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POSSIBILITÉ D'UNE SPHÈRE PLUS ÉTENDUE POUR LA SENSIBILITÉ ACTIVE

219. Nous avons parlé de la sensibiUté passive dans l'ordre du possible. Reste une question du même

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160 LIVRE m. — l'étendue et l'espace.

genre relativemenl à la sensibilité active, dans les êtres soumis à d'autres conditions que Fàme pendant qu'elle est unie au corps. On comprend qu'il ne saurait être ici question que du possible \ ce qui se passe dans la sphère des êtres avec lesquels nous ne sommes pas en communication nous est inconnu ; nous en savons ce que Dieu nous a révélé, pas davantage. Or la révélation n'enseigne pas à philosopher, mais à bien vivre.

220. Examiner jusqu'à quel point la sensibilité active est possible dans une sphère différente de la nôtre, c'est toutefois plus qu'une question de plaisir ou de curiosité. Qui sait... peut-être enverrons-nous sortir quelque lumière inattendue sur la nature de ce phénomène dans ses rapports avec l'organisation corporelle. Il est d'ailleurs pour nous une raison particulière d'aborder ces questions.

Les jours accordés à l'homme sur la terre sont courts-, nous voyons accourir avec une effrayante rapidité ce moment suprême où l'organisation fragile que nous appelons notre corps doit se dissoudre et laisser l'àme immortelle en présence de l'éternelle réalité. Cet être qui, au dedans de nous, sent, pense et veut, va donc se trouver dans un état nouveau. Quelles seront alors ses facultés? question pleine d'intérêt, question vivante, puisqu'il s'agit de nous, et de ce qui sera demain.

221. A cette question : un pur esprit est-il capable de sentir ? on répond négativement, parce que, selon les définitions reçues, la sensibilité active ne se peut

exercer sans l'intermédiaire d'un corps. Peut-être serait-il possible de modifier cette réponse : je vais essayer.

Avant toutes choses , fixons le sens vrai des mots. On entend ordinairement par pur esprit celui qui n'est point servi par des organes. Or, dans le sens rigoureux, l'adjectif jowr ne se doit appliquer qu'à ces esprits qui non-seulement ne sont pas unis à des corps, mais qui ne sont point destinés à cette union : ainsi l'àme humaine est un esprit, mais elle n'est pas un pur esprit; en tant qu'unie actuellement à des organes ou destinée à leur être unie.

Il semble à première vue qu'en nous enfermant dans la sphère du possible, il n'existe point de différence entre les deux significations données à l'adjectif/jwr; en effet, si la sensibilité ne répugne pas essentiellement à l'àme séparée du corps, pourquoi répugnerait-elle aux autres esprits? La parité n'est pas certaine. Toutefois, et pour le moment, nous comprendrons, dans l'expression générale purs esprits, l'àme séparée du corps.

222. Qu'entendons-nous par ce mot : sentir ? I) peut signifier deux choses; 1« recevoir une impression au moyen des organes 5 2« éprouver l'impression indépendamment de l'organe. Exemple : Je vois un objet : ce phénomène présente deux parties très-distinctes ; une affection que j'appelle voir^ une sorte d'opération mécanique au moyen de laquelle l'objet vu transmet la lumière à la rétine, de sorte que celle-ci éveille dans le cerveau une impression déterminée. La pre-

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mière est un fait de mon esprit, la seconde une modification corporelle.

Î223. 11 est vrai que si nous entendons par ce mot sentir recevoir l'impression d'un organe corporel, un esprit pur ne peut sentir ; mais si Ton entend l'affection considérée subjectivement, abstraction faite du moyen par lequel cette affection se produit ou se communique, la question change de face. Pour la résoudre d'une manière affirmative ou négative, il est sans importance que les corps existent ou n'existent point.

224 Voici, dans ce cas, comment on doit la formuler : ces représentations, ces affections, que nous appelons sensibles , se peuvent-elles produire dans les purs esprits?

On voit sur-le-champ que la simplicité n'exclut point la faculté de sentir. Notre âme est sensible et simple en môme temps. Le corps lui vient en aide, mais comme instrument ; elle ne sent point par le corps; ce qui sent, c'est l'àme. L'action des organes se borne à poser les conditions de la sensibilité -, de ces conditions résulte la sensation, en vertu d'un influx occasionnel ou physique. Donc, la simplicité ne prouve rien contre la possibilité des facultés sensibles ; elle prouverait trop si elle prouvait quelque chose.

