ÉCOLE ONTOLOGIQUE ALLEMANDE
liiimaine, telle qu’elle ressort des doctrines de la nouvelle philosophie allemande, n’oITrc aucune solidité en elle-même et n’aboutit qu’à des impossibilités, à des contradictions.
I>a tentative fuilc pour changer l’axe de la raison, pour bouleverser toutes les lois «le la connaissance, pour créer une nouvelle logique, est donc aussi vainc que dangereuse. Restons fidèles à la nature, à la conscience, à la raison, à la ligne lumineuse tracée par les plus grands maîtres de la pensée humaine. La nouvelle philosophie, grâce à Dieu, n’a pas réussi à ébranler aucune de ces bases qui porDmt la dignité, la grandeur et les espérances de l’homme'.
' Ou trouvera clœ dévcloppeiiiiTils plus étendus sur la philosophie alleniando dans les leçons dis-septièrae et diï-huilième de notre Thi'oil if A' chrftietmr
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DIXIKMR LEÇON.
IIÊSL'.MK [)K L'EXPOSÉ IIISTORKJUE
tilipolianic théorie i!e la connaissance humaine* dans le livre du Trot» d>i Beau et du Bien. — Hésuiné de noliT exposé hisloriquc cl de nos misons contre le scnsiialisnu.' et le psvcltolo^isntc exclusif.
.\vanl d’arrivor au résumé, objet de celle leçon, il est nécessaire, pour rendre cet exposé historique moins incomplet, de consacrer une élude à une doctrine célèbre qui s'est produite avec éclat dans celte Sorbonne, et qui a appelé l’attention de l’Europe et du monde éclairé. Vous comprenez, messieurs, que je veux parler de l’éclectisme. L’appréciation d’une pbilosopliie contemporaine et si voisine est une lâche bien délicate et qui impose de grandes réserves, vous le sentez, vous qui possédez à un haut degré le tact de toutes les convenances. J’.aurais reculé devant les difiiciiltés de cette lâche, si elle ne se trouvait très-simpliliée pour moi. Je n’ni pas à vous présenter l'ensemble des doctrines de l'é-
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RÉSÜ.VIÉ. ‘->15
citictisme, à suivit ses phases diverses Je n’ai à m’occuper que de sa théorie de la connaissance sous sa dernière forme, telle qu'elle a été donnée au public en 1853,'' dans un livre qui restera comme un des monuments littéraires de notre langue, dont il reproduit la force, l’éclat, la' beauté mâle cl sévère. Le livre du Vrai, du Beau et du Bien, œuvre de la première jeunesse revue dans la plénitude de l’âge, nous donne la théorie de la raison telle que le fondateur de l’éclcclisme la conçoit après une carrière philosophique brillante, longue, éprouvée ; et nous devons reconnaître que celte théorie se rattache à la grande tradition philosophique qui part de Platon et aboiilit à Leibnitz, à cette noble tradition qui explique la raison par Dieu lui-même.
D’abord le fondateur de l’éclectisme dessine nettement la position qu’il veut prendre et garder entre les doctrines philosophiques qui ont régné pendant le der-
. ' Voir iiiilri' Kssiii sur te panlhdisiiie , cha|). I", notre Thêodirre fhrelienne, vinglième leçon, et le petit éciit : la Religion el la Philosophie, les Philosophes et le Clergé. Peml.int que M. Cousin était ministre, ]iairde France, arbitre de l'Universitc, nous avons cru devoir dis. enter plusieurs de ses tbi'Orics, tout eu reconnaissant la grandeur de son esprit et de ses servici*. Depuis qu’il est rentré dans la vie jn ivee, nous avons peut-ciri' acquis le droit d'ètre jnsteà son égard. Li’s dodrlnes de l’illustre philosophe ont été successivement modifiées ou expliquées; nou-s .'irons suivi ces modifications dans la vingtième leçon de la Théodicée. Depuis lors il ]' a eu des déclarations nouvelles et plus expresses encore, qui -ml été accueillies avec faveur, sous les résenes de droit, par de gravies écrivains dont la fii ne |ieut être suspecte Dans cet étal de choses, il nous parait plus qne jamais conforme i la justice de signaler ce qu’il y a de vrai et de beau dans les théories de M. Cousin. Nous le faisons ici pour relie de la connaissance. C'est ainsi, dans notre opinion, qu’il faut travailler au l'.ipprochenient des esprits et !i leur léunion dans la même foi chrétienne.
