La solution donnée dans les chapitres précé- If
182 LIVRE III. — l'étendue et l'espace.
dents devrait suffire. On élève des diflicultés sur l'état extraordinaire d'un corps privé des conditions d'étendue auxquelles les autres corps sont soumis^ mais dans le mystère l'on suppose la correspondance de ce corps avec nos sens suspendue; or, comme nous n'entrons en rapport avec le monde extérieur qu'à l'aide des sens, de quel droit proclamer Tabsurdité de ce qui échappe à leur appréciation ? Pour percevoir l'étendue, nous avons besoin quelle nous soit sensible-, il nous est donc impossible de rien affirmer sur l'étendue d'un objet qui ne tombe point sous nos
sens.
Cette réponse pouvait couper court aux objections ;
elle n'est pas la seule.
258. Qu est-ce que l'étendue ? En réalité, c'est un ensemble de rapports entre les êtres qui composent ce qui est étendu. Ces rapports ne sont pas intrinsèquement nécessaires, nous l'avons prouvé. Dieu peut donc les changer. On le voit, cette question finit et se résume comme la première. La toute-puissance divine peut-elle suspendre, changer ou détruire des rapports qui ne sont pas intrinsèquement nécessaires ? Il est évident qu'elle le peut. Nous voilà de nouveau hors du terrain philosophique -, nous voilà dans le champ des faits, ou, si l'on veut, dans l'examen des raisons
de croire.
2o9. L'objection tirée de l'impossibiUté, pour les corps, d'être présents en plusieurs lieux à la fois, rentre au fond dans l'objection précédente, bien qu'elle paraisse plus difficile à résoudre. Occuper un
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lieu, dans le sens que nous donnons à ce mot aujourd'hui, c'est occuper, relativement à l'étendue des autres corps, une étendue propre, dans la forme et avec les rapports ordinaires. Admettez un cc»rps soumis à d'autres conditions, soit de rapports, soit d'étendue, la supposition de laquelle on tire l'impossibihté, pour lui, d'être à la fois en plusieurs lieux disparaît. Donc, s'il est prouvé que la toute-puissance divine peut changer et même détruire ces rapports nous pouvons admettre sans contradiction que les conséquences qui devaient résulter de ces rapports manquent aussi.
260. Ainsi les distinctions des scolastiqucîs entre les deux espèces de l'étendue, in ordine ad se, et in ordme ad locum , entre l'étendue susceptible de quantité et l'étendue sacramentelle, subtilités vaines aux yeux d'une philosophie sans profondeur; subtilités imaginées, disait-elle, pour éluder la difficulté plutôt que pour la résoudre, n'étaient rien moins que des observations pleines de sens et de génie. Une analyse attentive du phénomène et de la réalité dans l'ordre sensible vient, d'une manière éclatante, en confirmer l'exactitude. Je ne prétends point que ces distinctions fussent toujours comprises dans les écoles; ({u'elles eussent, dans la pensée des scolastiques, toute la clarté, toute la vérité, toute la portée que nous sommes forcés de leur reconnaître, et surtout qu'elles fussent toujours accompagnées de l'esprit d'analyse critique qu'elles comportent. Faisons abstraction du mérite des hommes, pour nous attacher au fond des choses 5
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moins on supposera d'intelligence philosophique dans ceux qui les employaient, plus notre admiration sera profonde pour cette religion qui sait imposer à ses défenseurs de ces pensées fécondes que les siècles suivants doivent mûrir et féconder. Les écoles disputaient vivement sur l'étendue, sur les accidents, sur les facultés sensitives^ le dogme catholique enseignait une vérité contraire à toutes les apparences : c'était comme une sorte de stimulant qui poussait les intelligences à creuser plus au fond , à saisir, à scruter de plus près la distance qui sépare le phénomène de la réalité, à mesurer la différence entre le contingent et le nécessaire. Ainsi l'auguste mystère posait à la philosophie des questions qui, sans lui, ne se seraient probablement jamais offertes à l'entendement de l'homme.
261. Bacon a dit avec autant de vérité que de profondeur : (( Peu de philosophie éloigne de la religion ; beaucoup de philosophie y ramène. » Chose merveilleuse, et que l'histoire de l'esprit humain, durant dix-huit siècles, atteste à chaque page, les objections les plus graves soulevées contre le catholicisme , loin de l'atteindre ou de l'ébranler, se trouvent à la fin renfermer quelque vérité qui le confirme. Le secret pour forcer Terreur à rendre témoignage, c est d'aller jusqu'au fond de l'objection ellemême et de l'examiner sous tous ses aspects. Le péché originel est un mystère -, mais ce mystère explique le monde moral et matériel tout entier; l'incarnation est un mystère; mais ce mystère répand un
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jour merveilleux sur les traditions de la famille humaine; la foi est pleine de mystères ; mais la foi satisfait à une des plus grandes et des plus {.uissantes nécessités de la raison ; la création est un mystère ; mais ce mystère débrouille le chaos , nous fait comprendre l'univers et nous donne le mot de l'humanité. Le christianisme n'est qu'un ensemble de mystères; mais ces mystères se rattachent par des liens occultes à tout ce qu'il y a de grand, de sublime, de beau, de tendre dans le ciel et sur la terre; ils se rattachent à l'individu , à la famille , à l'ordre social ; ils se rattachent à l'entendement, au cœur, au langage, à la science, aux arts, à tout ce qui vit en nous, à tout ce qui sent , à tout ce qui pense ; ils se rattachent à Dieu!
Le penseur qui méconnaît la rehgion ou même qui cherche à la combattre la trouve à Feutrée comme à la sortie des voies mystérieuses de l'existence; auprès du berceau de l'enfant comme sous les portiques de la mort et parmi les sépulcres ; dans le temps comme dans l'éternité, expliquant toutes choses d'un mot; écoutant, impassible, les divagations de l'ignorance et les blasphèmes de l'impie ; attendant, sans trouble et sans défaillance, que le cours des siècles vienne donner raison à celui qui, antérieurement à tous les siècles, était la raison même.