LETTRE A MONSEIGNEUR
dante de la [>hrase espagnole. — Ai-je réussi ? — je le souhaiterais* Je le souhaiterais, car la Philosophie fim-damcnlale mérite qii on s'y arrête et qu'on l'étudié. Le génie catholique n'a rien produit, depuis longtemps, ni de plus sain, ni d^aussi fort.
« Je n'ai point la prétention de créer en philosophie, » dit Balmès. Ces quelques mois nous donnent, non pomt la mesure, mais le secret de son talent*, talent original et profond ^ original surtout, dans notre siècle de prétentions orgueilleuses, en ce qu'il est modeste. Le philosophe ne crée pas la vérité^ il la constate ou Texpose.
Modération et bon sens, voilà le caractère essentiel et dominant de 1 auteur de la Philosophie fondamentale; le hon sens, qui n est pas le génie, mais sans lequel le génie oeaae d'être une lumière pour derenir un incendie. Ajoutée à ce don une oemiaissanee profonde de la philo* Sophie scoiastique et de la sophistique moderne, un coup d'œii calme et aâr. Balmès fait la part grande et belle à l'intelligence de Phomme, tout en la soumettant à la raison supérieure et par excellence, qui est Dieu. Il ne se donne point pour mission unique d'attaquer et de détruire ; son œuTre est à la fois une œuvre critique et une ueuvrc dogmatique, te Assez de ruines, diL-il quelque part : les ennemis de la vérité se déploient devant nous et contre nous sur une ligne immense ; laisaons la guerre de tirailleurs; établissons, de notre côté et jusque sur le teiTitoire ennemi, des colonies mihtaires dont la fonction soit en même temps de oombattre et de fertiUser. «
Le livre de Balmès n^est pas Mm Phiiomphie dans le sens ordinaire du mot. L'auteur, déblayant le terrain que les sophistes du dix-huitième et du dix-neuvième sièGie ODt encombré, creose jusqu'au fondonents de la
L^ÊVÉQCE D*ORLÊA\S
pensée iuiiiiaine. 11 fallait sonder et raflfermir le sol si souvent et si profondément ébranlé. Si j'avais à faire le
panéj^} 1 iqiic de Balmès, j'insislerais sur le côté pratique de sou talent. C'est um des qualités les plus remarquables de cet éminent esprit. L'homme n'a pas été créé pour s'épuiser à penser qu'il pense, oti bien à chercher Je pourquoi de sa pensée; l'édihce de nos connaissances doit porter sur un fait, non sur une abstraction.
Le premier des quatre volumes de la Philosophie fortdamenlale est consacré tout entier à la certitude et pourrait former «une œuvre à part. Platon, saint Thomas et son commentateur le cardinal Cajelan , Desearles, Malebranche, Leibnitz, Vico, Dugald-Stewart, M. Cousin, Kant, Fichte, Schelling, etc., sont étudiés, discutés, mis à leur rang dans l'œuvre du philosophe er>pcigriul. Saint Tiioinas surtout, qu'il connaît à fond, lui fournit des citations admirables. J'ai déjà dit, Monseigneur, que Balmès s'était nourri, dès sa jeunesse, des meilleurs auteurs scolastiques, et qu'il devait à cette étude sévère la richesse et la sécurité de ses vues. La philosophie scolastique, fille du catholicisme, tient de lui et conserve une vertu secrète et profonde de rectitude et de vérité. Hooteux de dénigrer sur la parole d'autrui, quelques esprits curieux et sincères ont voulu, de nos jours, voir de leurs yeux-, ils ont voulu juger par euxmêmes les grands monuments de la science chrétienne, et, comme les laboureurs de Virgile, ils sont restés frappés de respect et de stupeur :
Grandiaque eflMg mimbltar OBBa aepnkrlB.
ViftG., Gwtg,
Balmès n'est pas seulement philosophe, il est théolo-
LETTRE A Ma^jSElGI^EUR
gien. On s'est efforcé, de[)Liis un siècle, d'armer Tune coatre Tautre la théologie et la philosophie. Me craignons pas d'imputer à cette erreur capitale une grande partie de nos désordres et de nos malheurs. Ces deux sœurs, héritières de la vérité, bien qu à des titres et à des degrés divers, ne se peuvent séparer et devenir ennemies qu'aussitôt Tesprit humain ne dégénère et ne tombe dans une sorte de déiaiiiance. Baimès est philosophe complet parce qu^l est théologien ; j'oserai dire pareillement qu*il est bon théologien parce qu^il est philosophe. La théologie moissonne dans le champ de la vérité^ la philosophie a aussi son œuvre, œuvre de préparation et de recherches, et, comme sa sœur, elle a droit aux récompenses de celui qui paye au centuple tout labeur entrepris en son nom. Laissons-la, modeste et laborieuse, glaner sa gerbe à côlé des moissonneurs^ souvenons-nous de Rnth et de Booz; Thumble glaneuse peut devenir l'épouse légitime du patriarche, la mère des prophètes, et préparer Jésus^Ghrist au monde.
