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CHAPITRE XXX. — CRITERIUM DE VICO

créatures; mais s'il est lui-même conçu par la connaissance de ces créatures, il l'est aussi et premiièrement par la connaissance de l'essence divine : « Le Père, dit encore le saint docteur, se comprenant luimême, et comprenant le Fils et l'Esprit saint, et toutes les choses contenues dans sa science, conçoit le Verbe de manière que toute la Trinité est dite dans le Verbe, ainsi que toute créature \ »

301. Selon le philosophe napohtain, l'intelligence connaît ce qu'elle fait et seulement ce qu'elle fait et parce qu'elle le fait ; le fait et le vrai se peuvent transformer l'un en l'autre, le premier étant l'unique critérium de vérité. Cette doctrine, il l'applique à l'inteUigence divine, substituant au mot faire le mot engendrer. En quoi il travestit l'ordre des idées 5 car Dieu ne comprend point parce qu'il engendre, mais il engendre parce qu'il comprend ; la génération du Verbe implique préalablement FinteUigence. « (>uk conque comprend, dit saint Thomas, par cela même qu'il comprend, quelque chose procède de lui 5 c est l'idée de la chose comprise, provenant de la force intellectuelle et de sa connaissance 2. y^

' Pater enim intelligendo se et Filium et Spiritum sanctum et omnia alla quae ejus scientia continentur, concipit Verbum ut sic tota Trinitas Verbo dicatur, et etiam omnis créât ira (4 p. q. 34, art. i ad 3).

« Quicumque autem intelligit, ex hoc ipso quod intellùnt procéda aliquid intra ipsum, quod est conceptio rei intelleï-tfie ex vi intellectiva provenions et ex ejus notitia procédons. Quam quidem conceptionem vox significat, et dicitur verbum corclis, sigmficatum verbo vocis (4. p. q. 37, art. 1).

Cette doctrine de l'ange de l'école confirme l'opinion que nous avons émise sur l'impossibilité d'expliquer la compréhension par la production. Dans l'ordre intellectuel, pour produire, il faut avoir compris. Ce n'est donc point l'acte créateur, mais l'intuition de l'objet, que l'on doit placer à l'origine de toute connaissance. C'est pourquoi le saint docteur n'établit point l'intelligence divine sur la génération du Verbe; il fonde, au contraire, la génération du Verbe sur cette intelligence. Dieu engendre le Verbe parce qu'il comprend, il ne comprend point parce qu'il engendre. Saint Thomas comprend dans le Verbe l'expression de tout ce qui est contenu en Dieu, parce qu'il présuppose l'intelligence divine, intelligence en vertu de laquelle Dieu dit ou profère le Verbe, L'ordre des idées est donc celui-ci : Entendement, objet compris, verbe procédant de la compréhension, au moyen duquel l'être intelligent s'exprime à lui-même, se dit à lui-même la chose comprise. En Dieu : Dieu père se comprenant lui-même ^ essence divine avec tout ce qu'elle contient, entendue ou comprise -, Verbe ou Fils engendré par cet acte intellectuel, expression de tout ce qui est contenu dans l'acte générateur.

302. Il n'est point dans ma pensée d'accuser l'orthodoxie de Vico. Si les termes qu'il emploie manquent d'exactitude, s'il n'a pu dégager sa pensée avec assez de netteté, ses intentions sont hors de cause. Étudions maintenant le système de ce philosophe sous des points de vue moins délicats.

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N'admettre pour critérium de vérité que le fait, c'est laisser l'entendement en dehors de tout ce qui n'est point son œuvre. L'entendement ne se connaîtra pas lui-même puisqu'il ne s'est pas créé. « L'âme, en se connaissant, dit Vico, ne se fait pas, et, partant, ne sait point de quelle manière elle se connaît.» Ainsi, sans aborder le problème de l'intelligibilité dont nous avons parlé (chapitre xii), Vico refuse à notre âme le critérium d'elle-même, par cette raison seule qu'elle n'est point sa propre cause. Dès lors, l'identité, loin d'être une origine de représentation,' comme il l'a prouvé (chapitre xi), est incompatible avec la représentation; rien ne se pourra connaître soi-même, parce que rien ne se fait soi-même.

