‹ Philosophie fendamentaleChapitre 42 sur 184 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

PROBLÈME DE LA REPRÉSENTATiON. MONADES DE LRIBifiTZ.

105. Cette prétention, de trouver une vérité fondamentale, mère de toutes les vérités, de donner une base unique à la science humaine tout entière, peut sembler indifférente au premier abord ; je la crois pleine de périls. Regardez au fond de la question. — Vous verrez apparaître deux systèmes à peu près identiques : le panthéisme et la divinisation du moi.

106. Le fait ou la vérité réelle, servant de base à toute science, devrait être perçu d'une manière

< Voyez la note IX, à la fin du volume.

CHAP. X. — PBOBLèMB DR LA BIPRfeiElfTATIO!!. 81

immédiate; autrement, il faudrait donner» au moyen de perception, le titre de vérité première ; si le fait médiateur était cause relativement à Tautre, il est évident que ce terme moyen serait le fait primitif. Même difficulté, si Ton accorde Fantériorité non à Yêtre^ mais à la connaissance. Gomment, dans cette hypothèse, expliquer la transition du sujet à Tobjet, c'est-à-dire la légitimité du moyen à Taide duquel le fait primitif serait perçu?

L^union intime, immédiate de Tintelligence avec le fait qu'elle connaît, est indispensable ; or, comme le moi n*est uni de la sorte qu*avec lui-même et ses propres actes, il devient évident que le fait cherché n'est autre que le moi. Nous ne connaissons, d'une manière immédiate, que les phénomènes de notre conscience ; c'est par eux que nous entrons en communication avec le non-moi. Donc, s'il existe un fait primitif, origine de tous les autres, ce fait ne saurait être que le moi. Rejeter cette conséquence, c'est reconnaître que la base de la science transcendantale, c'est-à-dire la vérité une, n'existe point. Voilà comment des prétentions philosophiques, innocentes en apparence, mènent à des abîmes.

107. On a cherché à éluder ce raisonnement; bien que les objections qu'on apporte n'aient pas une grande valeur, nous allons les exposer et les résoudre.

« Il n'est point nécessaire que le fait, origine scientifique de tous les autres faits, soit réellement origine. Etablissez une distinction entre les prin-

cipeg de Vêtre et du connaître^ et la difficulté disparaît. Placer dans le moi la cause de tout ce qui existe serait contraire au sens commun ; il ne Test point de considérer le mot comme le principe représentatif de toute connaissance. Le mot représentation n^est pas synonyme de causalité. Les idées représentent les objets et ne sont point cause relativement aux objets représentés. Pourquoi refuserions-nous d'admettre l'existence d'un fait, représentation virante de tout ce que l'esprit humain peut connaître? La perception de ce fait devant être immédiate, et présente d'une manière intime à l'intelligence, ce fait ne peut être que le moi. Ce n'est point là diviniser le mot; la force représentative que nous lui attribuons, il peut l'avoir reçue d'un être supérieur. Dans cette hypothèse, le moi n'est pas une cause universelle, c*est un miroir qui réfléchit à la fois, et le monde intérieur et le monde extérieur. »

Cette explication rappelle le système des monades de Leibnitz ; création magnifique de l'un de ces rares et puissants esprits dont les siècles et l'humanité s'honorent. Le monde entier, composé d'êtres simples, représentant l'univers dont ils font partie, mais le représentant d'une manière adéquate à leur catégorie et coordonnée au point de vue qui leur correspond, selon la place qu'ils occupent ; tous ces êtres se déroulant en une chaîne immense qui, partant de l'ordre inférieur, s'élève jusqu'au seuil de l'infini ; enfin, au sommet de toutes existences, la monade qui contient en elle-même la raison de toutes les

CHAP. Z. ^ PBOBLÈMI DB L4 BEPBi8BHT4TI0!f. 83

aatreSy qui les a tirées du néant, qui leur a donné la Yerta représentative, qni les a distribuées en calégo* ries harmoniques, établissant entre elles une sorte de parallélisme de perceptions, de volonté, d'action, de mouvement, de sorte que, sans se confondre, elles marchent dans la conformité la plus parfaite, dans un ineffable accord. Ce rêve étonne la pensée*, rêve snblime que le génie de Leibnitz pouvait seul concevoir.

108. Notre tribut d*admiration payé h Tauteur de la Monadologiey je dois faire observer que sa conception n*est qu'une pure hypothèse à laquelle toutes les ressources du talent n'ont pu donner une base solide. Passons sous silence les graves difficultés qu'elle soulève contre le libre arbitre; bornons-nous à Tétudier dans ses rapports avec la question qui nous occupe.

Et d'abord, si la force de représentation attribuée aux monades n'est qu'une hypothèse, elle ne donne l'explication de rien, à moins que la philosophie ne soit devenue un jeu de combinaisons ingénieuses. Le moi est une monade, c'est-à-dire une unité indivisible; vérité incontestable. Le mot est une monade représentative de l'univers, affirmation gratuite ; jusqu'à ce qu'on l'ait prouvée, nous pouvons n'en tenir aucun compte.

109. Admettons que le mc>t possède la vertu représentative comme l'entend Leibnitz. Cette hypothèse n'en laisse pas moins subsister tout ce que nous avons dit contre l'origine première de la science transcendantale.

Leibnitz explique rorigine des idées, il n'explique pas leur enchaînement; il fait de Tàme un miroir dans lequel, en vertu de la volonté du Créateur, tout vient se peindre; mais de l'ordre des représentations ou de la manière dont elles naissent les unes des autres, il ne nous révèle rien, ne leur assignant d'autre lien que l'unité de la conscience. Ce système est donc hors de cause. Il ne s'agit point, en effet, de la manière dont les représentations existent dans l'esprit ou de leur origine, mais de l'opinion qui prétend établir la science humaine tout entière sur un fait unique, et donner l'enchaînement des idées comme de simples modifications de ce fait. Leibnitz n'a rien prétendu de semblable; rien, dans ses ouvrages, n'autorise à croire qu'il ait professé cette doctrine. Laissons-la donc tout entière à la moderne Allemagne.

1*" Loin de croire à l'identité universelle, Leibnitz établit une pluralité, une multiplicité infinie; ses monades sont des êtres réellement distincts et différents.

2"" L'univers entier, composé de monades, procède, selon ce philosophe, d'une monade infinie, non par émanation, mais par création.

3® Il place dans la monade infinie, c'est-à-dire en Dieu, la raison suffisante de toutes choses.

4® La connaissance accordée aux monades est un don de Dieu vodontaire et libre.

5® Cette connaissance et la conscience de cette connaissance appartiennent aux monades individuel*

lement; Lriboîtz n*a janais songé, mènie d*iine naniére âoignée, à ce fond absolu de tontes choses qui, dans ses tianrfonnati<His, sVlêre de Fétat de sâtnre à criai de oMiscîence, on qui. descendant des régions de la conscioice, se transfonne et devient nature.

110. Des différences si nurqnées noos dispensent de commentaires; elles pniavent, josqn^à réridence, qoe la philosophie dn ntoi ne se peut courrir dn nom de Leibnitz. Â vrai dire, ce n*est point là le bot auquel nos philosophes aspirent; roriginalité, Toilâ leur idole; idole à laquelle ils sacrifient le bon sens. Hegel, Schelling, Fichte, chacon en particnlier, ont prétendu renourder la science et fonder une école. Kant, pour éviter Taccnsation de plagiat et renier Berkeley, a ponssé cette ardeur de nouveauté jusqu^à défigurer son œuvre, la Critique de la raison pure^.

Page 1