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CHAPITRE XXVI

SI TOUTES NOS CONNAISSANCES SE RÉDUISENT A LA PERCEPTION DE L'iDENTITÉ.

264. L'évidence immédiate a pour objet les vérités que l'entendement saisit avec une entière clarté, les vérités auxquelles il adhère avec une certitude absolue et sans intermédiaire^ comme le mot l'exprime. On nomme propositions per se noiœ^ premiers principes ou axiomes, les propositions dans lesquelles ces vérités sont énoncées-, il suffit de comprendre les termes de ces propositions pour voir l'attribut dans l'idée du sujet. Elles sont peu nombreuses. Nous devons au raisonnement, qui relève de l'évidence médiate, la plus grande partie de nos connaissances. En géométrie, le nombre des propositions qui n'ont pas besoin d'être démontrées est très-restreint -, œuvre admirable du raisonnement, à part un petit nombre d'axiomes, cette science se compose presque touten-

^ Voyez la note XXY, à la fin du volume.

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tière de théorèmes, c'est-à-dire de propositions qui, n'étant pas évidentes par elles-mêmes, exigeot une démonstration. Il en est ainsi de toutes les sciences.

265. Dans les axiomes, l'entendement perçoit l'identité du sujet avec l'attribut, en vertu d'une intuition qui lui montre l'idée de l'attribut contenue dans l'idée du sujet ^ ce fait pose une question qui peut offrir de grandes difficultés si l'on n'a soin de la placer sur son véritable terrain. Toute connaissanc^e humaine se réduit-elle à la simple perception de l'identité? Dans cette proposition, A est A, ou bien, une chose est elle-même, aurions-nous le formule générale de toute science ? Les opinions des philosophes se partagent. Pure confusion d'idées, à notre avis; confusion qui tient beaucoup moins au fond des choses qu'à la manière dont on a posé la question. Si nous parvenons à concevoir avec clarté ce qu'est un jugement, ce qu'est le rapport que le jugement affirme ou nie, nous aurons avancé de beaucoup la solution du problème.

266. Dans tout jugement, il y a perception d'identité ou de non identité, selon que ce jugement est affirmatif ou négatif. Le verbe substantif affirme, non l'union, mais l'identité du sujet et de l'attribut-, et lorsqu'il est accompagné de la négation, il affirme leur non identité, abstraction faite de l'union ou de la séparation de ces deux termes. Cela est si vrai, que sur les choses dans lesquelles il y a simplement union, à défaut d'identité, on ne peut émettre un jugement affirmatif; l'affirmation ne devient possible

que si Tattribut est exprimé d'une manière concrète, c'est-à-dire si Vidée même du sujet est comprise dans l'attribut. On dit très-bien : L'bomme est raisonnable ', on ne peut dire : L'bomme est la raison-, les corps sont étendus, non les corps sont l'étendue-, le papier est blanc, non le papier est la blancheur. Pourquoi? La raison n appartient-elle pas à l'homme, la blancheur au papier, retendue au corps ?

Ces propriétés leur appartiennent, on ne le saurait nier -, toutefois, si nous ne percevons Videntité entre le sujet et l'attribut, c'est assez pour que l'affirmation devienne impossible-, nous pouvons même dire: L'homme n'est pas la raison-, le papier n'est pas la blancheur, un corps n'est pas l'étendue.

•On dit : Le papier est blanc, parce que cette dernière proposition signifie : Le papier est une chose blanche. Dans l'attribut concret blanc, nous faisons entrer l'idée générale chose, c'est-à-dire l'idée d'un sujet qui se peut modifier, et ce sujet est identique au substantif papier, modifié par la blancheur.

â67. Ainsi Ton voit que cette expression : Union de V attribut avec le sujet , est au moins inexacte. Toute proposition affirmative exprime l'identité de l'attribut avec le sujet -, l'usage seul autorise ces façons déparier, qui ne laissent point d'engendrer une certaine confusion , lorsqu'on veut se rendre un compte rigoureux des choses. Ici, comme en bien d'autres circonstances, nous trouvons le langage usuel d'une exactitude et d'une propriété merveilleuses. Il ne dit point : Le papier est la blancheur,

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mais : Le papier est blanc \ seulement, lorsqu'il renchérit sur la perfection avec laquelle le sujet possède une qualité, il exprime cette qualité d'une manière abstraite en ajoutant le pronom même. Ainsi l'on dit hyperboliquement : Il est la beauté même, la blancheur même, la bonté même.

268. Jusque dans l'expression des valeurs mathématiques, il serait facile de prouver que le rapport d'égahté n'est au fond qu'un rapport d'identité. Ceci a besoin d'explication.

