KANT ET LES ARISTOTÉLICIENS
5i . Je viens d'avancer que le philosophe allemand étabht une distinction entre les facultés sensitives et les facultés intellectuelles ^ nous allons comparer son système au système des scolastiques. Pour qu'on ne m'accuse point d'inexactitude, je citerai textuellement-, on pourra, de la sorte, relever les erreurs dans lesquelles le langage inusité de l'auteur aurait pu m' entraîner.
(c N'importe le mode, n'importe le moyen d'appli- <( cation de la connaissance aux objets, ce mode, en « vertu duquel la connaissance se rapporte immédiate tement aux choses, qui pose la pensée comme un « moyen , constitue l'intuition. L'intuition implique « un objet donné, c'est-à-dire, pour l'homme, une « affection quelconque de l'esprit. La capacité de re- « cevoir les représentations, par la manière dont les « objets nous affectent, se nomme sensibilité . Les « objets nous sont donnés au moyen de lasensibihté; H seule, cette faculté nous fournit des intuitions.
CHAP. vin. — KANT. 229
« Mais c'est Tentendement qui les conçoit-^ dfi là, les « conceptions. Toute pensée doit, en dernier lieu, se « rapporter, au moyen de certains signes, soit directe tement, soit indirectement, à des intuitions, parte tant à la sensibilité, puisque nul objet ne nous peut « être donné d'une autre manière. )>
« L'effet que produit un objet sur la faculté représentative, en tant que nous sommes affectés par cet objet, se nomme sensation. Toute intuition qui se rapporte à un objet, au moyen de la sensation, est une intuition empirique. L'objet indéterminé d'une intuition empirique se nomme phénomène. » (Esthétique transcendantale, première partie.)
La distinction que le philosophe établit entre la faculté de sentir et celle de concevoir est fondamentale dans son système. Aussi voyons-nous qu'il l'eîxpose, bien que d'une manière sommaire, avant d(î commencer ses recherches sur l'esthétique ; ailleurs, dans le traité des opérations de l'entendement , mous la trouvons développée avec plus d'étendue, et, par la manière dont il insiste, on voit quelle importance il lui donne. Il va jusqu'à la considérer comme la découverte d'un monde inconnu. Écoutons-le dans sa Logique transcendantale.
« Notre connaissance procède de deux sources intellectuelles : l'une est la capacité de recevoir les représentations (réceptivité des impressions), l'autre est la faculté de connaître un objet par ses représentations (spontanéité des conceptions). L'objet nous est donné par la première j par la seconde il est pensé ^
en rapport avec cette représentation (comme pure détermination de l'esprit). Intuition et conception, voilà les éléments de toute connaissance^ de sorte que les conceptions sans une intuition correspondante, ou bien encore une intuition sans conception, ne peuvent donner une connaissance.
« Nous nommerons sensibilité la capacité (récepvité) que possède notre esprit de contenir des représentations, en tant qu il est affecté d'une manière quelconque ^ entendement^ la faculté de produire des représentations, ou \[i spontanéité à^ la connaissance. C'est le propre de notre nature que l'intuition soit sensible, et seulement sensible. \J entendement est la faculté de concevoir l'objet de cette intuition. L'une de ces propriétés de l'àme n'est point supérieure à l'autre -, toutes deux ont une importance égale. La sensibilité donne l'objet^ l'entendement le pense. Que seraient des pensées sans matière et sans objet, et des intuitions sans conceptions ? Ainsi donc, il est également indispensable et de rendre sensibles les conceptions (c'est-à-dire de leur donner un objet d'intuition), et de rendre les intuitions intelligibles en les soumettant aux conceptions. Ces deux facultés ou capacités ne se peuvent suppléer l'une l'autre^ ni l'entendement ne perçoit*, ni la
1 Cela doit s'entendre de la perception intuitive, non de la perception en général.
sensibilité ne pense \ mais la connaissance résulte de leur union. Loin donc qu'il faille confondre leurs, attributions, il importe de les séparer avec soin. C'est pourquoi nous distinguons la science des lois de la sensibilité en général, c'est-à-dire Vesthetique, de la science des lois de l'entendement en général, c'est-à-dire de la logique, » (Logique transcendantale, introduction.)
Cette doctrine établit deux faits, l'intuition sensible et la conception sur cette intuition -, d'où l'existence de deux facultés, sensibilité et entendement. A la première correspondent les représentations sensibles^ à la seconde, les conceptions. Bien que d'un ordre différent, ces deux facultés sont intimement unies ^ elles ont besoin l'une de l'autre pour produire la connaissance. Comment se viennent-elles en aide? Écoutons le pbilosopbe de Kœnigsberg :
« Nous avons défini plus baut rintelligerice, mais seulement d'une manière négative, comme une faculté de connaître non sensible : toute intuition relève de la sensibilité -, donc l'entendement n'est pas une faculté intuitive. Abstraction faite de Tiiatuition, les conceptions sont le seul mode de connaître. D'où il suit que toute connaissance est le fruit de conceptions non intuitives, mais discursives (générales). Toutes les sensations, en tant que sensibles, reposent sur des affections, et les conceptions sur des fonctions. J'entends par fonctions l'unité d'action né^ cessaire pour coordonner en une seule re{)résentation commune plusieurs représentations différentes.