Je regrette, Monseigneur, que les bornes d^une lettre ne me permettent point de montrer cominijut notre auteur, après avoir analysé les divers systèmes spiritualistes ou sensualistes qui prétendent tirer toute vérité d'une sensation ou d*uue taculté isolée; après avoir mis en regard, avec un rare talent d exposition, Descartes et Fichte, Kant et les scdastiques ; après avoir prouvé que Fichte a mal copié Descartes, après avoir mesuré la distance qui sépare le sopUiste orgueilleux de 1 liomme de génie; après avoir montré que les idées transcendantaies de Kant avaient été connues, discutées, exposées presque dans les mêmes termes par les pliilosophes du moyen ^e \ comment, dis-je , il serre de près et force
l'évéque d'orleans.
dans les nuages où ils se sont retranchés les représentants de la moderne Allemagne , Kant , Scheliinij , Hegel, etc.
Le choix que Balmès a su faire de son antagoniste
Kant, au milieu du l)iint de réputations plus modeiiieb et plus éclatantes, suffirait seul pour donner une haute idée de la sécurité de son roup d'œih On sait le rôle que Il professeur de Kœnigsberg a prétendu jouer en philosophie. Jusqu'à lui, la pensée avait été, pour ainsi dire, soumise aux objets extérieurs; Tidée se modelait sur les choses. KatiL soumet le monde extérieur à l'idée; 1 homme fait les choses à son image. L'intelligence de 1 homme est comme le soiril autour duquel le monde objectif doit graviter; scepticisme irrémédiable et sans terme. Kaiit est un Copernic en philosophie^ mais le Copemjc de Terreur.
Vous ranarquerez. Monseigneur, la manière dont Balmès expose le célèbre |ji i[iripe de Descartes : « Je pense, donc Je suis. » 11 prouve, par des textes formels, que ce principe n'est point, dans b pensée du philosophe français, une abstraction de l'esprit, un pur raisonnement, mais un fait que la philosophie constate. » Vous pouvez douter de Texistence de Dieu, de la réalité du monde extérieur: mais quoique vous fassiez, vous ne pouvez douter de vous-même ; et, ce fait de votre existence établi, vous êtes forcé de revenir à Dieu , etc. » Qui ne connaît les batailles livrées autour de ce principe qu'il fallait enlever à tout prix î
Voici les titres des livres qui forment les trois derniers volumes dé la Pkihsùphie fandamentale ; ils donnent la marche et le plan de l'auteur : Sensations, Idée, Étendue et Espace, lÊtre, 1 Unité et le Nombre, le
LfSTTRE A MONSEIGNEUR
Temps, l'infini, la Substance, la Nécessité, la Causalité , questions qui Tamènent à traiter du Panthéisme,
cette grande erreur de notre temps.
Lorsque fialmès ouvrait un livre pour Tétudier, il commeiKj iit parla table des matières; et s^arrétant à Tintitulé du l"" chapitre, dit son habile historiographe (l elégânt et consciencieux traducteur du Protestantistne comparé au Caiholieisme)^\\ composait le chapitre avant de lire l'auteur. On comprend quels trésors il dut amasser pur cette méthode, toute lecture devenant ainsi pour lui une composition originale et une œuvre critique* Devons-nous reprocher à Balmès de négliger quelquefois la forme et d^avoir trop écrit? — 11 s'agissait de venir en aide à la société ébranlée; le mal était partout, Balmès ne pouvait s'empêcher de le voir. II s'est prodigué ; c^est la tentalioii des natures généreuses. I.e temps manquait; la vie s'en allait; ajoutons quïl est mort à la fleur de l'âge et quand son talent pouvait grandir encore. La vérité est comme un diamant bruL dont certaines intelligences privilégiées ont pour mission de tailler quelques facettes ou de repolir celles que Terreur a tenues; la vie, vous le savez, Monseigneur, s'use vite à ce travail; mais qu'importe à ceux pour qui la vie du temps n'est qu'une halte impatiente et dont les espérances sont ailleurs!
Balmès avait eu le bonheur de recevoir une éducation religieuse et austère. Ce grand esprit ne connut jamais ni rindiftérence ni le doute; Tindifférencq, cette lèpre de notre tem[)s ^ le doute, négation honteuse, sorte de compromis entre les faiblesses de rinlcUigence et celles de la volonté. H a cherché la vérité non dans les ténèbres mais à la lumière ; heureuse condition des esprits chrétiens; cachet particulier des grands siècles et des
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grands canictères. Halmès appartient, par 1 ampleur et la sérénité de son esprit, à Técole philosophique dont Tau* leur de la Connaissayice de Dieu et de soi-même est liin des plus illustres représentants, il sait et il croit, et la science et la foi rayonnent doucement dans sa parole*
Heureux ceux qui croient! Heureux ceux dont la jeunesse a reçu les enseignements féconds de la foi \ heureux ceux qui n'ont point épuisé dans les énervantes obsessions de l'orgueil cette sève de vérité! C'est au parti |>Lis énergique de la volonté sur les passions que sont dues les grandes vertus^ c'est au parti pris vigoureux de la raison sur elle-même, sur son insuffisance ou son orgueil, que Tesprit humain doit ses grandes découvertes et ses prc^rès. Qu'il me soit permis de finir, Monseigneur, en souhaitant à mon pays Tordre et Tapaiscment dans la foi ^ à ceux qui liiout ces lignes, ce don de Dieu dans leur intelligence.
Veuillez agréer le respect profond et filial avec lequel j'ai rhonneur d'être,
Monseigneur,
De Votre Grandeur,
Le serviteur très humble et tout dévoué,
MANËC (ÉDOUARD).
OrléttOft, 20 iftovier 4883.