‹ Philosophie fendamentaleChapitre 111 sur 184 · CHAP. XXXII. — CRITERIUM DD SENS COMMUN · texte numérisé non relu

CHAP. XXXII. — CRITERIUM DD SENS COMMUN

toutes les propositions liées clairement avec eux,

320. Ajoutons que ce penchant irrésistible ne s'arrête point à la valeur subjective des idées ; il reconnaît leur valeur objective. Nous avons déjà vu que cette objectivité ne se peut démontrer directement et à priori. Si notre intelligence ne doit pas se renfermer dans le monde purement idéal et subjectif, nous avons besoin de savoir non-seulement que les choses nous paraissent d'une certaine manière, mais qu'elles sont en réalité ce qu'elles nous paraissent. L'assentiment à l'objectivité des idées est donc nécessaire , et nous nous trouvons en présence d'une inclination universelle et irrésistible à cet assentiment.

321. Ce que nous avons dit de l'évidence immédiate et médiate, relativement à la valeur objective des idées, se réalise non-seulement dans l'ordre intellectuel, mais aussi dans l'ordre moral. L^esprit a besoin de règles, parce qu'il est libre. Les principes moraux nous aident à vouloir, comme des principes d'un autre ordre nous aident à comprendre. Le bien et le mal sont à la volonté ce que l'erreur et la vérité sont à l'intelligence. La volonté a sa vie comme l'entendement; elle meurt à la vie morale, s'il n'y a point de règles dont l'observance ou la violation constitue pour elle la perfection ou l'imperfection. Ainsi l'assentiment à certaines vérités morales est nécessaire, et voilà pourquoi il existe une inclination irrésistible et universelle à les reconnaître.

Dans l'ordre moral, il ne sulTit point de savoir, il faut agir. Chose remarquable ! le sentiment étant

principe d'action, les vérités morales sont non-seulement connues, mais senties. Lorsque ces vérités s'offrent à l'esprit, l'entendement y adhère, parce qu'il les reconnaît inébranlables, et de son côté, le cœur les embrasse avec enthousiasme, avec amour.

322. Si les sensations étaient purement subjectives, elles ne sufQraient pas même aux nécessités de la vie des sens. Il fallait que, sur la correspondance des sensations avec un monde extérieur, réel et vrai, le doute fût impossible. Le commun des hommes n'a ni le temps , ni l'intelligence nécessaire pour décider en faveur ou contre le système de Berkeley. La sécurité, disons-nous, devait être absolue, irrésistible, inébranlable ; il en est ainsi. La croyance à l'objectivité des sensations, c'est-à-dire à l'existence des corps, est universelle, irrésistible, absolue.

323. La foi dans l'autorité humaine nous offre un autre exemple de cet admirable instinct. Cette foi est nécessaire à l'individu conmie à la société ; sans la foi au témoignage des hommes, l'individu serait condamné à l'isolement, partant, à la mort. Cette foi importe à l'existence même du genre humain. Elle se modifie selon les circonstances, elle a ses nuances, ses degrés, mais elle est. L'honmie croit à la parole de l'homme en vertu d'une loi de sa nature. Quand les témoignages sont nombreux, que des témoignages contraires n'en viennent point atténuer la valeur, l'assentiment devient irrésistible. Qui doute de l'existence de Constantinople? Et cependant, le plus grand nombre ne cpi^nait Constantinople que par ouï-dire.

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Sur qaoi repose la croyance au témoignage des hommes? Les raisons philosophiques que Ton peut invoquer en sa faveur sont généralement ignorées, et, toutefois , l'adhésion des ignorants n'est pas moins vive que celle des philosophes. Pourquoi ? c'est qu'il j a nécessité, et à côté de la nécessité un instinct pour la satisfaire. L'homme a besoin de croire à rhomme : il y croit. Chose digne de remarque ! cette faculté de croire est d'autant plus ouverte que la nécessité de croire est plus grande. Les esprits peu développés admettent tout ce qu'on leur dit ; leurs yeux sont fermés, ils marchent sur la foi d'autrui. Le jeune enfant qui ne connaît rien par lui-même croit, sans hésitation, les impossibilités les plus absurdes ; toute parole est pour lui un critérium infaillible de vérité.

324. Ce n'est pas seulement aux premiers principes intellectuels et moraux, à l'objectivité des idées et des sensations, au témoignage des hommes, que l'esprit donne un assentiment d'instinct. Il existe certaines vérités qui se présentent à l'improviste ; ces vérités demandent un jugement rapide, quelquefois une aciion immédiate ; on pourrait les démontrer, mais le temps manque à la démonstration. Ici encore l'assentiment est déterminé par une impulsion naturelle.

A cette classe appartiennent les jugements en vertu desquels nous affirmons l'impossibilité d'obtenir du hasard certains effets déterminés ; par exemple, l'impossibilité de composer le sermon sur la montagne en jetant à l'aventure des caractères d'imprimerie sur le sol, d'atteindre de loin un but imperceptible, etc. , etc.

266 LITRJB I. — DB Là CBRTITUDB.

Existe-t'il de cela une raison philosophique? Âjbsurément ; mais le vulgaire ne connaît point la théologie des probabilités. C'est une application spontanée, instinctive du principe de causalité, de Topposition naturelle de notre esprit à supposer un effet sans cause, Tordre sans une intelligence ordonnatrice.

328. Les raisonnements par analogie sont, pour ainsi dire, le fond môme de l'activité humaine. Gomment savons-nous que le soleil se lèvera demain? Par les lois de la nature. Gomment savons-nous que ces lois auront une durée? Il nous faut, à la fin, recourir à Tanalogie. Le soleil se lèvera demain, parce qu'il s'est levé aujourd'hui, qu'il s'est levé hier, qu'il en a toujours été de même ; et comment savons-nous que le printemps amènera les fleurs et l'automne les fruits? Il en a été ainsi dans les années précédentes. Les raisons que l'on peut donner en faveur de l'analogie, raisons que l'on établit sur la constance des lois naturelles, sur le rapport de certaines causes physiques avec des effets déterminés, sont ignorées du commun des hommes; mais l'assentiment est nécessaire an commun des hommes ou plutôt à tous les hommes ; et cet assentiment existe.

326. Les diverses espèces d'assentiment que je viens d'énumérer se peuvent nommer et se nomment en effet sens commun, excepté peut-être celui qu'entraîne Tévidence immédiate. Voici la cause de l'exception : si dans l'évidence immédiate il ne peut y avoir démonstration, il y a du moins vision très-claire de l'attribut dans l'idée du sujet. Mais l'exception est

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