CHAPITRE VII
l'entendement agissant des aristotéliciens.
4o. Je vais exposer en peu de mots la théorie de» scolastiques sur la manière dont l'entendement perçoit les objets matériels. Je l'ai dit : tourner en ridicule cette doctrine ingénieuse, c'est prouver qu'on ne l'a point comprise. Vous pouvez contester la sohdité de l'édifice, non son importance et sa grandeur.
46. On partait, dans les écoles, de ce principe d'Aristote : Nihil est in intellectu quod prius non
fueint in sensu, il n'est rien dans l'entendement qui n'ait été déjà dans les sens-, d'où cette conséquence : avant de recevoir les impressions des sens, l'âme est comme une table rase, sicut tabula rasa in qua nihil est scriptum.
Ainsi toutes nos connaissances nous venaient des sens. Il semble , à première vue , que ce système est identique avec le système de Condillac. Tous deux placent dans la sensation l'origine de nos connaissances; ils établissent tous deux qu'antérieurement aux sensations il n'existe dans notre entendement aucune espèce d'idées. Et cependant, malgré ces apparences, les deux systèmes diffèrent d'une manière essentielle ; ils sont diamétralement opposés.
47. Dans le système de Condillac, la sensation est l'opération unique de l'âme ; tout ce qui se manifeste en elle n'est que la sensation diversement transformée; il n'existe, antérieurement aux impressions sensibles, aucune faculté; la sensation se développant , voilà ce qui féconde l'âme. La sensation n'éveille pas seulement, elle engendre les facultés. Dans l'école aristotélicienne, la sensation était le point de départ, non le principe de l'intelligence. Elle distinguait, avec le plus grand soin, l'entendement des facultés sensitives , reconnaissant dans celui-ci une activité propre, une activité innée, infiniment supérieure aux facultés de l'ordre sensible. Il suffît d'ouvrir un des nombreux ouvrages enfantés par cette école ; on y trouve à chaque page des mots tels que ceux-ci : force intellectuelle, lumière de la raison, par-
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ticipation de la lumière divine, etc. , où l'on reconnaît, d'une manière expresse , une activité intellectuelle, primordiale, indépendante des sensations, antcTieure aux sensations. L'entendement actif ou agissant , mtellectus agens ^ qui jouait un si grand rôle dans ce système, est une condamnation formelle du système de la sensation transformée , soutenu par Condillac. Que l'on nous permette quelques développements.
48. Tout expliquer par matière ^i forme, c'était là l'idée dominante des aristotéliciens, qui, modifiant le sens des mots selon la nécessité , regardaient les facultés de l'âme comme des puissances inertes; pour agir, ces facultés devaient être unies à une forme qui les mît en action ; c'est ainsi que bîs sensations étaient des espèces ou formes par lesquelles la puissance sensitive était mise en mouvement. L'imagination était pareillement une puissance ; mais, quoique placée un peu au-dessus des sens externes, elle ne contenait autre chose que des apparences de l'ordre sensible ; ces apparences étaient les formes qui mettaient en action la puissance imaginative , laquelle, sans cela, serait restée inerte. Après avoir ainsi rendu compte du sens externe et de 1 imagination, les aristotéliciens voulurent expliquer les phénomènes de l'ordre intellectuel , et ils s'aidèrent d'une invention ingénieuse , à laquelle ils donnèrent le nom d'entendement agissant; création motivée par la nécessité de mettre d'accord deux principes contradictoires en apparence.
D'une part, ils établissaient que toutes nos con-
naissances viennent des sens-, de l'autre, qu'il existe une différence intrinsèque, essentielle , entre sentir et comprendre. Cette ligne une fois tirée, il y avait séparation entre l'ordre sensitif et l'ordre intellectuel. Or, pour sauvegarder ce principe, que nos connaissances viennent des sens, il fallait nécessairement les réunir ^ Tentendement agissant fut le pont entre les deux rives.
On ne pouvait refuser à l'entendement pur la connaissance des objets matériels-, mais cette connaissance n'étant point innée, comme il ne pouvait l'acquérir par lui-même, il devenait nécessaire d'établir une communication au moyen de' laquelle l'entendement pût atteindre les objets sans altérer sa pureté sans tache au contact des apparences sensibles. L'imagination contenait ces apparences, dépouillées déjà du vêtement grossier des sens externes^ apparences plus aériennes, plus pures , plus voisines de rimmatérialité, quoique bien loin encore de l'ordre intellectuel , et ne pouvant s'élever assez haut pour entrer en communication avec l'entendement pur. Celui-ci, afin d'exercer sa faculté de connaître, avait besoin de formes qu'il pût s'identifier d'une manière intime ^ et, bien qu'il les entrevît dans les profondeurs des facultés sensitives, il ne pouvait descendre jusque-là sans compromettre sa dignité, sans renier sa nature. Dans cette perplexité, il fallait un médiateur. Ce médiateur fut l'entendement agissant ^ nous allons voir quelles étaient les attributions de cette faculté nouvelle.
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49. Les apparences sensibles contenues dans l'imagination, représentation vraie du monde extérieur, n'étaient point intelligibles par elles-mêmes, parce qu'elles se présentaient enveloppées de formes matérielles auxquelles l'acte intellectuel ne se peut appliquer d'une manière directe. Trouver une faculté, laquelle eût le pouvoir de rendre intelligible ce qui ne l'est point en soi, c'était résoudre le problème 5 le transformateur mystérieux, appliquant aux apparences sensibles son activité propre, les «îlevait du rang d'espèces imaginaires, phantasmata^ à celui d'idées pures ou d'apparences intelligibles. Or, cette faculté, c'est l'entendement agissant : véritable magicien qui dépouille les apparences sensibles de leurs conditions matérielles, leur enlève la partie grossière qui les empêchait de se mettre en contact avec l'entendement pur, et transforme l'aliment grossier des facultés sensitives en cette pure ambroisie; que l'on peut servir à la table des pures intelligences.
oO. Invention poétique si l'on veut, ingénieuse, mais non ridicule. Elle met sur la voie d'un fait idéologique de la plus haute importance, en même temps qu'elle montre comment se doivent expliquer les phénomènes intellectuels dans leurs rapports avec le monde sensible. Ce fait et cette explication , les voici : différence entre les représentations sensibles et les idées pures, même par rapport aux objets matériels; activité intellectuelle agissant sur les apparences sensibles et les changeant en alime;nt de l'esprit.
Laissons de côté la poésie et comparons cette doctrine à celle de Kant. Pour combattre le sensualisme, ce philosophe établit pareillement une distinction entre Tintuition sensible et l'entendement pur.