Donc les conceptions ont pour fondemant la spontanéité de la pensée, comme les intuitions sensibles, la réceptivité des impressions. L'entendement juge par l'entremise des conceptions. L'intuition étant la seule représentation dont l'objet soit immédiat, une conception ne se rapporte jamais immédiatement à l'objet, mais à quelque autre représentation de cet objet, intuition ou conception, ilji'importe. Le jugement est la connaissance médiate d'un objet, et, par conséquent, la représentation de cet objet. Tout jugement contient une conception multiple, laquelle, sous cette pluralité, comprend aussi une représentation donnée, représentation qui se rapporte à l'objet d'une manière immédiate. Par exemple, dans ce jugement : Tous les corps sont divisibles^ le concept divisible convient à plusieurs espèces de conceptions différentes, et c'est au concept-corps qu'il se rapporte ici d'une façon particulière. Mais ce conceptcorps est relatif à certains phénomènes que nous avons sous les yeux ; ces objets se retrouvent donc représentés médiatement par le concept de divisibilité. Tous les jugements sont fonctions de l'unité dans nos représentations, puisqu'au lieu d'une représentation immédiate, survient une représentation plus élevée qui, renfermant la première avec beaucoup d'autres, donne la connaissance de l'objet. Ainsi plusieurs connaissances possibles deviennent une seule connaissance. Mais nous pouvons réduire toutes les opérations de l'entendement au jugement , de sorte que l'entendement en général peut être re-
présenté comme une faculté de juger -^ car selon ce qui a été dit, faculté de penser ou de juger, c'est une même chose. La pensée est la connaissance par les concepts^ mais les concepts comme attributs de jugements possibles se rapportent à toute représentation d'un objet, objet indéterminé toutefois. Ainsi le concept-corps signifie quelque chose, un métal, par exemple, que ce concept désigne. Ce concept n'est ainsi que parce qu'il imphque d'autres représentations au moyen desquelles il se peut rapporter à certains objets. Il est donc l'attribut d'un jugemtmt possible ; de celui-ci, par exemple : Tout métal est un corps. (Logique transcendantale. Analytique transcendantale. Liv. I, ch. i, sect. 1^)
p2. Il faut distinguer deux choses dans cette théorie :
1° Les faits sur lesquels elle repose 5
2" La manière dont le philosophe étudie ces faits avec les conséquences qu'il en tire.
Qui ne voit sur-le-champ la différence radicale qui sépare Kant de Condillac? Tandis que celui-ci ne découvre dans l'esprit d'autre fait qu'une sensation, d'autre faculté immédiate que la faculté de sentir' celui-là étabht, comme principe fondamental, une dis^ tinction précise entre la sensibilité et l'entendement. En cela, le philosophe allemand l'emporte sur l'auteur du Traité des sensations. Il a pour lui l'observation et l'expérience. Mais ce triomphe sur le sensua- Usme, un grand nombre de philosophes, les scolastiques surtout, l'avaient obtenu avant lui. Comme le
philosophe français et comme l'auteur de la Critique de la raison pure^ les scolastiques reconnaissent que . toutes nos connaissances viennent des sens ^ mais ils ont constaté ce que le philosophe allemand a vu plus tard, ce que Condillac n'a pas su découvrir, à savoir que les sensations seules ne peuvent expliquer tous les phénomènes de l'esprit-, qu^avec la faculté sensitive il fallait admettre une faculté toute différente, l'entendement.
Matériaux que Ventendement combine de diverses manières en les réduisant en concepts, voilà, dans le système de Kant, ce que sont les sensations : u Pensées sans matière, dit-il, pensées vaines ; i»tuitions sans idées , intuitions aveugles. Il est donc également indispensable et de rendre les idées sensibles, c'est-à-dire de leur donner un objet d'intuition, et de rendre intelligibles les intuitions, en les soumettant à
des concepts. »
Qui ne voit, dans ce passage, bien que sous des mots différents, l'entendement agissant des aristotéliciens? A la place d'intuition sensible, mettez espèce sensible; au lieu de concept, espèce intelligible, et nous nous trouvons en présence d'une doctrine tout à fait semblable à celle des scolastiques. Faisons le
parallèle.
Kant : L'action des sens ou l'expérience sensible est nécessaire à la connaissance.
Les scolastiques ; Rien n'est dans l'entendement qui n'ait été dans les sens : Nihilest in intellectu quod prius non fue)'it in sensu.
Kant : Les intuitions sensibles par elles seules sont aveugles.