Erreur très-grave; car on peut conclure que Dieu ne se connaît point, puisqu'il ne s'est point fait. Il ne suffit pas de dire qu'il se connaît dans le Verbe : le Verbe suppose nécessairement l'intelligence nous l'avons établi. ,^

303. Le monde réel tout entier, monde distinct de l'être intellectuel, restera donc à jamais fermé pour nous. Ce système est la consécration du scepticisme le plus absolu. L'esprit ne connaît que l'œuvre Blême de l'esprit, y compris les actes de notre conscience et les objets appartenant au monde idéal que nous créons dans notre conscience ; mais les sceptiques admettent les mêmes choses. Ils reconnaissent la conscience et le monde idéal qu'elle crée ou du moins qu'elle atteste.

Ainsi ce prétendu critérium remplace la réalité

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par des apparences 5 chose étrange et qui donne la mesure des illusions dans lesquelles peuvent tomber les meilleurs esprits, Vico croyait avoir forgé les seules armes capables de vaincre le scepticisme. tt L'unique moyen d'imposer silence aux sceptiques, disait-il, c'est de prendre pour critérium de vérité, que chacun est assuré du vrai qu'il fait. »

«Les sceptiques, ajoute-t-il, répètent sans cesse que les choses leur semblent être^ mais qu'ils ignorent ce qu'elles sont. Ils admettent les effets, et, par conséquent, reconnaissant que ces effets ont leurs causes; toutefois, ils prétendent ne point connaître celle-ci, parce qu'ils ignorent comment les choses se font. Admettez ces propositions, et tournez-les contre eux ainsi qu'il suit : cette compréhension de causes, embrassant tous les genres ou toutes les formes sous lesquels les objets se produisent, dont le sceptique confesse voir les apparences , prétendant toutefois ignorer leur essence réelle, cette compréhension, dis-je, se trouve dans une vérité première qui les embrasse toutes, qui les contient toutes sans en excepter une seule. Puisque cette vérité comprend toute vérité, elle est infinie, et , partant, supérieure au corps, qui n'est qu'un effet. Donc, elle est quelque chose de spirituel; en d'autres termes, elle est Dieu, le Dieu des chrétiens, le vrai Dieu. Mesurons sur cette vérité la vérité humaine; celle-ci relève de nous, puisque nous avons coordonné ses divers éléments; elle réside en nous; à l'aide de certains raisonnemients, nous pouvons l'étendre jusqu'à l'infini. €1qqj-

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donner ces vérités, c'est les connaître et les créer en même temps. Voilà pourquoi nous possédons en ce cas le genre ou la forme selon laqueUe nous agissons » {Ibid. 3).

Il m'est impossible de rien trouver là contre le scepticisme ; supposons le principe de causalité généralement admis, ce qui est inexact, que tirer de ce principe, en admettant pour critérium unique l'œuvre même de l'entendement qui doit s'en senir ? Si la causalité est le seul critérium, que devient l'intelligence ? Dans l'ordre des effets, elle ne peut aller au delà de ceux qu'elle produit; dans l'ordre des causes, elle ne peut descendre plus profondément qu'elle-même, sans trouver aussitôt la cause à laquelle elle doit l'existence. Donc, la victoire reste m scepticisme; la connaissance se renferme dans le monde intérieur, dans le monde des apparences. Ôue « l'on veut en sortir, on se heurte contre l'obstacle du critérium «nique, l'entendement ne connaît que ce qu'il a fait. Plus de réalités; nous en somme* séparés par un ahlnie. Le monde est comme s'il n'existait point. Cette loi s'appliquant à toutes les intelligences, seule, la cause première pourra connaître les réalités sensibles.

Conséquences inévitables du système de Vico : le cloute absolu. Étrange moyen de combattre le sctrpticisme !

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