214 ÜIXIÈMË Li^ÇON.
nier sicclc et au coniincncumcnt du nuire. Dans aucune d’elles il ne peut voir la vérité tout enlièrc. La philosopliic de la sensation n’explique pas une partie considérable de la connaissance liumainc qui lui échappe; la philosophie du sentiment ne présente pas une buse assez large et assez ferme pour porter la science humaine. Le fondateur de l'éclectisme est donc plulùl adversaire que partisan de l’école de Locke et de Condillac, et de celle d'ilutcheson et de Smith. Il ne s’ensuit pas cependant qu'il soit purement discir pie de Rcid ou de Kant. Il respecte, dit-il, Ileid comme le sens commun lui-mémc; mais il regrette la réserve timide du sage d'Edimbourg, et il lui dit : Supete aiulc, Kant est un guide bien moins sûr que Itcid. Dogmatique dans l’analyse, Kant est sceptique dans ses conclusions. Son scepticisme est le plus savant, le plus moral qui fut jamais ; mais enfin c'est toujours le scepticisme. C’est dire assez que le philosophe français est bien loin d’appartenir à l’école de Kœnigsberg.
Il se déclare, ce sont ses paroles, pour tous les systèmes qui sont eux-mémes pour la raison. Dans l’antiquité, il est pour Platon contre Aristote; chez les modernes, pour Descaries contre I-ocke, pour Reid contre Hume, pour Kant contre Condillac à la fois et contre Smith. La raison est donc pour lui une faculté supérieure à la sensation et au sentiment; la raison est la faculté de connaitre en tout genre, la faculté du vrai, du beau, du bien. Mais celle haute faculté ne se développe pas sans des conditions qui lui sont étrangères, * les sens; cette haute faculté nesulTil pas au gouvernement de l’homme, sans le secours d’une autre piiis-
BÉSUMÉ. ■ ’ îir.
sance, le senliment. La sensation et le sentiment ont > donc une importance extrême dans la connaissance humaine. Il y a donc des éléments de vrai dans la philosophie de la sensation et dans celle du sentiment. Le philosophe éclectique cherche se les approprier. J
Le point de départ de la nouvelle doctrine est l'étude de l’homme, l’observation des phénomènes internes de la conscience, la psychologie, en un mot. Toutefois il faut lui rendre la justice de reconnaître qu’elle ne veut pas confiner l’homme dans une minutieuse et éternelle analyse des faits de conscience. Si la science se bornait à cette analyse, elle serait froide, imparfaite et stérile; elle n’arriverait à aucun des résultats importants que la raison cherche et qu'elle a droit de chercher. Nul cependant ne peut contester les avantages que renferment l’étude et l’observation psychologiques. Quoi de plus intéressant qu’une description exactede toutes nos facultés et l’énumération de toutes les richesses que nous portons au dedans de nous-mêmes? La eonscience est comme le tableau vivant et animé du monde ; elle est le théâtre où viennent se reproduire la vie, la réalité tout entière; et par une étude lidèle et complète de celte conscience, on peut échapper aux systèmes exclusifs qui en mutilent les éléments, et aux hypothèses arbitraires qui nous ti'ansportent dans le monde des chimères.
Voilé sans doute des résultats utiles des bonnes études psychologiques. Mais le plus important, le plus fécond de tous ces résultats, c’est la rencontre dans la conscience de certaines idées, de certains principes.
(le certaines lois qui nous forcent de sortir de nousmêmes, et qui nous ouvrent l’entrée de la vraie science, celle du monde et celle de Dieu.
