CHAPITRE 1''% ~ lliPOilTAKG& m Lk WE&TlOn. Il
limites, Tei^ainen des questions relatives à la certitude les constate ou les pose.
Ka pciiéhaat dans les profondeurs où ces questions nous conduisent, l'entendement se trouUe, le cœur se sent oppressé d'une soi le de terreur religieuse. Tout à riieure nous conlempUons avec admi-» ration Tédifice des connaissances humaines; notre orgueil se plaisait à mesurer ses dimensions colos* sales, ses formes élégantes, sa construction gracieuse et hardie. Nous voilà dans les en U ailles du monument ; on nous conduit par des souterrains pleins de ténèbres, et là, comme sous rinfluence d'un rêve, il nous semble que les fondements s'atténuent, se vab* porisent, et que Tédifice tout , entier reste floUant dans les airs.
4. Si j'ose aborder la question de la certitude, ce n'est pas que je méconnaisse les diflicultés dont elles est hérissée. Mais les dissimuler, serait-ce les résoudre? Sachons pénétrer dans le vif : c'est la première condition de toute analyse. L'enten* dcmenl de Thomme ne perd rien à découvrir les limiter qu'il ne peut dépasser. Cette découverte, au contraire, le grandit et le fortifie. Ainsi le naturaliste, que l'amour de la science a conduit dans les entrailles de la terre, éprouve un mélange indéfinissable de terreur et d'orgueil lorsque, à la pâle lueur de sa lanoipe» il contemple les masses énormes et croulantes qui pendent sur sa lète, ou que, prêlanl l'oreille, il entend sous ses pieds les mugissements sourds et lugubres deTabime.
s LlVim I. 0fe LA GEftallDE.
Dans l'obscurité des mystères de la science^ dans rincertitude, dans les assauts du doute qui menace de renverser eu un iosiaut rceurre de la sagesse des siècles, il y a quelque chose de grand qui attire et captive. La coniemplatiou de ces mystères a fait le charme des plus grands esprits» à toutes les époques. Le génie qui agitait ses ailes sur TOrient et la Grèce, sur Rome et les écoles du moyen âge, est le même qui plane sur PEurope moderne. Platon, Aristote, saint Augustin, Abélard, saint Anselme, saint Thomas* d'Aquin, Louis Vivès, Bacon, Descartes, Malebrandie, Leibnitz, tous, et cliacua à sa manière, se sont flontis possédés de inspiration philosophique. Eh! oui ! L'inspiration ! . . . Car il y a inspiration dans la philosophie, et une inspiration sublime.
Tout ce qui force Thomme à se recueillir, tout ce qui l'appelle à méditer les mystères de son àrne, rélève et le perfectionne en le détachant des objets matériels, en lui rappelant son origine, en lui révélant ses hautes destinées. Dans ce siècle de jouissancea grossières où tout développement des forces de Tesprit est mis au service des satisfactions du corps, il con-» vient de réveiller, de remettre en honneur ces grandes questions ; l'entendement s'y plonge et s'y dilate en liberté, dans des espaces sans ûn.
Il n'est donné qu'à l'intelligence de s'étudier ellemême ; la pierre tombe et n'a point conscience de aa diute; la foudre calcine et pulvérise, elle ignore son redoutable pouvoir ; la fleur ne sait rien de sa grâce et de sa beauté; Tanimal suit ses instincts et neles ititer*
GHAPITHS H.^tfkf IW Vk QUESTION. 7
rogo fm ; inl, l*bMMiê, organiiatioii fri^ile, bientôt
rendue h la poussière, porte en lui un esprit qui, noa eoateiit d'erabraiBtf le menée, s'inquiète de se com- {Nnendre, se replie au dedans de Iui*mèmc comme d ans un sanctuaire dont il est à la fois et le prêtre et l'oracle. Que sui»*jef que fais^jef qu'est-ce que ma pensée? pourquoi? comment.^ Uue sont les phénomènes que je sens -en mei 1 quelle en est la cause ? dans quel ordre sont-ils produits? quelles sont leurs rel>*tions? Questions graweè^ pleines de ténèbres, mais questions subli* mes ; témoignage glorieux qu'il est au dedans de nous quelque otaoee de supérieur à la nature inerte, quel*que chose dont PactiYité Intime, spontanée, nous oflîre l'image de cette activité iniinie qui a tiré le monde du néant par un seul acte de Tolonté ^
CHAPiï&Ë U.
