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CHAPITRE VIIL

OPINIONS DE DESCARTES ET HE LEIBNITZ SUR l'ESPACE.

S4. L'espace est quelque chose ; qu'est -il ? Difficulté très-grave ; il nous a été facile de battre en brèche l'opinion contraire ; il le sera moins de nous maintenir dans la position conquise.

L'espace nest-il autre chose que l'étendue même

i6 LIVRE m. L'ÉTENDUE ET L'esPACE.

des corps ? Pouvons-nous dire que cette étendue, considérée d'une manière abstraite, nous donne l'idée de ce que nous nommons espace pur; enfin, que les positions, les points divers dans l'espace sont des moauications de l'étendue ?

Si l'espace est l'étendue même des corps , là où il n y aura point de corps, il n'y aura point d'espace ; ce qu. implique l'impossibilité du vide. La conséquence est forcée.

Ainsi l'ont pensé deux philosophes célèbres Des cartes et Leibnitz. Je ne sais pourquoi, cependant, tous deux donnent à l'univers une étendue indéfinie Il est vrai que de la sorte ils éludent les difficultés (jue présentent ces espaces que nous concevons en dehors des limites du monde. Si l'univers est sans limites. Il n'existe rien au delà ; tout ce qu'on imagine est compris dans son étendue, mais il ne s'agit point d'éluder les difficultés, il faut les résoudre II ne suit pas qu'une opinion soit sohde parce qu'elle passe a côté de la difficulté.

5o. Selon Descartes , l'étendue est l'essence des corps ; et comme nous ne concevons point un espace sans étendue, le corps, l'étendue et l'espace, sont trois choses essentiellement identiques. Le vide c'esta-dire une étendue ou un espace, sans corps qui le remplisse , est donc chose contradictoire. Il faudrait supposer, en effet, que le vide est corps, par cela seul qu on le suppose étendu ; et dans le mêîne temps qu'il n'est pas corps, par le foit qu'on le suppose videj *■

CHAP.. VIII. — OPI.MONS SUR L'eSPACE. 47

Descartes accepte jusqu'aux dernières conséquences de cette doctrine. Ainsi ce philosophe n'admet pas cette supposition que s'il plaisait à Dicm d'anéantir la matière contenue dans un vase, ce vase pût conserver sa forme. (Descartes, Principes de Philosophie^ p. 2, part, xvni.)

« Nous observerons, dit-il, contre cette erreur grossière qu'il n'existe aucun rapport nécessaire entre le vase et le corps qui le remplit, mais que telle est l'invincible nécessité du rapport existant entre la figure concave du vase et l'étendue comprise dans cette concavité, qu'il n'est pas plus difficile de concevoir une montagne sans vallée que cette concavité sans étendue propre, et cette étendue sans une chose étendue. Le néant, comme nous l'avons plusieurs fois observé, niî peut être étendu. C'est pourquoi si l'on nous fait cette question : qu'adviendrait-il dans le cas où Dieu détruirait la matière contenue dans un vase, sans la remplacer ? Nous devons répondre que les parois de ce vase se rapprocheraient jusqu'au contact. Lorsque rien n'est entre eux, deux corps se doivent toucher. En effet, n'y aurait-il pas contradiction, la distance n'étant rien ou n'existant pas, que ces deux corps fussent séparés, c'est-à-dire qu'il y eût distance de fun à fautre? La distance est une propriété de l'étendue; son existence est attachée à celle de l'étendue. »

56. Si Descartes se bornait à prétendnî que l'espace, en tant (ju'il contient de véritables distances,

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ne peut être un pur néant, nous nous rangerions à son av.s; „,a,s lorsqu'il ajoute que l'espace est corp par la ™ que l'espace est étendu, etcp-e l'éteZ est 1 essence des corps, il avance un fait sans preuves De ce que nous ne pouvons imaginer ou concevoir un corps .netendu, il suit que l'étendue est une propriété ZTZ:r!' --P-hension de l'idée cor'ps,'n,ais non que étendue so.t son essence. Pour l'affirmer raisonnablement, il nous faudrait posséder l'idée de corps comme nous possédons l'idée de l'étendue afin de constater leur identité. Mais nous ne connaissons des corps autre chose que les piiénomènes qui relèvent des sens; il ne nous est pas donné de péné er dans leur nature intime.

