CHAP. XX. — DES GRANDEURS ABSOLUES
tesse sont relatives ; elles se rapportent à l'espace parcouru. Nous mesurons la vitesse par l'espace divisé par le temps; le temps, par l'espace divisé par la vitesse, et l'espace par la vitesse multipliée parle temps. Idées et choses corrélatives, on le voit; le temps, la vitesse, l'espace se mesurent les uns par les autres, en vertu de leurs rapports. Que prouve cela ? qu'iil n'est rien d'absolu dans ces idées; car elles présentent le caractère de tout rapport qui reste incomplet ou plutôt qui n'existe pas, s'il manque l'un des termtîs.
150. Même impossibilité s'il s'agit de déterminer ces mesures à l'aide des impressions que le mouvement produit en nous. On veut, par exemple, mesurer la vitesse par l'agitation ressentie; la mesure change selon la force de l'agitation. Mais qui ne sait que cette agitation tient au plus ou moins de vigueur de celui qui s'agite et surtout à sa taille? Ce jeune enfant que son père mène par la main court à perdre haleine quand celui-ci presse le pas.
Nous allons rendre palpable l'impossibilité de trouver une mesure fixe au moyen des impressions : un homme de taille moyenne franchit la longueur d'un mètre par un mouvement à peine sensible: pour parcourir la même distance un animalcule microscopique devra déployer toutes ses forces, courir peutêtre durant une journée : l'un n'aura pas cru changer de place. Vautre se trouvera le soir loin encore du terme de sa course, et harassé de fatigue. Et maintenant imaginons ces géants de la Fable qui, pour escalader le ciel, entassaient Pélion sur Ossa; pour
112 LIVRE III. ■— l'étendue ET L'ESPACE.
mesurer un de leurs pas, vous devrez parcourir une longue carrière.
151. Dans les arts, l'étendue n'a point de signification ^ le but que Tart se pose, c'est la proportion, c'est-à-dire le rapport, l'harmonie. Une miniature habilement traitée, quelle que soit sa petitesse, fait ressortir et vivre sur l'ivoire les traits de la personne, avec autant de vivacité qu'un portrait de grandeur naturelle. On peut appliquer ce principe à tous les arts; jamais la pensée artistique ne se rapporte uniquement à la grandeur. La proportion, le relatif %^i tout; l'absolu n'est rien. C'est ainsi que le système des relations est appliqué au monde des apparences, en tant que ces apparences affectent les facultés susceptibles de plaisir; la raison s'harmonise d'une manière admirable avec le sentiment, comme l'entendement avec la faculté de sentir.