CHAPITRE XXXII
PÉNÉTR ABILITÉ DES CORPS.
245. Plus l'on médite sur le monde corporel, plus cette vérité devient frappante , qu'un grand nombre de ses rapports sont contingents; d'où la nécessité de recourir à une cause supérieure de laquelle ils relèvent. Il n'est pas jusqu'aux propriétés les plus absolues en apparence qui , soumises à l'examen de la raison, ne perdent ce caractère. Quoi de plus absolu, par exemple, que l'impénétrabilité du corps? et cependant, qu'est-elle après l'analyse? un fait d'expérience qui n'a pas sa raison dans la nature des choses, et qui, par lui-même, peut être ou n'être point, sans qu'il y ait contradiction.
246. Deux ou plusieurs corps ne peuvent occuper dans le même temps un même lieu 5 voilà ce qu'on entend par impénétrabilité. Observons d'abord que cette définition n'a pas de sens pour ceux qui ne font point de l'espace une réalité indépendante des corps. En effet, si le lieu, comme espace pur, n'est rien, parler d'un lieu en lui-même , abstraction faite des corps, c'est ne rien dire. Dans ce cas, l'impénétra-
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bilité n'est autre chose qu'un certain rapport oui des corps ou des idées.
247. Il convient, avant tout, de distinguer entre Tordre réel et l'ordre purement idéal. Classons J'impénétrabilité sous deux chefs, physique et géométrique. L'impénétrabihté physique est celle qui fr&ppe nos yeux dans le monde des corps. L'impénétrabihté géométrique est purement idéale. Deux boules de métal ne peuvent occuper un même lieu : voilà limpénétrabilité physique. Les idées de deux boules nous présentent deux étendues qui s'excluent mutuellement dans la représentation sensible : voilà l'impénétrabilité géométrique. Imaginons que ces deux dernières s'ajustent parfaitement : elles ne sont plus deux, mais une seule boule; imaginons que Tune occupe une portion de l'autre : il résulte une figure nouvelle, ou, si l'on veut, l'une devient une partie de l'autre, et, partant, se trouve contenue dans ridée qui la représente, comme, par exemple, si la plus petite entre dans la plus grande. On le voit, les deux suppositions présentent les boules comme se pénétrant en tout ou en partie ; mais, par se pénétrer^ on veut seulement désigner ici, dans l'une des boules,' considérée comme un espace pur, certaines parties dans lesquelles l'autre boule, considérée de la même manière, se fait sa place. L'impénétrabilité géométrique suppose séparation entre les deux objets, et n'existe que lorsqu'ils sont séparés ; auquel cas l'impénétrabilité existe de nécessité absolue. Supposer le contraire serait affirmer la séparation et la non
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séparation, ce qui est contradictoire. Donc, Tinipénétrabilité géométrique ne prouve rien en faveur de l'impénétrabilité physique, car la première n'existe que dans le cas où elle est présupposée, c'est-à-dire exigée sous peine de contradiction-, il est évident que la même chose aurait lieu dans la réahté -, deux corps séparés ne se peuvent pénétrer l'un l'autre tant qu'ils sont séparés. Donc, sur ce point, Tordre idéal ne nous apprend rien de l'ordre réel.
248. Mais, dans l'ordre réel, lapénétrabilité existet-elle?Une boule métalhque, par exemple, pourraitelle pénétrer dans une boule de môme nature, comme nous plaçons l'une dans l'autre deux boules géométriques ? Observez qu'il ne s'agit point point ici de Tordre régulier, l'expérience dément cette supposition, mais de l'essence même des choses. Dans ce cas, j'ose affirmer qu'il n'existe à supposer les corps pénétrables aucune contradiction. Oui, Tanalyse nous fera voir que l'impénétrabilité n'est point de l'essence des corps.
Nous avons vu déjà que Tidée de lieu, en tant qu'espace, est une abstraction. Donc cette supposition, par laquelle on attribue à chaque portion de matière en particulier une certaine étendue, laquelle remplit un certain espace, nécessairement, absolument, et de telle sorte qu'il lui soit impossible d'admettre une autre portion de matière en un même temps et dans un même lieu , est purement imaginaire. La position des corps, en général, est l'ensemble de leurs rapports. L'étendue particulière de
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chacun d'eux n'est autre chose que l'ensemble des rapports de leurs parties entre elles, points métendus ou d'une petitesse infinie dont nous pouvons nous rapprocher par une division infinie.
Un ensemble de rapports entre des êtres indivisibles ou infinitésimaux, voilà ce qui constitue ce que nous nommons Tétendue et Tespace, enfin tout ce (}ue comprend le champ si vaste de la représentation sensible. Ces rapports, savons-nous s'ils ne sont [»oint variables? Oserons- nous établir notre expérience comme la limite extrême de la nature des choses.
L'univers n'a point été calqué sur notre expérience. Nous l'avons acquise en étudiant l'univers. Dire qu'il n'existe rien, qu'il ne peut rien exister en dehors de ce qu'elle atteste, c'est faire du moi]e type des choses ; c'est placer dans le mo2 les lois qui régissent le monde comme desimpies émanations de notre être. Orgueil insensé pour Thomme mortel, fugitive étincelle qui ne fait qu'apparaître et s'éteindre ; orgueil insensé pour un esprit qui, malgré sa grandeur et sa force, sent bien qu'il ne peut se soustraire à ces lois , à ces phénomènes qu'il voudrait regarder comme son propre ouvrage.