Reprenons cette analyse. Le premier fait d’observation nous apprend que tout exercice de l’esprit et de l’âme a pour condition une impression reçue par nos organes et un mouvement des fonctions vitales :
(( L’homme n'est pas né pur esprit; il a un corps qui * est pour lui tantôt un moyen, tantôt un obstacle, mais toujours un compagnon inséparable... L’expérience ne renferme pas toute la science, mais elle en fournit les conditions... La raison ne nous révélerait aucune^vérité universelle, si la conscience et les sens ne nous suggéraient des notions particulières et contingentes. »
Mais, d’un autre côté, par les sens et l’expérience seuls, nous n'arriverions jamais à la vraie science. La raison en est la source. C’est à sa vertu qu’il faut rapporter la connaissance dans sa partie la plus humble et dans sa partie la plus élevée. « Toutes les prétentions systématiques du sensualisme se brisent contre la réalité manifeste des vérités universelles et nécessaires qui sont incontestablement dans notre esprit.
A chaque instant, que nous le sachions ou que nous l’ignorions, nous portons des jugements universels et nécessaires. Dans la [dus simple des propositions est enveloppé le principe de la substance et de l’ètrc. Nous ne pouvons pas faire un pas dans la vie sans conclure d’un événement à sa cause. Ces principes sont absolument vrais, iis le sont partout et toujours.
Or l'expérience nous apprend ce qui arrive ici, là.
IIÊSUMÉ.
aujourd'hui, demain ; mais ce qui arrive partout et toujours, surtout ce qui ne peut pas ne pas arriver, comment veut-on qu’elle nous l’apprenne, puisqu’ellcméme est toujours limitée et dans le temps et dans le lieu? Il y a donc dans l’homme des principes supérieurs à l’expérience. » Ue pareils principes sont le fondement de toutes nos sciences, de nos théories de l’art, du beau et de la morale.
Telle est, en quelques mots, la première partie de cette analyse. Elle se distingue par sa netteté et sa puissance. Il faut reconnaître que l’autorité des principes nécessaires et éternels y est solidement établie, et que la part légitime qui revient à l’expérience et à l’observation y est faite d’une manière loyale et complète. Le philosophe n’oublie pas non plus le sentiment; il l’appelle lu forme wmihle de lu raison, et il montre tout ce qu’il prêle à la raison de charme et de puissance.
Mais il ne siifllit pas de décrire et de justifier les principes de la raison. Il faut en chercher la source cl remonter an principe des principes, à la raison de la raison. S’abstenir de ces nouvelles et difficiles investigations, ce ne serait pasde la prudence, aux yeux du fondateur de l’éclectisme; ce serait, dit-il, un scepticisme déguisé. Il a plus de foi dans la raison, il croit qu’elle peut s’élever jusqu’à son principe : « Les vérités universelles et nécessaires ne sont pas des idées générales que notre esprit lire par voie d’abstraction des choses particulières, car les choses particulières sont relatives et contingentes, et ne |)cuvenl renfermer funiverscl et le nécessaire. D’un antre
21« DIXIÈME LEÇOM.
cülé, ces vérités ne subsistent point en elles-mêmes ; elles ne seraient ainsi que de pures abstractions, suspendues dans le vide et sans rap|)ort à quoi que ce soit. La vérité. In beauté, le bien, sont des attributs et non des êtres. Or il n’y a pas d'attributs sans sujet. Ht comme ici il s’agit du vrai, du beau, du bien absolu, leur substance ne peut être que l’être absolu. C’est ainsi que nous arrivons à Dieu. Four nous, comme pour Flaton, la vérité absolue est en Dieu : c’est Dieu même sous une de ses faces. Depuis Flaton, les plus grands esprits, saint Augustin, Deseartes, Bossuet et I.eibiiitz, s’accordent pour mettre en Dieu, comme dans leur original, les principes immuables de la réalité et de la connaissance. En lui les choses puisent à la fois leur être et leur intelligibilité. C’est par la parlicipalion à la raison divine que notre raison possède quelque chose d’absolu. Tout jugement de la raison enveloppe une vérité nécessaire, et toute vérité nécessaire suppose l’être nécessaire... Le vrai, le beau, le bien, ne sont que les révélations diverses d’un même être. L’intelligence humaine, interrogée sur toutes ces idées, qui sont incontestablement en elle, nous fait toujours la même réponse, elle nous . renvoie à la même explication : Au fond de tout, audessus de tout. Dieu, toujours Dieu*. »
Il est impossible de ne pas applaudir à une doctrine si élevée, à de si nobles accents ; il est impossible d’y méconnaître la vraie tradition philosophique. Mais, en élevant la raison jusqu'à Dieu, le philosophe est
' [)ii Vrai, (lii Beau H ilii Bifii. p. 474 vt »uît.