Pourcpioi les idées, étendue et corps, sont-elles .nseparables.. parce que l'idée que nous Lus formon d corps est une idée confuse, à savoir l'idée d'une substance ayant avec nous certains rapports dou naissent les sensations.

Or, comme la base des sensations est l'étendue a.ns. que nous l'avons démontré, l'étendue est T ^

S. nou la suppnmons, il ne nous reste qu'une idée générale et confuse d'être ou de substance; rien qu distingue ou caractérise les corps; tout cel , nous é rouvons dans l'ordre de nos idées ; mais que da les corps ,1 n'y ait autre chose que l'étendue^ c'est ce que nous n avons pas le droit de conclure

S7. On ruine par le même raisonnement l'opinion qu. suppose l'étendue infinie ou indéfinie. Descar^s

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exposant sa doctrine sur Tidée de l'étendue a dit : « Nous saurons également que ce monde, ou la matière étendue qui compose l'univers, est sans limites; en effet, si loin que nous placions ces limites, nous pouvons imaginer au delà des espaces indéfiniment étendus; et ces espaces, non-seulement nous les imaginons, mais nous concevons qu'ils existent réellement tels que nous les imaginons, de sorte qu'ils contiennent un corps indéfiniment étendu ; puisque l'idée de l'étendue que nous concevons dans tout espace est ridée vraie que nous devons nous former d'un corps.))(/<5.2û?.,p. 2, part. XXI.)

Qui ne voit, ici, qu'indépendamment de l'erreur relative à l'essence des corps, il y a transition gratuite de l'ordre purement idéal ou plutôt de l'ordre imaginaire à l'ordre réel? Si j'enferme l'univers comme sous une voûte immense, il est certain que je puis concevoir par delà des espaces incommensurables dans lesquels mon imagination se perd. Mais, en bonne logique, est-il permis de conclure de ce que 1 on imagine à la réalité? Si cette opinion est si parfaitement claire que le suppose Descartes, si ce n'est pas un vain système, mais une conception solide établie sur des idées nettes et précises, comment se fait-il que tant de philosophes n'y sachent voir qu'un jeu de l'imagination?

m. Selon Leibnitz, l'espace est un rapport, un ordre étabh, non-seulement entre le réel, m;iis entre le possible. {Nouveaux Essais sur l entendement hu^ main, hvre 11, chap. xiii, p. 17.)

il nie la possibilité du vide, mais il invoque à IW

wescartes ; voici ses paroles :

P^èae. « Ceux qui regardent l'étendue et la « matière comme une même chose affirment que 1 s

« tiére et réten'due ! ats' Lt qS ^ î: 2'

« dans une sphère les nnlp^ . ^"^^

(jiicie, les pôles opposés ne se tonpho

point parce que, dit Leihnitl iCri^rS suffit por I empêcher. Mais ce qu'il faudrait prouver, n est-ce point la réahté de cet esnacp-) n . nie cette réalité. '^ ^^^t espace? Descartes

refusera it '" '''" '''"'°^°P'^^^ '^''^'^^^^-^ Pour reluser a 1 espace une réalité distincte de la ré^I des cor ,,, ,„ ,pp^^.^^^ ,^^^ doctrine su de"'^' sons d. ïerentes. Descartes place l'essence des corns dans 1 étendue , partout où il y a étendue il jZZT

CHAP. IX. — OPINIONS SIR l'esPACE;. 51

seurs arrivent au même point en partant de principes opposés. L'un s'appuie sur des raisons métaphysiques puisées dans l'essence des choses; l'autre sur les rapports de cette essence avec la perfection divine. Une capacité vide n'est contradictoire dans la pensée de Leibnitz qu'en temps qu'elle ne s'accorde pas avec l'optimisme.

61. Quoi qu'il en soit, il me semble remarquable que trois philosophes illustres, trois intelligences de premier ordre, Aristote, Descartes et Leibnitz se soient trouvés d'accord pour nier l'existence de cette capacité que l'on nomme espace, considérée comme un être distinct des corps et pouvant exister indépendamment des corps. Les nuances qui distinguent leurs opinions prouvent seulement que la question cache, dans ses profondeurs, une difficulté grave; et toutefois, certains idéologues affectent d'expliquer comme chose très-simple , l'idée de l'espace et h génération de cette idée.

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