CHAPITRE XXn. — DE L^ÉVIDEXCE COMME PRINCIPE
l'objectif, affirmer que les conditions subjectives sont le reflet des conditions objectives -, passer de l'idée à l'objet de l'idée, transition qui constitue le problème le plus transcendantal, le plus difficile, le plus obscur de la philosophie. Le lecteur peut voir que mon assertion n'est point un paradoxe : Le principe de l'évidence n'est pas évident.
222. Que dirons-nous donc de cette proposition : « Ce qui ect évident est vrai? » L'attribut ne se faisant point voir dans l'idée du sujet, ce n'est pas un axiome, ce n'est pas une proposition qui se puisse démontrer , puisque toute démonstration doit reposer sur des principes évidents, et consiste à tirer de ces principes une conséquence qui leur appartienne d'une manière évidente -, or cela ne se peut, si l'on ne présuppose la légitimité de l'évidence, c'est-à-dire l'objet même de la démonstration. Comment le principe sur lequel vous voulez établir votre raisonnement vous est-il connu? Comment savez-vous qu'il est vrai ? — Par l'évidence. — Mais il s'agit de prouver que ce qui est évident est vrai ; pétition de principe. Les règles logiques auxquelles tout raisonnement doit se plier sont des vérités d'évidence. Donc, si l'on ne suppose que ce qui est évident est vrai , on ne peut même raisonner.
223. Trois caractères distinguent un principe fondamental. Nous savons que le principe de l'évidence ne se peut appuyer sur nul autre principe : premier caractère ; si ce principe fléchit, tous les autres s'écroulent, y compris le principe de contradiction, qui
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n^est connu lui-même que par évidence : deuxième caractère. Voyons si, aux deux premiers, le principe d'évidence réunit le troisième, je veux dire, s'il est possible, à l'aide de ce principe, de ramener au vrai quiconque voudrait nier tous les autres.
Il nous semble difficile qu'un homme puisse nier le principe de contradiction, en même temps qu'il reconnaît le principe d'évidence. Toutefois, cette supposition extravagante reçue, la question peut se formuler ainsi : Cet homme admet-il l'évidence des principes? S'il ne l'admet point, son entendement est différent de celui des autres hommes. Cette différence se nomme fohe. S'il l'admet, nous ferons le raisonnement suivant : De votre aveu, ce qui est évident est vrai-, or tel principe est évident pour vous, donc il est vrai. Il reconnaît la vérité des prémisses-, la légitimité de la conséquence est évidente -, il doit la reconnaître aussi, puisqu'il admet le critérium de l'évidence.
224. D'où viennent les étrangetés que nous avons signalées dans ce principe? Il n'est pas évident, et il ne se peut démontrer-, il est nécessaire à tous les autres principes, et il sert à ramener à la vérité ceux qui les nient. S'il ne se peut démontrer, c'est que le principe de l'évidence n'exprime aucune vérité objective^ il n'est pas un simple fait de conscience, puisqu'il exprime le rapport du sujet à l'objet, et, par conséquent, il ne saurait être limité à ce qui est purement subjectif. Proposition qui nous est connue par un acte réfléchi, elle exprime la loi primitive de
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toutes nos connaissances objectives. Ces connaissances s'appuient sur l'évidence 5 nous le sentons ainsi ^ mais lorsque l'esprit se demande pourquoi il se doit confier à l'évidence^ il obtient pour toute réponse : «Ce qui est évident est vrai. » Sur quoi repose cette affirmation, ou plutôt, sur quoi la raison l'établit-elle? Le plus souvent, elle ne prend pas la peine de rétablir. Elle s'y conforme avant d'y avoir pensé; mais la réflexion lui révèle trois motifs de confiance : un irrésistible instinct; la ruine de ses connaissances, l'impossibifité même de penser, si elle nie le critérium de l'évidence; elle lui révèle que ce critérium admis, tout se coordonne dans Tentendement ; au lieu du chaos, un monde idéal d'une merveilleuse harmonie, l'ordre au lieu du désordre ; l'esprit sent qu'il peut raisonner, qu'il peut bâtir un édifice scientifique dont l'expérience lui découvre les lois *.