Si je dis 6 + 3 = 9, j'exprime la même chose que 6 -f- 3 est identique à 9. Il est évident, en effet, que l'affirmation d'égalité ne porte point sur la forme dans laquelle les quantités sont exprimées, mais sur les quantités elles-mêmes. S'il en était autrement, il deviendrait impossible, non-seulement d'affirmer l'identité, mais encore l'égalité-, car il est évident que 6 -f 3 n'est identique ou égal à 9 dans aucune de ses formes écrite, parlée ou pensée. L'égalité s'applique aux valeurs \ ces valeurs sont en même temps égales et identiques; 6 -f 3 est la même chose que 9. Le tout ne se distingue point de la totalité de ses parties ; 9 est le tout, 6 -j- 3 exprime les parties de ce tout.

Dans ces formules 9 et 6 -f 3, je vois deux manières différentes de concevoir une même <!hose, ce qui n'exclut point l'indentité. Cette différence est relative à la forme intellectuelle et se produit dans la perception des choses les plus simples -, il n'eï;t rien que nous ne concevions sous des aspects divers et dont nous ne puissions décomposer l'idée de diffé-

rentes manières^ nonobstant cela, on ne dit point qu'une chose diversement conçue cesse d'être simple et identique à elle-même.

Ce que nous constatons des équations arithmétiques se peut étendre à la géométrie et à l'algèbre. Que si Ton suppose une équation dont le premier terme soit très-simple, Z par exemple, et le second très-compliqué, comme le développement d'une série, on n'entend point que la première expression soit semblable à la seconde ; l'égalité se rapporte non à l'expression, mais à ce qu'elle exprime, c'est-à-dire à la valeur dont les lettres sont la manifestation.

Deux circonférences ayant le même rayon sont égales; il semblerait qu'il s'agit simplement ici d'égalité : nous voyons en effet deux objets distincts, les circonférences, que l'on peut ou tracer réellement ou se représenter par la pensée. Toutefois, même dans ce cas, la distinction est plus apparente que réelle -, il en est de ces deux cercles comme des équations arithmétiques et algébriques-, distinction, diversité même dans les formes, identité dans le fond. En effet, les circonférences tracées ou représentées sont des formes de l'idée, mais non l'idée elle-même. Qu'on les représente ou qu'on les trace, elles auront une grandeur déterminée, elles occuperont une certaine position -, dans Vidée et dans la proposition qui traduit l'idée, rien de tout cela; le sens est général, absolu ; on fait abstraction de toute grandeur, de toute position. 11 est vrai que les représentations de l'idée peuvent être en nombre infini, soit extérieu-

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ment, soit dans l'imagination ; mais ce fait, loin de prouver l'identité entre la représentation et l'idée, révèle leur différence ; car, l'idée est unique, les représentations sont infinies ; l'idée est indépendante des représentations , celles-ci sont dépendantes de l'idée, n'ayant le caractère, ne recevant le nom de circonférence qu'en tant qu'elles se rapprochent de l'idée et représentent ce qu'elle contient.

Quel est donc le sens de cette proposition : Deux circonférences ayant un même rayon sont égales ? Le fond, l'idée mère, c'est que la valeur de la circonférence dépend du rayon ; la proposition énoncée n'est autre chose qu'une application de cette propriété au cas où les rayons sont égaux. Ainsi, les circonférences, que nous concevons comme distinctes, sont des exemples que nous posons en nous pour nous rendre sensible la vérité de l'application-, mais, dans le fond intellectuel, nous ne trouvons rien que la décomposition de l'idée même de la circonférence ou son rapport avec le rayon appliqué au cas d'égalité. Il n'existe donc point deux circonférences dans l'ordre purement idéal ; il n'y en a qu'une dont nous connaissons les propriétés sous différents aspçicts, et que nous exprimons de diverses manières.

Si, dans tous nos jugements, il y a affirmation d'identité ou de non identité, si toutes nos connaissances naissent d'un jugement ou vont aboutir à un jugement, il suit que toute science humaine se réduit à une simple perception d'identité. Donc, la formule générale de toutes nos connaissances pourra s'éta-

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blir ainsi : A est A, ou une chose est elle-même. Ce résultat étonne au premier abord comme un paradoxe. Paradoxe absurde en effet, ou vérité Simple d'une extrême simplicité, selon la manière de le comprendre. Les paragraphes antérieurs ont pti faire entrevoir ma pensée, je vais l'éclaircir ; l'importance de la matière l'exige '.

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