement il faut opposer un bon raisonnement; et la lumière d'une évidence trompeuse doit s’effacer devant la véritable. La philosophie séparée doit tenir ce langage ; mais il n’en est pas moins certain que les moyens qu’elle propose, légitimes en eux-mêmes, ne réussissent pas souvent, et que l’erreur systématique ne se rend guère aux raisonnements qu’on lui oppose, à la lumière qu’on lui présente.
L’esprit humain est donc toujours réduit à lui-même, il n’a que lui-même pour règle et pour point d’appui. Est-ce là une constitution de l’esprit humain tout à fait satisfaisante? N’est-il pas permis de désirer autre chose? Une règle distincte de l’esprit humain, mais en même temps reconnue pleinement, acceptée pleinement par lui, une règle divine, vénérée comme telle, ne serait-elle pas un précieux secours pour lui, un moyen assuré de se préserver des erreurs presque inséparables de la spéculation philosophique? .\vec cette règle, la constitution de l’esprit humain ne seraitelle pas plus sûre, meilleure, plus harmonique? Il me semble que tout homme sage ne peut répondre qu’affirmativement, en faisant des vœux pour que celte règle existe en réalité.
Je viens de prouver que la philosophie séparée ne prémunit pas suffisamment l'esprit contre l’erreur ; j’avais prouvé, en premier lieu, que de fait il n'y a
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pas eu de philosophie séparée qui n’ait enseigné de très-graves erreurs. Admettons, pour un moment, qu'elle est pure de toute erreur, qu’elle est à l'abri de toute erreur, aurait-elle gain de cause? Non, s'il y a des vérités nécessaires à l’homme pour atteindre à la perfection de ses fins naturelles, et que la philosophie séparée ne puisse pas les lui donner. C’est une thèse bien facile à démontrer, et l'insufGsance de la philosophie séparée deviendra alors manifeste.
L’évidence, l'observation, le raisonnement, sont, comme nous venons de le dire, les moyens et les seuls moyens d’investigation de la vérité pour la philosophie séparée. Or il est des vérités qui ne sont pas évidentes par elles-mêmes, des vérités qui sont en dehors du champ de nos observations, des vérités qu’on ne peut pas atteindre suffisamment par le raisonnement, et cependant ces vérités nous intéressent au plus haut degré, et nous sont même nécessaires. Telles sont toutes les vérités qui se rapportent aux questions d’origine et de fin, et en particulier de l’ori • gine et de la ûn de l'homme; celles qui ont pour objet les rapports complexes de Dieu avec le monde, les conti'adiclions de notre nature, le remède du mal qui nous souille et nous dévore, le culte que nous devons à Dieu.
D’abord il est clair qu’aucune de ces vérités ne peut jouir de cette évidence immédiate que nous trouvons dans les premiers principes, et qui force notre assentiment aussitôt que nous percevons le sens des termes qui les expriment. Il est manifeste que ces vérités ne peuvent pas être pour nous des axiomes.
En second lieu, la plupart de ces vérités sont placées en dehors de notre expérience personnelle; rien n’est plus certain. Elles sont meme étrangères n l'expérience historique, puisque les traditions purement humaines ne nous fournissent que des données vagues ou extravagantes sur tous ces objets, quand elles ne gardent pas un silence absolu. Reste donc le raisonnement, et je reconnais tout de suite qu’il a qud(|ue pouvoir sur ces vérités, qu’il peut, jusqu’à un certain point, arriver à quelques-unes d’elles ou s’approcher d’elles. Ainsi le raisonnement peut démontrer que l’homme a été créé et même créé adulte; mais il ne nous apprend pas comment il a été créé. Il |>eul prouver la spiritualité, l’immortalité de i’àme, la vie future; mais il est incapable de nous dire ce que sera cette vie future; il ne peut pas même assurer, avec une certitude absolue, qu’elle sera éternelle. Il peut établir la souveraine perfection de Dieu et en déduire la création libre du monde; mais il est dans l’impuissance de déterminer tous les rapports essentiels de Üieu avec le monde. Il peut justifier la nécessité d'un culte; mais il lui est impossible de décider quel est le culte le plus digne de Dieu, le plus utile à l'homme. Il peut chercher l’origine et la nature du mal ; mais on peut le défier de donner une explication suffisante de ce redoutable problème; on peut surtout lui refuser l’efficacité nécessaire pour combattre et guérir le mal.
Quel parti prendre par rapport à ces questions que le raisonnement agite, mais qu’il ne peut résoudre? Faul-ii ignorer ces vérités, fautril en douter? Mais
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(juoi ! estrce que mon repos, ma dignité, mon bonheur,' n’exigent pas une solution de' ces graves questions? Je ne saurais pas nettement ni d’où je viens, ni où je vais! je ne pourrais pas jeter un regard un peu profond ni sur la nature divine, ni sur ma propre nature ! Je ne saurais pas pourquoi je souffre; il me serait impossible de me rendre compte de mon propre oœurl J’ignorerais les desseins de Dieu sur moi, et né pourrais dire quels hommages je dois lui rendre! Cette\ ignorance, ces doutes, ne me condamneraient-ils pas' à des tourments, à des défaillances, à des obscurcissements qui pourraient porter le trouble dans ma ' raison, et l’altération dans ma conscience? N’est-il 1 pas plus sage, plus raisonnable, de désirer une Itfmière supérieure, une lumière plus abondante, qui vienne éclairer ces hauteurs, ces abîmes, où ne peut atteindre ma raison? ■
J'ai accorde à la philosophie séparée toutes les vérités rigoureusement démontrables. Mais il faut bien qu’elle reconnaisse que plusieurs de ces vérités lui sont venues fort lard, et d’une lumière qui ne se donnait pas pour la sienne. Je ne prends pour exemple que la vraie notion de la perfection divine impliquée dans celle de la création. Celle notion n’était pas dans le monde ancien-, elle est dans le monde moderne par le christianisme, qui invoque une origine divine. Il y a là une question bien grave à éclaircir; et, s'il était certain que des vérités démontrables sont arrivées à la raison par une lumière distincte de sa propre lumière, il n’y aurait plus de difficulté à reconnaître quelle a besoin de cette lumière pour parvenir à des
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vérilés qui, de son aveu, ne sont pas susceptibles de
démonstration rigoureuse.
