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CHAP. II. — LA STATUE DE CONDILLAC

9. L'attention est l'application de l'esprit à quelque objet : cette apphcation suppose l'exercice d'une activité concentrée sur un point. Un point entièrement passif n'est pas attentif dans le sens vrai du mot ; dans la sensation, nous sommes attentifs lorsque, par un acte réflexe, nous connaissons que nous sentons ^ en dehors de cette connaissance, point de véritable attention ^ seulement, sensation plus ou moins vive, selon que notre sensibihté se trouve plus ou moins affectée. Donner aux sensations fortes le nom d'attention, c'est faire une fausse application du mot. On a pu le remarquer, les esprits les plus faciles à émouvoir sont les plus attentifs.

Une faculté passive affectée, voilà la sensation. L'attention est l'exercice d'une activité. C'est pourquoi l'animal n'est attentif qu'en tant qu'il a reçu du Créateur un principe actif pour diriger vers un objet déterminé ses facultés sensitives.

iO. Percevoir la différence qui existe entre les odeurs de la rose et de l'œillet, est-ce sen tir ? De la négative je conclus que le jugement n'est pas la sensation transformée, puisqu'il n'est pas même sensation. Que si l'on répond affirmativement, je fais observer que cette perception devant être ou le parfum de l'œillet ou celui de la rose, une seule de ces sensations me donnera la perception comparative, ce qui ne se peut. Répondre que la perception est à la fois les deux parfums, c'est avancer une absurdité ; car, dans le sens rigoureux des mots, nous aurons une sensation qui sera en même temps et celle de

l'œillet et celle de la rose, bien que Tune reste distincte de Vautre. Que si nous les supposons unies, la question n'a pas avancé d'une ligne. Il s'agit en effet d'expliquer comment la coexistence produit la comparaison et le jugement, ou, si l'on veut, la perception de la différence.

La sensation de l'œillet n'est autre chose que la sensation de l'œillet -, celle de la rose, la sensation de la rose. Comparer, supposer un acte en vertu duquel l'esprit perçoit la différence, c'est plus qu'une sensation. Il y a là une faculté d'un autre ordre, la comparaison, la faculté d'apprécier les rapports et les différences.

il. Cette comparaison, cette force intellectuelle qui pose les deux termes sur un terrain commun sans les confondre -, qui saisit le point par lequel ils se touchent ou se séparent -, qui , pour ainsi dire , se place entre eux et juge-, cette force, dis-je, se distingue de la force sensitive ^ elle est le produit d'une activité différente. Le développement de cette activité dépendra, si l'on veut, de la sensation comme d'une condition sine quà non : les sensations seront la cause déterminante^ mais les confondre, c'est détruire la comparaison, c'est la rendre impossible.

Point de jugement sans idées d'identité ou de ressemblance ^ or ces idées se distinguent des sensations. Les sensations sont des faits particuhers qui ne sortent point de leur sphère ; les idées d'identité et de ressemblance impliquent quelque chose de commun qui tend à se généraliser.

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12. Ainsi donc un être qui n'aurait d'autre faculté que celle de sentir éprouverait des sensations de différentes espèces, mais sans les comparer. Lorsqu'il sentirait d'une façon, il ne sentirait point de l'autre^ une sensation ne sera point l'autre^ et toutefois il ne pourrait se rendre compte de la variété. Supposons qu'il gardât le souvenir de ses sensations successives, ce souvenir ne serait que la répétition des mêmes sensations avec une intensité moindre. On ne peut supposer que l'être sensible compare, qu'il perçoive des rapports d'identité ou de non identité, de ressemblance ou de différence, sans admettre une suite d'actes réfléchis qui ne sont point des sensations.

13. Il n'est pas jusqu'au souvenir de la sensation qui ne soit inexplicable par la sensation toute seule. La sensation de l'odeur de rose que la statue perçut hier, elle peut se la rappeler aujourd'hui de deux manières : l'' la sensation se reproduit sans le secours d'une cause extérieure, sans aucun rapport avec le temps passé, partant sans rapport avec l'existence antérieure d'une sensation du même genre, et, dans ce cas, le souvenir n'est point un souv(ïnir proprement dit, mais une sensation plus ou moins vive^ 2'' elle se reproduit en vertu d'une relation avec l'existence de la même sensation ou d'une sensation antérieure de même genre , ce qui constitue essentiellement le souvenir ; et alors il y a quelque chose de plus que la sensation ; à savoir les idées de succession, de temps, d'antériorité, d'identité ou de

ressemblance, idées entièrement distinctes, et nonseulement distinctes, mais qu'il est possible de séparer de la sensation.

Deux sensations distinctes se peuvent rapporter à un même temps dans la mémoire -, il n'y a dès lors identité que pour le souvenir. La sensation est indépendante de la mémoire. Nul besoin pour sentir de se rappeler une sensation antérieure. Donc la sensation n'implique point un rapport de temps-, donc le temps et la sensation sont choses distinctes^ donc Condillac se trompe lorsqu'il veut expliquer le souvenir des sensations par de pures sensations.

14. Ces réflexions bien simples ruinent de fond en comble le système de Condillac. En effet, ce philosophe admet ou n'admet point autre chose que la sensation^ or la première hypothèse va contre sa donnée principale-, la seconde rend impossible l'explication de toute idée abstraite ou même de la mémoire sensitive^ il faut qu'il admette avec Locke la réflexion sur la sensation, partant, d'autres facultés que la sensation.

lo. Que certains philosophes soutiennent que toutes nos idées relèvent de la sensation, dans ce sens qu'elles éveillent notre activité intérieure et fournissent pour ainsi dire les matériaux à l'intelhgence, je le comprends-, mais que l'on ait pu donner comme une chose certaine, claire, éminemment simple, que notre esprit ne contient que ces matériaux, c'està-dire les sensations, j'ai peine à me rendre compte d'une erreur si grossière. Il suflit de rentrer en soi

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