INTELLIGIBILITÉ PURE DU MONDE ÉTENDU
152. Les objets considérés en eux-mêmes ne changent point de nature, quelle que soit la diversité des aspects sous lesquels ils se montrent à nous.
Un polygone, tournant avec rapidité, nous apparaît comme une circonférence; les astres, comme des points lumineux.
Les apparences changent selon les circonstances; c'est un fait d'observation. La nature d'un objet n^est point dans ce qu'il paraît être, mais dans ce qail est. Supposons que rien, dans l'univers, ne relève des sens; nos connaissances de l'ordre sensible; s'évanouissent. En effet, il ne saurait exister des représentations de ce qui n'est pas. Mais que serait alors le monde? Problème métaphysique digne de toute notre attention !
153. Un pur esprit, dont il faut supposer l'existence, car tous ies êtres finis viendraient-ils à s'anéantir, resterait l'infini qui est Dieu, un pur esprit connaîtrait le monde étendu tel quilest en soi; connaissance d'une autre nature que la représentation sensible, soit interne, soit externe; à moins que l'on n'attribue aux purs esprits, ou même à Dieu, l'imagination et la sensibilité.
Dans cette supposition je demande ce que cet esprit connaîtrait du monde externe, ou, pour parler plus logiquement, je demande ce qu'il connaît, puisqu'il existe, et qu'il est doué d'une intelligence infinie.
154. Ce qu'il connaît du monde, c'est le monde lui-même, parce qu'il ne peut connaître que ce qui est. Mais les connaissances de cet esprit n'ont point de forme sensible; donc le monde est intelligible, abstraction faite des formes qui relèvent de la sensibihté; donc il peut être l'objet d'une compréhension pure.
Dans tout ceci point de difficulté. 11 suffit d établir
que le pur esprit voit dans les objets le principe de causalité qui produit nos impressions ; il n'est besoin, pour cela, d'attribuer à l'esprit intelligent aucune sensation, à propos de ce qu'il conçoit.
Mais lorsqu'il faut expliquer ce qui se passe relativement à l'étendue, la cbose est moins facile. En effet, dire que ce pur esprit connaît seulement le principe de causalité de la représentation subjective, c'est nier l'étendue réelle. Cet esprit voit tout ce qui est; il ne voit point l'étendue; donc elle n'existe pas. Nous voilà dans l'idéalisme de Berkeley : un monde externe sans étendue n'est pas le monde admis par le sens commun ; c'est le monde des idéalistes. Au contraire, affirmons -nous qu'il connaît l'étendue, nous lui attribuons la représentation sensible; car l'étendue représentée semble impliquer cette représentation. Qu'est-ce qu'une étendue sans lignes, sans surface, sans figure? Or les surfaces, les lignes, les figures relèvent des sens. Que si Ton prend ces mots dans une acception particulière et différente, l'étendue ne sera rien de ce que nous avons imaginé jusqu'ici ; ce sera quelque cbose dont nous n'avons point Fidée: nous voilà retombés dans l'idéalisme.
155. Difficulté pressante et sérieuse, en effet. Pour la résoudre, il nous faut distinguer entre l'étenduesensation et fétendue-idée ; distinction que j'ai recommandée bien souvent. Seul l'être sensible peut subjectiver la première; fêtre intellectuel peut subjectiver la seconde. L'étendue-sensation est quelque chose de subjectif, c'est une apparence; son objet
existe dans la réalité, mais n'implique essentiellement que ce qu'il faut pour produire la sensation. L'étendue-idée est également subjective, mais son objet est réel, et satisfait à toutes les conditions que renferme l'idée.
156. Ce système ne semble-t-il pas établir deux sortes de géométrie ? Distinguons. La géométrie scientifique et la géométrie purement idéale sont une môme géométrie, sauf la différence dans les intelligences. Le vrai ne se scinde pas, mais la géométrie empirique ou plutôt la partie représentative de la géométrie diffère selon les individus; nous avons une idée de la nôtre, non de celle d'autrui.
