CHAP. VII. — OBJECTIVITÉ DES SENSATIONS
produite dans le sens qui la perçoit par cet agent mystérieux. Il nous en coûte également très-peu de 4 considérer les odeurs comme des impressions résultant de l'action des effluves d'un corps sur rorgane de l'odorat^ c'est ainsi que le son n'est bientôt, peur nous, que l'impression causée dans le sens de l'ouïe par la vibration de l'air mis en mouvement en vertu de la vibration du corps sonore.
Ces découvertes philosophiques, qui nous paraissaient, à première vue, en contradiction avec notre jugement, ne changent point nos rapports avec le monde extérieur ^ nos idées sont les mêmes ^ seulement notre attention se porte avec plus de soin sur certains rapports que nous définissions mal. Nous cessons d'attribuer aux objets ce qui ne leur appartient pas^ nous avons renfermé le témoignage des sens dans leur sphère-, nos jugements ont été rectifiés; mais le monde est resté pour nous ce qu'il était, à cette seule différence près que nous avons reconnu dans les merveilles de la nature des rapports avec notre être, plus intimes que nous ne l'imaginions ; nous avons constaté que notre organisme, que notre àme pouvaient en réclamer une plus grande part.
42. Mais supprimons l'étendue-, dépouillons de cette propriété le monde extérieur -, supposons ([ue rétendue n'est qu'une simple sensation ; qu'il nous est impossible de savoir autre chose , sinon qu'il existe un objet qui la produit en nous. Le monde matériel s'évanouit ; nous ne pouvons plus nous former l'idée d'un corps -, impossible de savoir si tout ce que
nous avons pensé sur le monde n'est point une pure illusion. Je me défais sans peine de ce préjugé de mon enfance, à savoir que la couleur que je vois sur ma main, ou le Lruit qu elle produit, appartient à ma main 5 mais, en dépit de mes efforts, je ne puis lui enlever l'étendue ; je ne puis imaginer que la distance de la paume de la main à l'extrémité des doigts ne soit qu'une sensation^ je ne saurais me contenter de cette hypothèse, qu'il existe un être produisant en moi la sensation de distance, sans pouvoir affirmer que cette distance existe. J'enlève au fruit la saveur, j'admets que cette propriété ne réside point dans le fruit, mais je ne puis enlever à celui-ci son étendue 5 il m'est impossible de le considérer'comme une chose indivisible^ il m'est impossible de regarder la distance qui sépare un point de l'autre point, une partie de ce* fruit de l'autre partie , comme de pures sensations. En vain je fais effort pour regarder comme indivisible en soi cet objet savoureux ; si, pour un moment, je crois avoir vaincu la nature, tout se confond et se bouleverse dans ma pensée ; le droit que j'ai de faire d'un fruit une chose indivisible, je l'applique à l'univers, et l'univers indivisible cesse d'être l'univers 5 mon intelligence se trouble , tout s'anéantit autour de moi 5 ce que je vois est pire que le chaos; le chaos se présente du moins comme une chose, bien que cette chose soit une épouvantable et ténébreuse confusion ; l'univers matériel, tel que je l'avais conçu, s'évanouit, il reste le néant.