CHAP. III. — LE SOMHBIL ET LA VEILLE
de raison réfléchie, qui nous avertit de notre état et de rillusion dans laquelle nous sommes, n*est qu'une exception; en général, tant que le rêve se poursuit, nous n'admettons point de doute à son sujet. Nous serrons un ami dans nos bras, nous pleurons sur une tombe, et nous sentons comme en présence de la réalité.
23. La différence n'est point dans l'incertitude du moment, au contraire, la certitude est complète. Où donc est-elle? Gomment la raison peut-elle parvenir à la signaler? Comment la philosophie vient-elle à l'appui du sens intime et du sens commun? C'est ce que nous allons examiner.
Laissant de celé la question du rapport des sensations avec les objets extérieurs, et sans rechercher si, dans tel ou tel cas, leur témoignage est ou n'est point suffisant, mais à les considérer seulement comme des phénomènes de notre âme, nous affirmons que les sensations présentent deux ordres de faits parfaitement distincts et caractérisés : le sommeil et la veille. Notre sens intime atteste cette distinction; les idéalistes eux-mêmes sont forcés de la reconnaître.
En réfléchissant sur ce qui se passe en nous dès les premiers jours de notre existence, ou plutôt du moment où notre conscience s'éveille, il nous est facile d'observer que nous éprouvons, d'une manière périodique et constante, deux ordres de sensations : les unes, plus ou moins claires, plus ou moins vives, limitées à leur objet, privées du concours du plus grand nombre de nos facultés, sans réflexion sur elle-même;
les autres toujours claires, toujours vives, appuyées du concours de toutes les facultés, soumises à la réflexion qui les étudie et les compare, en même temps qu'à notre libre arbitre ; à notre libre arbitre qui peut les varier, les modifier, les supprimer ou les reproduire sous mille aspects divers.
Je vois le papier sur lequel j'écris; je réfléchis sur l'acte que j'appelle voir ; je reprends ou je quitte ma réflexion, je rattache, à mon gré, cette sensation à d'autres sensations, à mille pensées, à mille caprices divers. Ce qui se passe maintenant s'est toujours passé ; je l'éprouve toutes les fois que s'accomplit en moi, pendant la veille, le môme ordre de phénomènes.
Mais si je rêve que j'écris, alors même que (chose rare) les conditions du rêve soient parfaites, je ne me sens point dans Texercice simultané de mes facultés ; je ne réfléchis point sur Tétat où je me trouve ; je n'ai pas une conscience entière de ce que je fais, je ne suis pas en pleine possession de moi-même, de cette lumière vive, claire qui, dans l'autre état, inondait tous mes actes et les objets de mes actes. Éveillé, je pense à ce que j'ai fait, à ce que je fais, à ce que je ferai. Je me rappelle mes rêves; je les juge et les qualifie; je les compare avec l'ordre, avec la suite rationnelle des phénomènes qui s'offrent à moi durant la veille. Dans le rêve rien de tout cela. Peut-être la sensation sera-t-elle aussi claire, aussi vive, mais ma volonté n'y est pour rien. L'impression est isolée, c'est Pacte d'une seule faculté sans comparaison fixe et constante; bien plus, le phénomène n'a qu'une durée très-courte;
CBAP. m* — LE SOMMEIL ET LA VEILLE. 'M[\
je perds bientôt la conscience de mon ûtre, ou j'entre dans un état nouveau, je m'éveille. Je m'éveille, et des phénomènes clairs, lucides, connus, se reproduisent en moi ; ces phénomènes supportent l'examen de la raison qui les compare entre eux et avec ceux qui les ont précédés. Donc, indépendamment de toute idée du monde extérieur, nous distinguons avec certitude les deux ordres de phénomènes compris dans ces mots : le rêve et la veille.
Donc arguer, contre la certitude de nos connaissances, de la difficulté que nous éprouvons à distinguer la veille du sommeil, n'est qu'un sophisme sans valeur, puisque le fait sur lequel il s'appuie est complètement faux. Loin de croire à l'impossibilité de distinguer philosophiquement ces deux états, j'ose affirmer que la différence qu'ils présentent est un des faits les plus clairs et les mieux constatés de notre nature.
Cette vérité bien établie, et supposant que personne ne nous demandera de prouver que les sensations du rêve ne relèvent point des objets extérieurs, et que partant elles ne peuvent être invoquées comme moyens d'arriver au vrai, nous passons à une question plus importante et qui offre aussi plus de difScultés.
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qui n'a d'issue que vers le sud, et ça et là dans quelques interstices qui semblent lézarder la haute muraille, travail gigantesque de la nature. Ce spectacle est-il placé sous mes yeux? Non, mais n'importe; quelle que soit la distance, je puis le renouveler à mon gré.
Peut-être même ces images s'offriront-elles à ma pensée malgré moi, mais je reste libre de m'en distraire; je puis, pour ainsi dire, à volonté, lever ou baisser la toile.
Le fait que je viens de décrire se reproduit de mille manières ; ainsi j'éprouve intérieurement une suite de phénomènes qui représentent des objets extérieurs. Toutefois, je ne suis point soumis à ces phénomènes; par un acte de ma volonté libre, je les éloigne et les rappelle tour à tour.
Mais à côté de ceux-ci, je sens qu'il en est d'autres qui se produisent indépendamment de ma volonté, et sont soumis à certaines conditions auxquelles il m'est impossible de me soustraire, sous peine de ne point obtenir ce que je me propose.
J'éprouve la sensation produite par la vue d'un tableau; en langage ordinaire, je vois un tableau placé sous mes yeux. Supposez que ce tableau soit un phénomène purement interne; nous allons étudier les conditions de son existence, abstraction faite de toute réalité extérieure, y compris celle de mon corps ou des organes par lesquels les sensations me sont transmises ou semblent m'êtrc transmises.
Le tableau est là, je le vois. . . , je cesse de le voir. . .