157. Cette double géométrie, il nous est facile de la trouver en nous-mêmes si nous voulons réfléchir; l'une purement scientifique, l'autre de représentation. Dans la première, fenchaînement dos idées; dans la seconde, les figures au moyen desquelles nous rendons les idées sensibles. L'une est le fond, l'autre est la forme. Avouons toutefois qu'on ne les peut séparer entièrement; la représentation sensible est indispensable à l'idée géométrique; nous ne comprenons l'idée que per conversionem ad phantasmata, comme disent les scolastiques. x\insi les deux ordres intellectuel et sensible sont toujours unis en nous^ soit que l'idée géométrique pure ait pris naissance de l'idée sensible, ou qu'elle lui doive son réveil; ou bien encore, soit qu'il faille considérer fidée sensible comme une condition primitive nécessairement im-
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posée à notre esprit, par le fait seul qu'il se trouve uni à un corps.
158. Ainsi s'explique comment la géométrie pure se peut séparer de la géométrie sensible, comment elle existe dans les êtres purement intellectuels, indépendamment des figures sous lesquelles l'être sensible a besoin de se la représenter.
159. Mais que sera 1 étendue en elle-même, dépouillée de toute forme sensible? Observons ici que par ces mots dépouillée déformes sensibles^ on n'entend point que l'étendue perde la capacité d'être perçue 5 elle la perd seulement dans ses rapports avec l'être sensible. Ainsi l'étendue n'est point un espace imaginaire, un être éternel -infini, c'est un ordre d'êtres^ un ensemble de rapports constants, soumis à des lois nécessaires. Ces rapports, cet ensemble d'êtres, en eux-mêmes, que sont-ils? je l'ignore^ mais je sais qu'ils existent. Ils sont réels; je le sais au moyen de l'expérience qui l'atteste. Ils sont possibles; je le sais par le témoignage de mes idées, dont renchaînement force mon esprit à se rendre à l'évidence.
160. Cette évidence n'embrasse qu'un côté de l'objet, j'en conviens; dans cet objet, il est beaucoup de choses qui nous restent cachées, cela est vrai; ce qui prouve que notre science est incomplète, non qu'elle soit illusoire.
161. S'il nous est si difficile d'admettre l'intelligibiUté pure du monde, c'est qu'en nous l'image accompagne toujours l'idée, et qu'on veut tout
expliquer au moyen de simples additions ou soustractions de parties ; comme si tous les problèmes de l'univers se pouvaient réduire en lignes, surfaces et volumes. La géométrie joue un grand rôle dans l'appréciation des phénomènes de la nature ; mais si Ton veut pénétrer l'essence des choses, la géométrie est impuissante; il faut avoir recours à la métaphysique.
Rien de plus séduisant que cette philosophie qui réduit le monde à des mouvements et à des figures ; mais aussi rien de plus superficiel. Un coup d œil jeté sur la réalité des choses fait évanouir le prestige ; l'entendement a d'autres exigences que l'imagination ; eh ! quelle noble vengeance il tire de son infidèle compagne, lorsque, Fobligeant à s'attacher à la réalité, il la submerge dans un océan de ténèbres et de contradictions ! Ceux qui se sont moqués des formes, des actes, des forces, et autres expressions du même genre employées avec plus ou moins d'exactitude dans les écoles, ignoraient-ils que, dans le monde physique lui-même, tout ne relève pas de nos sens, et que, parmi les phénomènes qui relèvent d(?s sens,' j1 en est qui ne s'expliquent point par de pures; représentations sensibles? Pour se compléter, la physique a besoin d'appeler la métaphysique à son aide.
Le chapitre suivant prouvera ce que je vie^ns d'avancer ; nous y verrons l'imagination aux prises avec ses propres créations.
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