22o. On conclut de là que rien ne s'oppose intrinsèquement à ce que Dieu communique aux purs esprits des facultés sensitives^ il n'importe que ces facultés soient de représentation, celles, par exemple, qui nous mettent en rapport avec le monde matériel, ou

purement subjectives, comme le plaisir et la douleur.

226. Bien que ces fonctions relèvent, dans l'ordre actuel, de certaines lois organiques, à les considérer en elles-mêmes, en tant qu'elles sont une modifiication de notre âme, elles ne présentent avec le monde des corps aucun rapport essentiel. Ne semble-t-il pas contraire aux principes d'une saine philosophie d'établir, absolument , que l'âme séparée du corps ne saurait éprouver des affections de même espèce que les affections de cette vie? Or si l'àme séparée du corps les peut éprouver, pourquoi n'en serait-il pas de même des purs esprits ?

Les facultés sensitives sont une sorte de moven de perception d'un ordre inférieur -, elles appartiennent à des êtres organisés et ne sont point exercées immédiatement par un organe corporel -, loin de répugner à la simplicité, elles l'exigent-, c'est pour cela, nous l'avons expliqué (liv. II, chap. n), que la matière est incapable de sentir. Des autorités graves en philosophie ont avancé que , par rapport aux isensations, la causalité de la matière est purement occasionnelle , appuyant leur opinion sur la diilficulté d'exphquer comment le composé peut produire , dans un être simple, aucune espèce d'affections. Ainsi, loin qu'il y ait opposition entre la simplicité et les facultés sensitives, renchaînement est nécessaire ; le composé ne peut sentir.

227. On se persuadera peut-être qu'il ne reste plus un doute sur la possibilité de la sensation, indiîpen-

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damment des organes corporels, et que, pour avancer le contraire, il faudrait soutenir que Dieu ne peut produire par lui-même ce qu'il produit au moyen des causes secondes. Cette matière semble épuisée ; nous l'avons effleurée à peine.

N'oublions pas qu'il s'agit seulement ici de la possibilité des facultés sensitives, en vue d'un attribut unique, la simplicité. La question se trouve considérablement restreinte , puisque nous ne pouvons la résoudre que sous un seul point de vue. La simplicité est une propriété négative. Dire qu'une chose est simple, c'est lui refuser des parties-, ce n'est affirmer aucune propriété. On dit ce qu'elle n'est point, on ne dit pas ce qu'elle est. Ainsi, je crois qu'il serait à propos de restreindre la proposition ^ par exemple, au lieu de s'exprimer ainsi : « Les facultés sensitives ne répugnent pas à un pur esprit, » il serait plus exact d'employer cette formule : « Les facultés sensitives ne répugnent point à la simplicité d'un pur esprit. »

228. Il me semble que nous avons trouvé le véritable point de vue. Poser autrement la question, c'est confondre les idées et s'exposer à résoudre des problèmes sans données suffisantes. Pourquoi, s'il n'y a point opposition entre la sensibilité et la simplicité, y en aurait-il entre la sensibilité et tout autre attribut inconnu? Ceci ne s'applique point à l'àme humaine, que nous savons capable de sentir, mais aux esprits dont nous ne connaissons ni l'essence, ni les facultés perceptives.

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229. Un des caractères distinctifs de la perception sensitive, c'est de s'appliquer à des objets individuels -, non en ce qui touche à leur essence, mais en tant que ces objets présentent certaines dispositions susceptibles de changement sans que leur nature intime soit affectée. L'étendue elle-même, que nous objectivons par réflexion comme par instinct, est plutôt un résultat des rapports établis entre les êtres qui forment le composé, qu'elle n'est ces êtres mêmes. Cela prouve que les facultés sensitives occupent dans l'ordre de la perception le dernier degré. Elles ont, en effet, pour unique fonction d'indiquer à l'être qui les possède une certaine disposition des objets externes, sans leur rien révéler sur leur nature intime. Les purs esprits sont placés au premier rang dans l'échelle des êtres doués de perception -, or le caractère distinctif de l'intelligence est de pénétrer la nature intime des choses-, il se pourrait donc que la faculté sensitive répugnât à des intelligences plus élevées que la nôtre, non en raison de leur simplicité, mais en raison de leur manière de percevoir.