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ItÉSUMÉ. -W
loin d'oublicL' son caractère humain. Qu’on pèse ccs paroles, qui en corrigent ou en expliquent bien d’autres : « Gardons-nous bien de deux erreurs opposées, dont de beaux génies n’ont pas toujours su se défendre : ou faire la raison de l'homme purement individuelle, ou la confondre avec la vérité et avec la raison divine... Il ne faut pas faire la raison de l’homme à ce point impersonnelle qu’elle prenne la place de la vérité qui est son objet, et de Dieu qui est son principe. C’est la vérité qui nous est absolument impersonnelle, et non pas la raison. La raison est dans l’homme, bien qu’elle vienne de Dieu. Par là, elle est individuelle et finie, en même temps que sa racine est dans l’infini; elle est personnelle par son rapport ù la personne oii elle réside , et il faut bien qu’elle possède je ne sais quel caractère d’universalité, de nécessité même, pour être capable de concevoir les vérités universelles et nécessaires, et voilà pourquoi elle semble tour à tour, selon le point de vue auquel on la considère, misérable et sublime. La vérité est en quelque sorte prêtée à la raison humaine, mais elle appartient à une tout autre raison, à savoir celte raison suprême, éternelle, incréée, qui est Dieu meme '. »
Cette théorie rectifiée et complétée de la raison exclut la plupart des erreurs philosophitpies qu’on avait signalées dans les doctrines de l’écleclismc, et, on partant de pareils principes, cette philosophie doit finir par se mettre pleinement d’accord avec le chris-
' Du Vrai, du Beau el du Bien, p. 107.
2‘iO DIXIÉME LEÇON,
tianisme, dans le domaine do la vérité naturelle*, l’uisse-t-elle reconnaître, par de là cet ordre naturel, un autre ordre non moins certain, non moins obligatoire, mais plus beau, plus grand encore, et qui place l’homme dans un rapport surnaturel avec Uieu ! Puissent tous les esprits élevés et tous les cœurs honnêtes se réunir dans la même foi chrétienne et catholique! Le progrès du monde est à ce prix.
Nous terminons ici notre revue historique. Entre toutes les théories que nous avons exposées ou indiquées. nous avons fait un clioix. Dans l'antiquité, la plus haute vérité philosophique est représentée par Socrate et par Platon. Sous l'inspiration chrétienne, saint .\ugustin épure , complète , perfectionne les théories platoniciennes. La plupart des Pères et des docteurs se rattachent aux doctrines dont saint Augustin a été le plus hrillant interprète; tous considèrent la raison avec la même élévation. L’influence d’.Aristote sur le moyen âge a amené des diflércnces notables entre cette seconde époque et la première, et cependant les doctrines de cet âge, par l'élément augustinien qui s'iiililtrait en elles avec le chiistiaiiisme lui-même, forment des anneaux de la grande chaîne de la vraie tradition philosophique. Nous retrouvons cette chaîne lumineuse dans les mains de Descartes et des grands philosophes du dix-septième
* Ccci a été reconnu et prouTé par le H . P. t'Iiastct, dans son livre : De la Valeur de la raison humaine, p. 451! i 461 . tt est iTai que le savant religieux fait une réserve nécessaire; mais il faut dire aussi que la phrase qui avait surtout ap|iclé cette réterve, et qui ne se tiviuvait que dans la seconde édition, a élé retranchée dans ta li'oisit'nie.