‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 210 sur 607 · ECLAIRCISSEMENTS SUR L'ÉTENDUE · texte numérisé non relu

ECLAIRCISSEMENTS SUR L'ÉTENDUE

37. Si rétendue est quelque chose, ce que nous venons de démontrer, qu'est-elle ?

Un corps est étendu: Fespace est étendu. Dans les corps comme dans l'espace, nous trouvons, en effet , ce qui constitue essentiellement Tétendue, à savoir, les dimensions. L'étendue des corps est-elle la même que celle de l'espace ?

J'ai sous mon regard et dans ma main une plume, laquelle est certainement étendue. Elle se meut , et son étendue se meut avec elle -, ce mouvement s'exécute dans l'espace immobile. Au moment A de la durée, l'étendue de ma plume se trouve occuper le point A' de l'espace ; au moment B, le point B' disjLinct du point A'j donc ni le point A' ni le point B' ne s'identifient avec l'étendue du corps.

Ceci me semble avoir la force d'une démonstration. Je vais, pour être plus général et plus clair, résumer ma pensée 30us forme dje syllogisme, Les choses séparées ou qui se peuvent séparer sont distinctes -, or, l'étendue des corps se peut séparer et se sépare de quelque portion que ce soit de fespace; donc l'étendue de l'espace et l'étendue des corps sont

CHAP. VI. — éclaircissement SUR l'étendue. 35 choses distinctes. J'ai dit que ce raisonnement sem^ hlait avoir foute la force d'une démonstration ^ car il soulève de graves difficultés ^ mais comme ces difficultés ne se peuvent comprendre que Ton n'ait préalablement analysé l'idée de fespace, je me réserve d'exposer mes idées lorsque, dans les chapitres suivants, je traiterai cette question.

38. L'étendue d'un corps est-elle le corps même ? Je ne puis concevoir un corps sans étendue; mais cela ne prouve point que l'étendue soit la même chose que le corps. L'âtne prend connaissance des corps par Fintermédiaire des sens. J'ai reçu des sens, ou les sens ont éveillé en moi l'idée de retendueils ne m'ont rien dit sur la nature intime de Tobjet perçu.

Les corps ont le pouvoir de prod'uire en lious des impressions parfaitement distinctes de l'étendue. Deux corps d'une étendue égale nous impressionnent quelquefois bien différemment 5 il y a donc en eux autre chose que l'étendue. Sifétendue était l'unique propriété des corps, partout où l'étendue serait égate, les effets produits seraient les mêmes. Or l'expérience nous enseigne qu'il n'en est point ainsi.

Bien plus, nous concevons l'étendue dans l'espace pur 5 nous n'y pouvons concevoir un corps. L'idée de corps implique l'idée de mobilité -, l'espace est immobile. Elle implique la faculté de produire des impressions 5 l'étendue de fespace n'a point par elle-même cette propriété.

Donc l'idée de l'étendue n'embrasse pas, dans l'é-

36 LIVRE HT. -— l'étendue et l'espace.

tat actuel de nos connaissances, l'idée de corps tout entière. En quoi consiste l'essence d'un corps? Je l'ignore^ mais je sais que dans l'idée corps il entre quelque chose de plus que l'étendue.

39. Lorsqu'on affirme qu'un corps ne se peut concevoir sans étendue, on ne prétend point que l'étendue soit la notion constitutive de l'essence des corps. Cette essence nous étant inconnue, nous ne pouvons savoir ce qu'elle admet ou repousse. Voici le sens vrai de l'indivisibilité des deux idées, étendue et corps : nous ne connaissons point les corps à priori-^ ce que nous en savons, y compris leur existence, nous le tenons des sens : partant tout ce que nous pouvons imaginer ou sentir des corps présuppose l'idée qui sert de base à nos sensations ^ or, cette base, comme nous l'avons vu plus haut, est l'étendue. Sans rétendue, nous perdons la sensation. Donc plus de corps-, la matière s'évanouit ou devient un être que nous ne distinguons plus des autres êtres.

Je vais expliquer ma pensée. Si je dépouille un corps de son étendue, ne lui laissant que la faculté de déterminer certaines impressions , cet être , ainsi modifié, ne se distinguera plus d'un esprit, pourvu que cet esprit détermine en moi les mêmes impressions. Le papier sur lequel j'écris produit sur moi l'impression d'une surface blanche^ nul doute que Dieu ne pût exciter la même sensation dans mon âme , indépendamment d'aucun corps. Je sais , admettons cette hypothèse, que nul objet externe étendu ne correspond à ma sensation , laquelle a pour cause

CHA1>. VI. - ÉCLAlncISSEMENT SUR L'ÉTETOUR. 37

un cHre opérant en moi ; de là deux choses distinctes dans mon espnt: 1" le phénomène de la sensation qu. dans toutes les suppositions, serait le même; 2 1 .dee de être produisant en moi cette sensation c est-a-ire l'.dée d'un être distinct de moi, agissanl sur moi; et par rapporta l'ordre extérieur, deux Idées, distmction et causalité.

Mainteiiant, j'enlève à ce papier l'étendue, que reste-t-il; r.en de moins après qu'avant : 1° un phénomène mterne attesté par ma conscience; '2° l'idée d un être, cause de ce phénomène.

Cet ohjet sera-t-il un corps? je l'ignore; mais je sais que dans l'idée de corps, telle que je la c.onçois je fais entrer quelque chose qu'il n'a point; je sai que cet objet ne se distingue pas à mes yL des autres êtres, ou que s'il existe dans sa nature intime quelque chose qu. le distingue, ce quelque chose m est mconnu.

40. Voilà dans quel sens j'établis que, pour nous, l 'dee d étendue est inséparable de l'idée de corpsmais 11 ne suit point de là que ces deux idées soient identiques. Qui sait? en approfondissant, peut-être trouverions-nous que, loin d'être identiques, l'étendue et le corps sont essentiellement distincts. Nous ayons déjà vu qu'il en était ainsi par rapport à l'idée • n est-ce point un indice que la même chose a lieu dans la réalité ?

41 II est peu d'idées plus claires que l'idée de étendue , considérée géométriquement. Inutile de 1 expliquer; la simple intuition nous la fait mieux

38 LIVRE m. — l'étendie et l'espace.

connaître que de longs raisonnements. Elle est si lumineuse en soi , qu'une science, la plus vaste, la plus certaine des sciences humaines, la géométrie^ la prend pour point d'appui. Donc nous avons des raisons de croire que l'étendue, considérée dans son essence, est connue , car nous connaissons ses propriétés nécessaires et nous les connaissons avec une évidence telle, que nous ne craignons point d'appuyer sur ses propriétés notre plus grand édifice scientifique. Cependant, loin de découvrir dans cette idée soit l'impénétrabilité, soit toute autre propriété des corps , nous n'y voyons qu'une sorte de capacité indifférente ^ nous concevons indifféremment une étendue pénétrable ou impénétrable, vide ou pleine, blanche ou verte, etc., avec ou sans propriétés pour se mettre en rapport avec nos organes. Nous concevons l'étendue dans les corps comme dans l'espace pur ^ dans le soleil qui illumine et réchauffe le monde, comme dans les vagues dimensions du vide incommensurable.

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