230. Cette conjecture se peut étabhr sur l'analogie; étudions ce qui se passe en nous. Les représentations sensibles sont quelquefois des auxiliaires utiles de la perception purement intellectuelle; mais combien de fois aussi ne sont-elles pas un sujet de trouble et d'embarras ! Nous l'avons éprouvé dans nos méditations sur les matières abstraites. On peut comparer ces représentations à des ombres qui se placent entre l'œil intellectuel et l'objet ; la nécessité de les écarter

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sans cesse affaiblit et retarde la perception. Nous voulons, par exemple, arrêter sur la causalité notre pensée. Il est clair que dans cette idée abstraite la représentation sensible ne semblerait point devoir trouver place; et cependant elle nous obsède. C'est le mot causalité lui-même, écrit ou parlé -, c'est l'image d'un homme en mouvement ; c'est un agent quelconque ', nous ne pouvons nous défaire de la représentation sensible. A chaque instant notre esprit se voit forcé de se dire : « Ceci n'est pas l'idée de causalité; c'est une comparaison, c'est un mot, c'est une image, l Une invincible illusion le pousse à confondre le particulier avec l'universel, le contingent avec le nécessaire, l'apparence avec la réalité.

251. Concluons de là que si les facultés sensitives semblent répugner à la nature des purs esprits, il faut en chercher la cause dans le caractère propre de leur intelligence, trop parfaite pour cette dualité perceptive que nous sentons en nous. L'objet de l'entendement est l'essence de la chose, quiddiias selon la scolastique; or les représentations sensibles ne nous en disent rien. Elles nous en présentent un seul aspect, la perception de l'étendue; quant aux autres sensations, ce que l'on éprouve est plutôt un fait subjectif, rapporté d'instinct ou par raison à des causes externes, qu'une perception distincte de la disposition réelle des objets.

232. Nous venons d'établir que les intelligences d'un certain degré ne sauraient admettre des facultés sensitives, ajoutons que si les sensations n'avaient

l'étendue pour fondement, elles ne nous apprendraient rien, même sur l'aspect et la disposition du monde extérieur. Comprend-on le monde des corps sans rétendue? Or nous avons démontré (cha{>. n) que l'étendue, bien qu'elle soit le fondement de certaine§ sensations, n'est pas l'objet direct et immédiat de la sensation ; donc ce qui, dans les facultés se^nsitives, nous fait percevoir la réalité des objets, ou du moins quelque chose de leur réahté, n'est point tproprement sensible. Donc, si tel est le caractère de la perception intellectuelle, que l'objet de cette perception soit la réalité des choses, plus une inteUig^mce sera élevée, plus elle se trouvera loin de la sensation ; donc il se peut concevoir que les facultés intellectuelles et les facultés sensitives soient incompatibles dans le même sujet.

233. Jetons un coup d'œil sur l'ensemble des êtres; observons ce qui se passe à mesure qu'ils sont plus parfaits; nous comprendrons mieux l'observation précédente.

Dans les êtres, l'isolement est un caractère d'imperfection : celui-là est au dernier degré de l'échelle que nous concevons rigoureusement, absolument enfermé dans sa propre existence, complètement inerte et stérile sans activité, soit extérieure, soit iatérieure ; une pierre, par exemple. La pierre existe avecî sa forme déterminée ; elle est ce qu'on l'a faite, rien de plus, conservant la forme qu'elle a reçue, mais sans activité pour se communiquer à d'autres êtres ; sans conscience de ce qu'elle est; complètement pasmv©

168 LIVRE m. — l'étendue et l'espace. dans tous ses rapports ^ elle reçoit, mais ne donne ni ne peut donner^ c'est ainsi, du moins, que nous la concevons.

234. A mesure que les êtres s'élèvent dans l'échelle de perfection, l'isolement cesse; avec les propriétés actives se combinent les propriétés passives; nous entendons parler ici des agents corporels. Bien que ces agents ne s'élèvent pas encore jusqu'à l'ordre des êtres vivants^ ils prennent toutefois une part active à la production des phénomènes qui sortent du grand laboratoire de la nature. Ces êtres ne sont pas seulement comme essence, mais comme puissance. Divers et multiples dans leurs rapports, ils ne concentrent point en eux leur être, mais le communiquent en quelque sorte autour d'eux.