Toutes les considérations que je viens de présentera votre méditation n auraient-clles pas la force qu’elles possèdent, nous aurions encore des raisons décisives contre la suflisanec de la philosophie séparée. Car la philosophie est le partage du petit nombre, du très-petit nombre; elle ne s'adresse qu’aux hommes rares qui ont le temps, la capacité, la volonté de cultiver leur raison. Elle forme, si vous le voulez, l’aristocratie intellectuelle de l’espèce humaine; mais cette aristocratie est restreinte dans un cercle fort étroit. Le genre humain tout entier est en dehors de cette élite. Il est là avec la diversité de ses âges, de ses conditions, de scs occupations, de ses développements. 11 est là presque tout entier absorbé par les besoins de l’existence matérielle, courbé vers la terre, et arrosant de la sueur de son front le pain qui doit nourrir le corps. Cependant, dans toutes ces télés, il y a une pensée, dans toutes ces poitrines, il y a une àme. Tous ces hommes sont libres, tous sont responsables; et, comme vous, philosophes, sans se rendre complètement compte des nobles besoins qui les agitent, ils aspirent au vrai, au beau et nu bien. iVbandonnerez-vous ces masses à clics-tnémes? Ce serait les livrer à l'ignorance, au vice, à une véritable barbarie. Les amènerez-vous aux écoles de la philosophie? Mais, pour philosopher, il faut des loisirs et delà capacité, et ces conditions leur manquent. Que leur faut-il donc? : quels secours leurs besoins appellent-ils? Un ensei- ■ gnement, un enseignement sûr, facile, et cependant
PHILOSOPUIE SÉPARÉE. i81
revêtu d’une autorité capable de commander leur assentiment, et de justifier leur adliésion. Cet enseignement lumineux, saint, uniforme, invariable, lait pour les enfants, pain pour les forts, simple et profond, tempéré et sublime, se proportionnant :i tous les âges, à toutes les conditions, à tous les besoins de l’humanilc ; cet enseignement nécessaire pour arracher l’humanité aux superstitions dégradantes, à l’ignoi-ance abrutissante et aux vices honteux ; cet enseignement sans lequel l’humanité n’arrivera pas à toutes ses fins naturelles, la philosophie, avec son langage savant, ses méthodes difficiles, ses systèmes nombreux et divers, la philosophie avec ses variations et ses contradictions, le possède-t-elle? Jamais elle ne l’a donné, jamais elle ne pouira le donner. Il y a là une lacune immense qui accuse son insuffisance.
Ët si nous pénétrons dans râme humaine, si nous cherchons les ressorts secrets qui la font mouvoir vers le bien, nous reconnaîtrons sans peine qu’elle demande autre chose que des préceptes et même des exemples. Cependant l’amour et la pratique du juste est la fin nécessaire de toute connaissance philosophique et morale. Si la philosophie ne fait aimer et pratiquer la vertu qu’elle fait connaître, elle ne remplit passa mission. Or, y a-t-il dans la philosophie cette puissance d'amour qui touche et enlève le cœur du faible et de l’ignorant, comme celui du fort et du savant? Y a-t-il dans la philosophie cette puissance qui fait germer Ions les nobles* sentiments et toutes les vertus dans toutes les âmes ; cette puissance qui élève les plus grossières, les plus incultes à tout l’héroïsme
Ju devoir cl du dévouement? Parcourei rhisloirc, jetez les yeux autour de vous, sondez votre propre conscience. L’Iiistoirc vous montrera le spectacle de quelques grandes vertus philosophiques, dignes des respects du monde; elle attestera même les elTorts de plusieurs philosophes pour améliorer les mœurs de leurs concitoyens. Je ne chercherai pas à ternir l’éclat de ces vertus, à diminuer le prix de ces efforts; il sufût de rappeler que le zèle des philosophes pour la cor- 1X201100 des mœurs publiques a obtenu peu de succès. Quelle erreur ont-ils dissipée? Quel vice ont-ils corrigé? Quelle révolution morale ont-ils opérée dans les masses populaires? Ix2ur action, bornée à quelques individus, a été presque nulle en dehors du cercle étroit de leurs disciples. L’esclave antique était presque étranger à toute culture morale; cl ce ne sont pas les philosophes qui ont délivré le monde du polythéisme et de toutes les corruptions qu’il traînait à sa suite. De nos joui-s, des philosophes, amis de l'humanité, ont poursuivi des projets qui avaient pour but d’élever les classes populaires à un degré plus haut d’intelligence, de moralité, de bien-être. Mais ces essais louables ne réussissent pleine ment qu'aulant que la religion les soutient de son concours et les anime de son esprit.
Il est donc certain que la philosophie seule ne possède pas l’cfficacilé morale nécessaire pour porter tous les hommes <à la vertu et améliorer profondément la condition humaine.
D’après cet ensemble de considérations, il nous semble démontré que riiomme et l’humanité, sous la direction cxclu.sivc do la philo.sophie séparée, mémo
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la plus sage, la meilleure, la plus élevée, n’arriveraient pas, ne pourraient pas arriver à toutes leurs lins naturelles. Par conséquent, l'insuflisance de la philosophie séparée se trouve établie.
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