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SENSATION DE L'ÉTENDUE

43. Deux sens, la vue et le toucher, perçoivent rétendue; il y a étendue dans l'odeur, dans le son, dans la saveur ; mais le son, la saveur et l'odeur sont une chose différente de l'étendue. La vue ne perçoit rien qui ne soit étendu. Nous écoutons une musique harmonieuse ; tout entiers au charme de l'entendre, nous pouvons oublier et l'étendue des instruments et celle des sons qui charment nos oreilles ; mais lorsque nous regardons un tableau, quelle que soit l'admiration qu'il nous inspire, l'étendue fait partie de notre sensation. Que serait, sans l'étendue, le chefd'œuvre de Raphaël, la Transfiguration f L'étendue ne serait-elle qu'un phénomène de notre âme, la continuité et les distances entrent dans son essenc(î.

Il en est ainsi du toucher, bien que d'une manière moins générale ; la dureté, la malléabilité, l'aspéritij, le poli, la rondeur, l'angulosité sont inséparables de rétendue. Toutefois, dans certaines impressions du tact la sensation de l'étendue est moins certaine ; la douleur aiguë que produit une piqûre, certaines douleurs sans cause extérieure appréciable, ne se rapportent point aussi manifestement à l'étendue, et semblent avoir quelque chose de la simplicité qui

distingue les impressions qui nous sont transmises par d'autres sens.

Quoi qu'il en soit, il appartient d'une manière particulière à la vue et au toucher de percevoir rétendue.

44. Pour nous former -des idées claires des rapports de l'étendue avec la sensation, nous allons l'analyser avec quelque détail.

Étendue implique multiplicité ^ un être étendu est nécessairement un ensemble d'êtres plus ou moins unis entre eux et formant un tout, en vertu d'un lien qui les rassemble ^ ce qui n'empêche pas qu'ils ne soient plusieurs. Un tableau , un par la pensée, n'en est pas moins composé de diverses parties \ le lien moral qui unit ces parties les coordonne, les fait concourir à un sujet unique ; il ne les identifie pas. L'adhérence presque invincible qui lie entre elles les molécules du diamant n'empêche point que ces molécules ne soient distinctes-, il en est du lien matériel qui les rassemble comme du lien moral qui relie les différentes parties du tableau.

Donc, sans multiplicité, pas d'étendue^ rigoureusement parlant, là où il y a étendue, il n'y a point un seul être, il y a plurahté.

45. Mais la multiplicité ne constitue point l'étendue-, la première existe indépendamment de la seconde. Multiplicité dans les sons, dans les saveurs, dans les odeurs-, multiplicité dans les êtres du monde matériel , intellectuel ou moral , n'implique point étendue-, même dans l'ordre purement mathéma-

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tique, nous trouvons la multiplicité sans l'étendue ^ donc la multipHcité, bien qu'elle soit nécessaire à l'étendue , ne suffit point pour la constituer.

Ce qu'il faut pour la former, c'est une multiplicité continue. Observons que cette quahté se trouve dans les sensations de la vue comme dans celles du tact. En effet, je ne puis ni toucher ni voir sans éprouver l'impression d'objets continus, immédiats les uns aux autres, coexistant dans leur durée et s'offrant à moi comme continus dans l'espace. Sur la page où j'écris, je prends trois points que je considère, par abstraction, comme des points indivisibles. Pour que (»ette multiplicité constitue l'étendue, j'ai besoin de les réunir au moyen de lignes, au moins imaginaires; que si la continuité manque dans le corps sur lequel je suppose ces points placés, j'invoque la contiriuité de l'espace, et je regarde cet espace comme un ensemble de points continus, dans lequel les premiers se trouvent compris. Il m'est impossible, quoi que je fasse, d'attribuer l'étendue à des points indivisi])les, non continus, s'ils ne sont unis par des lignes. Chase remarquable, je ne puis leur assigner un lieu déterminé qu'en les unissant à d'autres points. Impossible de concevoir d'une autre façon, dans l'espace, ni distance, ni 'position déterminée. Que si je fais abstraction de tout cela, je tombe dans une sorte de néant intellectuel ; toute idée de l'objet m'échappe, ou bien il s'agit d'un ordre d'êtres tout différent -, j'abandonne la matière et les sensations; j'entre dans la région des esprits.

46. Donc point d'étendue sans la continuité unie à la multiplicité , mais ces deux conditions suffisentelles ? Je le crois-, car là où elles existent, il y a étendue. L'objet de la géométrie est l'étendue ^ la multiplicité et la continuité sont l'essence de la géométrie. Les lignes, les surfaces, les volumes, qu'est-ce autre chose que la continuité , dans sa conception la plus abstraite? Voilà pourquoi l'espace vide suffit aux démonstrations théoriques de cette science, ou plutôt, voilà pourquoi la géométrie est forcée d'opérer sur l'espace, considéré sous ce point de vue. En effet, lorsqu'elle opère sur les corps, lorsqu'elle descend de la théorie à la pratique, l'exactitude rigoureuse qu'elle obtenait dans ses opérations sur la continuité considérée d'une manière abstraite ne se retrouve plus.

47. Si la continuité unie à la multiplicité dans l'espace constitue l'étendue, les objets qui produisent en nous les sensations sont étendus. J'ai déjà démontré qu'à chaque sensation correspond un objet extérieur, m'appuyant sur le rapport que les phénomènes ont entre eux et avec les causes qui les produisent. Ce rapport existe aussi relativement à la multiplicité et à la continuité. Donc ces deux propriétés se trouvent réellement dans la nature. Les impressions que nous recevons, même d'un seul objet au moyen de la vue et du toucher, sont multiples, et, partant, correspondent à plusieurs objets 5 elles sont continues, et, partant, correspondent à des objets continus.

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