235. Les êtres organisés nous présentent déjà une nature plus expansive. La vie est une expansion continue. L'être vivant franchit les limites de sa propre existence, puisqu'il porte en lui les germes qui doivent le reproduire. Non-seulement il est pour luimême, mais il est pour d'autres êtres que lui ; imperceptible anneau de l'immense chaîne de la nature; mais cet anneau vibre, si je puis m' exprimer ainsi, et ses vibrations se propagent et vont se prolongeant jusqu'aux hmites extrêmes du fini.

236. Lorsqu'elle s'élève à la sensation, la vie prend des proportions plus vastes encore; l'être qui sent porte, pour ainsi dire, l'univers en lui. Par la conscience, il se met en rapport avec le monde sensible tout entier. La perception est immanente, c'est-à-dire

qu'elle a son terme dans le sujet même : mais à la subjectivité vient s'unir l'objectivité, par laquelle l'univers se réfléchit en un point. Dès ce moment, Têtre n'existe pas seulement en soi ; il est en quelque sorte les objets qu'il perçoit, et c'est ainsi que se vérifie cette proposition si profonde des scolastiques : « Ce qui connaît est la chose connue. » Les sensations présentent une certaine hiérarchie. D'autant plus parfaites qu'elles sont moins subjectives, les plus nobles nous mettent en communication avec les objets considérés en eux-mêmes ; elles ne se bornent pas à les expérimenter dans leur action , elles les font connaître tels qu'ils sont.

237. L'objectivité des sensations a une base, l'étendue : or l'étendue ne relève pas des sens d'une manière immédiate ou directe ; ce qu'elle maniftîste à l'extérieur, si je puis m'exprimer ainsi , n'est point à proprement parler du domaine de la sensation. Cette étendue à laquelle nous devons les premiers éléments de la réahté des êtres, en tant qu'elle présuppose un certain ordre, une certaine disposition de ces êtres, est plutôt objet d'intelhgence que de sensibihté. La sensation défaille et la science naît. Oi la science ne se contente point de ce qui paraît. Elle veut pénétrer la réalité des choses; elle ne s'arrête pas au subjectif, elle passe à l'objectif; que si la réalité se dérobe à ses recherches, elle s'élance et va cherchant dans les régions du possible.

238. De ce coup d'œil que nous venons de jeter sur l'ensemble des êtres, il ressort que leur perfec-

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tion est proportionnelle à leur expansion ; qu'à mesure qu'ils sont plus parfaits ils sortent davantage de la sphère individuelle et exercent une action plus étendue. C'est pourquoi, plus la perception est élevée, moins elle est subjective \ son degré inférieur, la sensation, s'arrête à ce qui est éprouvé par le sujet qui perçoit 5 son plus haut degré, l'intelligence , fait abstraction de la sensation et cherche la réahté comme son objet propre.

239. Concluons : s'il nous était donné de connaître la nature intime des purs esprits, peut-être verrionsnous que les facultés sensitives leur sont incompatibles en vertu de la perfection de leur intelligence, et que les analogies que nous prétendons établir sur le caractère de nos perceptions ne sauraient avoir aucune valeur, puisqu'il s'agit d'un mode de compréhension plus parfait que le nôtre. Quoi qu'il en soit, convenons que la question, restreinte au point de vue de la simplicité, serait bien imparfaitement résolue, et tirons, des considérations qui précèdent, cette conséquence pratique : ne pas affirmer légèrement la possibilité des choses quand nous ne connaissons leur nature que d'une manière imparfaite.

240. Jusqu'ici nous n'avons parlé que ^e la possibilité intrinsèque; que faut-il penser de la réalité? Cette question ne peut être résolue qu'à l'aide de l'expérience^ or les faits nous manquent, parce que nous ne sommes en communication immédiate ni avec les âmes séparées des corps ni avec les purs esprits.

241. Devons-nous croire que l'âme, aussitôt qu'elle abandonne le corps, soit dépouillée de toute faculté sensitive? les purs esprits ne possèdent-ils aucune de ces facultés? Nous trouverons une sorte de réponse à cette question, non dans la nature des choses, mais dans la fm à laquelle ces facultés sont destinées.