5. Sonames-nous certains de quelque chose? ~ Ooi, répond le sens commua. Sur quei repose la
certitude? Quels moyens avons-nous de l'acquérir? Problèmes diffîciles que la philosophie se propose de résoudre.
loL question de la certitude embrasse trois questions
* Yojjei la oote i à la fia du YOlume.
8 LIVRS I. OB U CBiVlTinM.
toutei» difiCérentes, bien que Vw ait coutume de les confondre. De là des diffleultés presque insuraion^ lubies, ces matières, alors même qu^on les analyse avec rexActiUide la plus senipulause, restant pleines
d'obscurités.
Pour bien fixer les idées, U convient donc de distinguer l exisience de la ceiiitiule, les fondements lesquels elle s'appuie, et la manière doiU on l'acquiert^ L'existence de la certitude est un feit incontestable; ses fondements sont l'objet des recherches de la idiilosophie; la manière dont on Tacquiert est le plus souvent uu phéiiuinèiie occulte qui ne relève pas de l'observation.
6. Appliquons cette distinction à la certitude de l'existence des corps.
Que les corps existent, c'est un fait dont nul homme en son bon sens ne saurait douter. Nous croyons, en dépit de tous les sophismes, à Texistence du monde corporel. Cette conviction est un pliéiioinène inhérent à notre existence même ; conviction inexplicable peutêtre, mais nécessaire, invincible.
Sur quoi se fonde cette certitude ? Ici, nous nous trouvons en présence, non plus d'un simple fait, mais d'une question que chaque philosophe résout à sa manière. Descartes et Malebranche ont recours à la véracité de Dieu; Locke et Condillac appellent à leur aide le développement et le caractère particulier de certaines sensations.
Comment Thomme acquiert-il celte certitude ? Nul ne le sait ; il la possédait avant de réflédiir ; il s'étonne
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qu'elle puisse èlre un objet de discussion, iiiuiik de l'interroger sur le mode de cette acquisition précieuse. Elle est pour lui comme un fait à peine distinct de son être. L'esprit s'est développé, tnaiê les loi$ de ce développem»t restent cachées comme celles qui ont présidé à la génération et à l'accroissement des corps.
Ainsi doue, il ne s'agit point, pour la philosophie, de disputer sur le fait de la certitude, mais de l'ex* pliquci . Débuter par le doute universel, c'est s'interdire toute science ; impossible de faire un pas, si nous ne sonmies certains de quelque chose. Un sceplicisme complet serait la fohe; la folie à la plus haute puissance* Plus de communication de l'homme avec riiomme; impossibilité absolue de toute suite coordonnée d^opérations extérieures, de pensées, d'actes de Ja volonlé.
Constatons le fait de la certitude, et n'allons point
placer la démence au seuil même du lempie de la sagesse.
7. Tout raisonnement a besoin d'uii point d'appui. Ce point d'appui ne peut être qu'un lait. Interne on externe, idée ou objet, le lait existe; il faut d'abord supposer quelque cliose, et ce quelque chose est un fait.
Que diriez-vous de l'anatomiste qui , pour étudier les merveilles du corps humain, brûlerait le cadavre et jetterait ses cendres au yent?
8. Mais, dira-ton, la philosophie commence doue par une affirmation et non par l'examen i Oui ; il m est ainsi : vérité féconde qui ferme la porte à bien
10 VMm U » DB LA CBMtTOm.
des sophismes et qui va rép^dre des flots de lumière sur la ttiéorie de la eertitode.
