CHAP. XXXIV. — RÉSUMA ET CONCLUSION
infinie, dans laquelle toutes les vérités sont une seule vérité, tous les biens un seul bien ; mais, coordonnés que nous sommes avec un monde d*êtres Gnis et par conséquent multiples, nous avons besoin de différentes puissances, nous avons besoin de facultés multiples qui nous mettent en contact avec cette variété de vérités finies, de biens finis ; et comme ces facultés ont un même principe, une même fin, elles sont soumises à l'harmonie qui est l'unité dans la multiplicité.
341 . Cette doctrine arrache la philosophie au scepticisme; loin d'exclure l'examen, elle l'étend et le rend plus complet. Déclarons hautement son principal avantage ; elle retient la pensée dans les régions du bon sens, et ne fait point du philosophe un être à part. La philosophie ne se peut vulgariser jusqu'à devenir une science populaire, et c'est un malheur ; mais qu'a-t-elle besoin de s'isoler dans l'absurde? Empêchons-la de dégénérer en philosophisme. Exposition des faits, examen consciencieux, langage clair: je ne puis concevoir autrement une bonne philosophie. Qu'on le comprenne bien ! ces qualités n'excluent point la profondeur, à moins que ce mot ne signifie ténèbres. Les rayons du soleil éclairent les régions les plus reculées de l'espace ; la lumière est partout.
342. Telle n'est point l'opinion de certains philosophes de notre temps. En étudiant les fondements de la science, ils croient nécessaire d'ébranler le monde. Pour moi, je n'ai pu me persuader que la mission de
la philosophie fût d^entasser des raines, et que pour examiner il fallût détruire. Je vais, par nn apologue, rendre sensible Textravagance de ces prétendus maîtres de la sagesse, au risque de scandaliser par ma simplicité leur sublime profondeur. Au reste, le lecteur doit avoir besoin de repos s'il m'a suivi à travers tant de traités obscurs que je serais heureux d'avoir rendus intelligibles, impuissant que j'étais à les rendre attrayants!
Une famille noble, opulente et nombreuse possède de magnifiques archives; là sont déposés les titres de sa noblesse, de ses alliances, de sa fortune. Parmi les documents, il en est quelques-uns que la forme des caractères, leur vétusté, les altérations, rendent d'une lecture difficile ; on soupçonne que plusieurs de ces documents sont apocryphes ; mais le plus grand nom-* bre est authentique ; il n'existe pas d'autre collection.
Survient un curieux, un antiquaire; il promène son regard sur les rayons encombrés, et dit : Ceci est une confusion. Pour distinguer le vrai du faux, pour établir Tordre dans ce chaos, mettons le feu aux archives, nous examinerons les cendres.
Que vous en semble? Ce curieux, c'est le philosophe qui, pour séparer la vérité de l'erreur dans les connaissances humaines, commence par nier toute vérité^ toute certitude, toute raison.
On dira peut-être : il ne s'agit point d'une négation, mais d'un doute.
Douter de toute vérité, c'est détruire la vérité; douter de toute certitude, c'est nier la certitude;
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douter de toute raison, c*est anéantir la raison.
Les lois de la prudence et du boa sens sont les mêmes dans les petites que dans les grandes choses. Suivons notre apologue, et demandons-nous ce qu'il y aurait à faire dans Thypothëse présente, selon le bon sens et la prudence.
Inventorier tous les titres sans exception, les classer proYisoirëment afin de faciliter Texamen, réservant pour la fin la classification définitive; noter avec soin les dates, la forme des caractères dans les manuscrits, les rapports de ces caractères aux dates, et constater ainsi leurs degrés d'ancienneté. Voir si, dans tel casier, ne se trouvent point quelques textes primitifs se rapportant à d'autres textes plus anciens, qui constatent i'origine de la famille. Établir une méthode claire et sûre pour distinguer ce qui est ancien de ce qui ne i'est pas; se garder de ramener tous les documents à un seul document, en exigeant une unité que rien n'établit, car il existe peut-être plusieurs actes primitifs et fondamentaux parfaitement distincts et indé^ pendants. Môme après avoir séparé les titres apocryphes des titres réels, il serait à propos de ne rien jeter au feu ; une pièce apocryphe peut mettre sur les traces d'une autre qui ne l'est point, aider à l'interprétation des pièces authentiques, et dans tous les cas servir à l'histoire des archives.
L'esprit humain ne fait retour sur lui-même, il ne s'étudie lui-môme qu'après de longs développements, après une longue éducation. Le moment venu, il découvre en lui un ensemble de sensations, d'idées, de I. n
SWO LIVBE I. — DB LA CRHTITUDE.
jugements, d'affections de toutes sortes, dans un inextricable mélange. Plus encore; il n'est pas seul dans le monde; il vit dans un rapport intime d'idées, de sensations, de jugements, avec des êtres semblables à lui ; ses facultés réagissent l'une sur l'autre ; elles subissent l'influence d'une multitude d'êtres dissemblables, infiniment variés, dont l'ensemble forme notre univers. Pour se rendre compte de ce qui l'entoure, pour étudier lui-même et l'univers, l'esprit humain fera-t-il de l'univers et de lui-même un monceau de cendres, sans espoir, comme le phénix, de s'élancer vivant du bûcher? Image vraie de ceux qui, pour devenir philosophes, commencent par nier toutes choses ou par donter de toutes choses. Choisira -t-il, au hasard, un fait, un principe, disant : c< Puisqu'il me faut un point d'appui, ceci sera la pierre sur laquelle je fonderai la science? » Ou bien, dédaignant l'analyse et fermant les yeux au jour, fera-t-il entendre cet absurde blasphème : « Tout est un ; rien n'existe en dehors de l'unité absolue; je me tiens à ce principe et ne veux pas en sortir?» Non, non! telle n'est point la destinée de l'intelligence. Se connaître ellemême, et partant étudier, classer ses facultés, les apprécier selon leur valeur ; loin de débuter par des efforts insensés et ridicules contre la nature, prêter aux conseils de la nature une oreille attentive ; voilà les devoirs de l'intelligence, voilà sonéternelhonneur. Point de philosophie sans philosophes; point de raison sans un être raisonnable ; donc, la préexistence du moi est une nécessitée Point de raison possible si