L'organisme, auquel l'âme préside durant cette épreuve rapide qu'on appelle la vie, est soumis aux lois générales de T univers corporel. Pour exercer comme il convient ses fonctions, l'âme doit être dans une communication incessante, tant avec son propre corps, qu'avec les corps qui l'entourent ; douée d'une sorte d'intuition sensible des relations du monde matériel, avertie par la douleur de tout désordre survenu dans les organes, et se laissant guider par le sentiment du plaisir comme par un instinct qui, dirigé, réglé par la raison , peut la conduire à l'accomphssement des lois naturelles.

Dès qu'elle est séparée du corps , il n'existe pour l'âme aucune raison d'éprouver ces affections, puisqu'elle n'en a pas besoin pour se diriger dans ses actes.

De cette considération , qui me semble applicable aux purs esprits, ne peut-on tirer au moins une conjecture sur la différence qui doit exister entre l'âme humaine soumise encore aux lois de l'organisme et les êtres spirituels qui ne sont unis à aucun corps ? Simple conjecture , nous nous hâtons de le répéter. En effet, est-il absolument impossible à l'âme séparée du corps , est-il impossible aux purs esprits de

se mettre en rapport avec la matière? nul ne le sait. Qui peut affirmer que les affections sensibles ne leur sont pas nécessaires pour des fins hors de notre portée? J'admets que les rapports dont il s'agit n'existent pas; il ne suit point de là que les affections sensibles soient inutiles, soit aux purs esprits, soit à l'àme humaine ; au contraire, autant qu'il est permis d'énoncer une opinion sur ces matières, il nous semble qu'ôter à l'âme les sentiments et l'imagination, c'est la dépouiller de ses facultés les plus belles. Facultés, remarquons-le bien, qui non-seulement viennent en aide à l'intelligence, mais qui sont le mobile puissant d'un grand nombre de ses actes.

242. Nous concevons difficilement ce qu'est la douleur ou le plaisir en dehors des affections sensibles. Dans la volonté purement intellectuelle, nous n'aper. cevons autre chose que le vouloir ou le non vouloir : actes de rapport éminemment simples, qui n'ont pas même pour nous la signification d'attrait ou de répulsion. Bien souvent, en effet, nous voulons ce qui nous déplaît et nous avons du plaisir à ce que nous ne voulons pas. Donc, vouloir et ne pas vouloir n'impliquent point attrait ou répulsion, et loin de dépendre de ces affections contraires, ils peuvent être en opposition avec elles.

243. On dira peut-être : Cherchez la raison de cette dissidence dans l'opposition qui règne entre les facultés sensibles et les facultés intellectuelles. Observation vraie, mais qui n'infirme en rien la doctrine que nous venons d'exposer. Il est de fait que la

volonté purement intellectuelle , en opposition avec les affections sensibles, n'implique point le plaisir et n'exclut pas la douleur. Cette volonté triomphe, il est vrai, en vertu du libre arbitre; triomphe semblable à celui du maître qui, forcé d'exiger l'obéissance sous des peines sévères, souffre en même temps qu'il obtient l'exécution des ordres qu'il a donnés. Donc , qui pourrait dire que la volonté, même après (îette vie, ne sera pas accompagnée d'affections pareilles à celles qu'elle éprouve aujourd'hui, affections dégagées toutefois de la partie grossière que le corps , lourd fardeau de l'âme, y mêle ? Pour moi, je n'y vois pas de répugnance intrinsèque ; que s'il était permis de résoudre de sentiment une question de philosophie , j'affirmerais que ce noble et sublime ensemble de facultés que nous nommons le cœur ne descend point dans le sépulcre, et qu'il s'envole avec notre àme aux régions sereines de l'immortalité.

244. Quant à l'imagination, faculté mystéri(;use et féconde, peintre subhme dont l'inépuisable pinceau, non-seulement vivifie le monde réel, mais peut créer à son gré des mondes nouveaux et déployer aux yeux de l'âme ravie les plus resplendissants panoramas, pourquoi supposer qu'elle abandonne l'ame quand l'âme abandonne le corps? Pourquoi les harmonies ineffables de la nature ne pourraient-elles un jour être perçues d'une manière sensible? (;ardons-nous d'aventurer nos affirmations sur les secrets de Dieu; mais gardons-nous aussi de poser des limites à la toute-puissance. Une saine philosophie ne

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multiplie point outre mesure les affirmations ; mais elle évite de circonscrire, dans la faible raison de Thomme, la sphère du possible.

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