CHAP. VII. — OBJECTIVITÉ DES SENSATIONS
en moi différentes impressions^ je vois sa couleur, sa forme, sa grosseur^ je perçois l'odeur qu'il répand 5 je le goûte-, je sens, à l'aide du toucher, son poids, son volume, sa forme-, mon ouïe est frappée du léger bruit qu'il fait entendre lorsque je l'agite dans ma main.
L'idée de corps est une idée composée; ainsi l'idée orange sera pour moi l'idée d'un être placé hors de moi, d'un être étendu, coloré, odorant, savoureux. Toutes les fois que ces circonstances se trouveront réunies, c'est-à-dire toutes les fois que je recevrai d^un objet les mêmes impressions, je dirai que cet objet est une orange.
39. Examinons jusqu'à quel point l'objet correspond aux sensations dont il est la cause.
En disant de ce fruit qu'il est savoureux , odorant, nous affirmons qu'il produit sur le sens du goût et de l'odorat une impression agréable; partant, ces deux mots odeur et saveur n'expriment autre chose que la causalité de ces sensations, attribuée à l'objet externe : il en est ainsi de la couleur; car si, communément, nous transportons cette sensation à l'obje^t même, nous mettant dans une sorte de contradictioe avec la théorie philosophique de la lumière, cette contradiction n'est qu'apparente. Au fond, le jugement ne fait autre chose que rapporter l'impression à un objet déterminé. C'est pourquoi, lorsque la physique nous découvre que les couleurs ne sont point dans l'objet coloré , nous n'éprouvons nulle peine à conciUer la théorie avec l'impression du sens de la vue.
En effet, quelle que soit la théorie, le vrai, c'est que telles impressions nous viennent de tel objet, ou de telle de ses parties.
40. Sous ce rapport, il n'est difficile d'expliquer ni le phénomène de la sensation, ni la correspondance des sensations avec les objets extérieurs. Il suffit en effet, pour sauvegarder cette correspondance, que ces objets soient réellement la cause ou l'occasion des sensations. La tâche n'est pas aussi facile relativement à l'étendue^ or cette propriété est comme la base de toutes les propriétés sensibles. Qu'elle constitue ou non l'essence des corps, il est certain que nous ne concevons point de corps sans étendue.
41. L'observation suivante fera toucher au doigt combien l'étendue diffère des autres qualités sensibles. L'homme qui n'a jamais réfléchi sur les rapports de la sensation avec les objets se trouve dans je ne sais quelle confusion d'idées. Pour lui, la couleur, la saveur, l'odeur et jusqu'au son même, appartiennent aux objets odorants, savoureux ou sonores, comme des quahtés qui leur seraient inhérentes : la couleur verte au feuillage, le parfum à la fleur, le son au corps sonore, la saveur au fruit. Il est facile de voir, toutefois, que le jugement qu'il porte est vague, et quïl ne s'en rend pas un compte bien exact. Quoi qu'il en soit, on peut modifier, détruire même ce jugement, sans modifier ou détruire les rapports des sens avec les objets. Nous nous accoutumons sans peine à rapporter la couleur à la lumière, ou même à considérer la couleur comme une impression