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CHAP. XXIV. — CRITERIUM DE L ÉVIDENCE

ridée trois côtés. En pensant au triangle, je pensais, en quelque sorte, aux trois côtés. Si je m'en étais tenu à la contemplation de l'idée simple de triangle, j'aurais eu l'intuition de cette idée, mais non l'évidence. L'évidence se produit lorsque, décomposant l'idée triangle et considérant, dans cette idée, celle de figure, en général, les idées particulières de côté, de nombre trois, l'esprit les trouve contenues dans l'idée primitive. La perception claire de l'ensemble, voilà l'évidence.

La langue usuelle (nous ferons souvent cette remarque) devient ici, par la force même des choses, merveilleusement philosophique. L'évidence ne s'affirme point d'une idée, mais d'un jugement ^ on dit d'une proposition qu'elle est évidente ; on ne le dit point d'un terme. Pourquoi ? parce que le terme exprime ridée, simplement, sans aucun rapport, sans la décomposer. La proposition, au contraire, formule un jugement, c'est-à-dire affirme qu'une idée est contenue dans une autre ou le nie \ ce qui suppose une analyse de l'idée totale.

242. L'évidence immédiate est la perception de l'identité entre diverses idées que la force analytique de l'entendement avait séparées. Loin d'être, à nos yeux, une contradiction, cette identité combinée avec la diversité doit nous paraître naturelle, en préséance de l'un des faits les plus constants de notre intelligence, à savoir : la faculté de décomposer les idées les plus simples, et de saisir des rapports entre les

choses identiques.

Que sont les axiomes? que sont les propositions jieT se iioiœî Des expressions dans lesquelles on affirme l'existence d'un attribut appartenant à Tessence du sujet ou contenu dans Vidée du sujet. L'idée de celui-ci implique celui-là; le terme qui exprime le premier exprime aussi le second ; toutefois, l'entendement en vertu d'une force mystérieuse de décomposition distingue entre ces choses identiques, les compare et, sur-le-champ, les identifie de nouveau. Le mot triangle désigne une figure comprenant trois angles et trois côtés \ mais dans cette idée f intelligence peut prendre séparément celles de côté, de nombre et les comparer à l'idée primitive. Distinguer ainsi, ce n'est point préparer des erreurs à l'intelligence, c'est étudier une même chose sous des aspects différents, pour en venir à l'intuition claire, à l'affirmation de l'identité des parties qui composent l'ensemble.

243. L'évidence est une sorte de compte rendu, par lequel l'entendement trouve dans Vidée décomposée tout ce que le principe contient. De là, f universalité, la nécessité de l'objet de févidence, en tant et selon que cet objet se trouve exprimé par l'idée. Pas d'exception possible-, l'attribut était ou n'était point contenu dans l'idée primitive. S'il y était, il s'y trouve encore, ou le principe de contradiction est violé.

Voilà comment, des deux caractères de l'évidence signalés plus bas, le plus fondamental est celui-ci : que l'idée de l'attribut soit contenue dans l'idée du sujet. La nécessité et l'universalité tiennent à ce caractère^ en effet, moyennant cette condition que l'idée

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de l'attribut soit contenue dans celle du sujet, Tiattribut doit convenir nécessairement à tous les sujets.

244. Jusqu'ici nous n'avons point trouvé de difficultés -, il s'agissait de l'évidence considérée subjectivement, c'est-à-dire en tant qu'elle a rapport aux idées; mais l'entendement ne s'arrête point à l'idée; il passe à l'objet, et non-seulement il affirme qu'il voit une chose, mais que cette chose est telle qu'il la voit. Dans l'ordre purement subjectif, le principe de contradiction se borne à constater que l'être répugne au non être et réciproquement-, que leur coexistence établit dans notre entendement une sorte de lunte de pensées qui s'entre-détruisent ; lutte que l'entendement doit subir sans espoir d'établir jamais l'harmonie. On ne peut, jusque-là, rien objecter ; nous l'éprouvons ainsi. Mais, en énonçant le principe, on prétend affirmer autre chose que l'incompatibilité des idées-, cette incompatibiU té, nous la transportons aux choses mêmes, soumettant à cette loi, non-seulement nos pensées, mais tous les êtres, réels ou possibles. En effet, d'un objet quel qu'il soit, et quelles que soient les conditions de son existence, nous affirmons, sans hésitation, que pendant qu'il existe, il ne peut point ne pas exister, qu'en même temps qu'il n'est point, il ne peut être.

Nous étendons le principe de contradiction de nos idées aux choses. L'entendement applique à tout la loi dont il reconnaît la nécessité pour lui-même. De quel droit ? dira-t-on peut-être ; du droit de la nécessité; droit suprême ! Qu est-il besoin de raisons ? nous

touchons aux fondements de la raison. Colonnes d'Hercule de l'intelligence humaine, la philosophie ne va pas plus loin.

Mais quoi ! laisserons-nous le champ libre au scepticisme, nous retranchant dans la nécessité ? Non. La question se peut résoudre de plusieurs manières. Que si les solutions données ne nous mènent point au delà des limites de l'intelligence, elles ont du moins l'avantage de ruiner de fond en comble la cause du scepticisme.

245. Demander le pourquoi de la légitimité du critérium de l'évidence, s'enquérir de la raison de cette proposition : « Ce qui est évident est vrai, » c'est poser la question de l'objectivité des idées. Or, les sceptiques ne refusent point d'admettre les faits de conscience ^ les raffinements du doute n'ont jamais été portés si loin. Sceptiques et dogmatistes s'accordent à reconnaître V apparence ou le phénomène purement subjectif. Mais les dogmatistes établissent sur la conscience l'édifice des connaissances humaines, tandis que les sceptiques refusent d'admettre la légitimité de la transition du fait de conscience à la réalité, prétendant qu'il faut désespérer de la science et s'en tenir aux phénomènes purement subjectifs.

Selon cette doctrine, les idées ne sont que des formes vaines de notre entendement -, elles n'ont point de signification réelle et ne peuvent nous conduire à rien ^ bien qu elles nourrissent notre esprit en présentant à ses combinaisons un champ illimité , le monde qu elles font passer devant lui n'est qu'une

illusion. L'entendement qui contemple ces formes vides est le jouet d'un rêve. Le réel, le possible, le spectacle multiple des choses et du monde, tout cela n'est qu'un pur néant, ou, s'il est quelque chose., l'esprit de l'homme n'en saurait constater la réaht(;.

246. Il est difficile de combattre le scepticisme sur ce terrain. Il a, si je puis m' exprimer ainsi, franchi les frontières de la raison -, les sentences du juge ne peuvent l'atteindre. Toutefois, puisque les sceptiques admettent la conscience, il est juste qu'ils la défendent. Or, nier l'objectivité des idées, c'est anéantir en même temps et la science et la conscience. On ne peut, selon les besoins de la cause, admettre ou rejeter cette objectivité. La ruine de l'objectivité entraîne la ruine de la conscience. Je prie le lecteîur de suivre avec attention la courte mais sévère analyse que je vais faire des phénomènes de conscience, dans leurs rapports avec l'objectivité des idées \

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