‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 152 sur 607 · CAUSE LIBRE · texte numérisé non relu

CAUSE LIBRE

32. Voici contre l'existence des corps une objection sérieuse, mais seulement en apparence. Rien ne prouve qu'il y ait identité entre la cause qui produit le phénomène de la sensation et l'idée que nous nous formons d'un corps. Dieu pourrait à volonté produire en nous une ou plusieurs sensations, sans l'intermédiaire des corps. Qui nous assure qu'il n'en est point ainsi ? D'autres causes peuvent avoir une puissance semblable, et peut-être tout ce que nous imaginons sur le monde des corps n'est-il qu'une pure illusion.

33. Nous pourrions répondre : Dieu, vérité infinie, ne peut nous tromper, ni permettre que nous soyons trompés d'une manière invincible et constante 5 mais cette solution parfaitement légitime et rationnelle a Tinconvénient de recourir à l'ordre moral pour prouver un fait de l'ordre physique, et l'on pourrait regretter que la vérité du témoignage des sens ne se pût établir sur des arguments pris dans la nature même du sujet. Or, cette démonstration ne me semble pas impossible; je vais l'essayer.

34. Nos sensations ne sont pas immédiatement le produit d'une cause hbre. L'être qui les éprouve , comme celui qui les détermine, sont soumis à des lois

fixes et nécessaires. Il est certain qu'en nous plaçant dans certaines conditions , nous ne pouvons pas ne pas éprouver une sensation déterminée ; il est encore certain, qu'en dehors de ces conditions, la sensation cesse de se produire ; ce qui prouve que nous sommes soumis, en même temps que l'objet qui produit en nous la sensation, aux lois de la nécessité. Sans cela, point de sensation, même avec les conditions voulues pour la produire. En effet, la cause de nos sensations se trouvant affranchie de toute loi, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, ne relevant que de sa volonté, il arriverait à chaque instant que notre volonté se heurterait contre la sienne.

Après avoir éprouvé la sensation que produit sur nos yeux le contact d'un corps opaque, nous sommes plongés dans les ténèbres^ il nous devient impossible de produire la sensation que nous nommons voir. Si cette première sensation cesse, c'est-à-dire si l'on enlève le corps opaque qui nous cache le jour, il nous devient impossible de ne pas éprouver aussitôt la sensation de la vue. En cela nous sommes donc soumis à la nécessité-, mais la cause de nos sensations, quelle qu'elle soit, est soumise à une nécessité semblable, puisqu'il dépend de nous de faire cesser la sensation, simplement en fermant les yeux. Je puis à volonté cesser de voir et jouir mille et mille fois de la lumière, à condition de les ouvrir, la sensation restant la même si nous supposons toutes choses tenues dans le même état, ou changeant si nous changeons de place ou si les objets sont changés.

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