Peosery c'est affirmer, n'aflirmat-ou que le doute; raisonner, c'est affirmer renchatneinent des idées, c'est-à-dire le monde logique tout entier. Fichte, qui certes n'était {KHnt un esprit faible, traitant du point d'appui des connaissances humaines, corn* loeoce par une aifirmation , et ii l'avoue avec une franchise qui l'honore. Void Gomment H s'exprime à propos de la réflexion dont il fait la base de la phiio^ Bophie:
« Les règles auxquelles la réflexion se trouve soumise ne sont pas encore démontrées ; on les suppose facHement admiees. A lemr origine la plus reculée, elles dérivent d'un principe dont la légitimité ne peut être établie que sons la condition qne ces règles ellesmêmes soient justes. C'est un cercle, mais un cerde inèmtëbk dont la supposition, une fois reconnue et franchement avouée, nous permet, afin d'asseoir le principe le plus élevé, de donner créance à toutes les loi» de la logique geJDirtâÊi Le ChMiîfA oA nous allons entrer, avec la réflexion, exige pour point de départ une propoeitton quelconque, unanimement accordée, sans wcuae contradiction. > (FichtCi Doctr. de la edenee, i** partie, % V'.}
9. La certitude est pour nous une nécessité heureuse ; la nature nous l'impose; les philosof^s eux« mêmes ne se peuvent déponiHer 4e la nature. On TOprochait à Pyrrhon de n'avoir point mis, dans un danger pressant , sa conduite en barmonie nvec les
CHAI^tTRE ^ ÉTAT DE LA OtJfi9ÎION. 1 1
priiicipes du 6cei>ticMme qu'il {urofessait : c U est difiieile de se dépouiller tout à fait de la nature huitaine, » r^oodit le philosophe.
10. Ainii dofie, èn honne philosophie, Texistence de la certitude est hors de cause ; la question roule, seuiement, M «ur iei «lollft qui la déterminent et sur ks moyens de ^acquérir. C'est un patrimoine qui cé I» paît peidre, voutàt-'Oii aliéner les titres qui iwus en garantissent la propriété. « Je pense, je MfiS) îe v^ux; j*ai un eorps qui m'appartient ; il est, sÉtoiir de «Mit^ d'antres corps smUables au mien ; il existe un monde matériel. » Afûnnations que nul ii*hésitB à formuler. L'hiiaiànité , antMeorement à tous les systèmes, a été en possession de la certitude ; rindividu la possède au même titre que Thn* Sianité, bien que dnrÉfil ta ^ M ne s'avise jamais, peut-être* de se demander ce «^"est le monde, ce qu'est mn corps, ou m qmi oonsMent h sensation, la pensée, la volonté. Que Ton creuse autour des fondements de la certitude jusqit^à les ébranler; que Ton soulève les difficultés les plus graves, le doule absolu n'en refera pas moins imposriMe. U n'a ja<^ mais existé de véritable sceptique dans toute la force du mot, il n'en existera jamais.
11. n en est de la eeriMude oomne de toutes nos connaissances ; le fait nous apparaît clairement et en fdîef, mais nom n'en povrons p^iétrer k nature in* lime. JNotie entendement atteint les phénomènes soit derordre maitérid, soit de l'ordre spidtad ; U possède une pénétiaiion suffisante pour découvrir, pour
fixer, pour classer les lois qui les régissent; mais
s'il veut s'élever à la compréhension de Tessence même des choses, s'il veut recherdier les principes sur lesquels repose la science dont il est si fier, le terrain tremble sous lui et s^abime.
Par bonheur, avant qu'on ne songeât à disputer sur la certitude , tous les bomimes étaient certains qu'ils pensaient, voulaient et sentaient; qu'ils avaient mi corps soumis, dans ses mouvements, à la volonté; qu'il existe un ensemUe de corps que l'on nomme laùvers. En dépit d'une fausse science, la certitude a maintenu son empire même sur ceux qui la nient; il n'a été donné à personne de dépasser Pyrrhon, de trouver qu'il fût jCadle de se dépouiller de la nature humaine»
12. Que certains esprits déterminés à violenter le sens commun ne puissent fausser la droiture de leur instinct, je ne l'oserais dire ; mais j'affirme, sans liésiter,
1» Que nul n'est parvenu & douter des phénomènes internes dont il sentait la présence; 2"* que si» par exception, un homme se peut persuader que les phénomènes qu'il perçoit sont dépourvus de leur réaliié correspondante dans le monde extérieur , cette exception ne saurait passer, aux yeux de la science et de la raison, que pour une sorte de iolie, Berkeley, niant l'existence des corps et forçant la nature è plier sous les subtilités de l'esprit, n'esl qu'un phénomène étrange, un objet de curiosité dans son isolement : c La folie, pour sublime qu'elle soit, ne laisse pas d'être folie» *