Les scolastiques : Les espèces de Timagination, ou les espèces sensibles, auxquelles on donne aussi le nom de phantasmata, ne sont pas intelligibles.
Kant : Il est indispensable de rendre sensibles les concepts en leur donnant un objet en intuition.
Les scolastiques : Toute compréhension, tout acte d'intelligence est impossible, si Ventendement n'est appliqué à des espèces sensibles : aine conversione ad phantasmaia.
Kant : Il est indispensable de rendre les intuitions intelligibles en les soumettant à des concepts.
Les scolastiques : Si l'on ne rend intelligibles les espèces sensibles, elles ne sauraient devenir objet d'entendement.
Kani : Nous jugeons au moyen des concepts : le jugement est la connaissance médiate d'un objet, et par conséquent sa représentation.
Les scolastiques : Nous connaissons les objets au moyen d'une espèce intelligible tirée de l'esf^èce sensible ^ cette espèce est sa représentation intelligible.
Kant : Tout jugement contient une idée multiple dans ses applications, laquelle, sous cette pluralité, comprend aussi une représentation donnée, celle qui se rapporte immédiatement à l'objet.
Les scolastiques ; L'espèce intelligible se peut appUquer à un grand nombre d'objets, parce qu'elle est universelle, bien que tirée d'une espèce sensible et particulière j elle fait abstraction des conditions ma-
térielles et des conditions individualités^ et, par conséquent, embrasse la totalité des objets individuels dans une représentation commune.
53. Pour désigner cet acte intellectuel, cette forme, ou ce que l'on voudra, par lequel l'entendement, à Taide des intuitions sensibles, combine, en les réglant sur les lois de l'ordre intellectuel, les matériaux offerts par la sensibilité, Kant emploie les moi'$> concept y concevoir. Les scolastiques enseignent de leur côté que l'espèce intelligible, nommée aussi espèce impresse, féconde l'entendement en produisant en lui une conception intellectuelle, de laquelle il résulte le vei'be^ parole intérieure ou espèce expresse^ qu'ils nomment pareillement concept.
Selon Kant, l'homme connaît par concepts -, connaissance non intuitive, mais discursive et générale. Il n'est de véritable intuition que dans la sphère de la sensibilité. Selon les scolastiques, notre entendement durant la vie présente est dans un rapport nécessaire avec les choses matérielles, quant à leur nature 5 c'est pourquoi il ne peut connaître /^remo et per se les substances immatérielles ; nous ne les connaissons qu'à l'aide de certaines comparaisons avec les choses matérielles, et principalement, per viam remotionisj d'une manière négative.
11 me semble que le parallèle que nous venons d'établir met en rehef d'une manière suffisante ce que deux systèmes, célèbres à divers titres dans l'histoire de l'idéologie, ont de véritablement commun.
Rapports de ressemblance méconnus jusqu'ici,
CHAP. vin. — KANT. 237
hien qu'une simple lecture du philosophe allemand les montre avec la dernière évidence ; mais il ne faut point s'en étonner, l'étude des scolastiques est difficde : se familiariser avec le style, les opinions, le langage, les préjugés d'un autre temps, fouiller sans relâche, remuer beaucoup de terre inutile pour trouver un peu d'or, ces sortes de travaux sont peu du goût des érudits modernes. Que l'on veuille bien observer que je ne prétends point enlever à l'auteur de la Critique de la raison pure le mérite de l'mvention : j'ai voulu seulement constater ce fait : tout ce que le système de Kant renferme de décisif, de concluant contre le sensuahsme de Condillac, les scolastiques l'avaient enseigné plusieurs siècles avant lui.
Kant a-t-il emprunté sa doctrine aux ouvrages scolastiques? Je ne sais; mais serait-il donc impossible que ce philosophe, homme très-laborieux, d'une vaste lecture, d'une mémoire plus vaste encore, eût puisé là certaines inspirations que ses œuvrcîs laissent apercevoir? Un écrivain s'identifie des idées qui ne lui appartiennent point; on ne saurait l'accuser de plagiat. Souvent l'écrivain croit inventer; il ne fait que se souvenir.
M. Le philosophe allemand marche d'accord avec les scolastiques dans l'analyse des facultés primitives de notre esprit, mais il ne tarde pas à s'en éloigner dans l'application ; et tandis que ceux-ci vont aboutir au dogmatisme, il s'enfonce et se perd dans un scepticisme désespérant. Les principes les plus incontes-
tables, les plus universellement reconnus, tout s'écroule dans son système-, il distingue, il est vrai, Tordre sensible de Tordre intelligible ^ il a reconnu deux facultés primitives de notre âme, Tentendement et la sensibilité ; il a marqué la ligne qui les sépare, recommandant avec sollicitude qu'on ne T effaçât jamais, et toutefois le monde sensible devient sous sa plume un ensemble de purs pbénomènes. L'espace est défini de telle sorte qu'on ne sait comment éviter Tidéalisme de Berkeley. Et d'autre part il entoure Tentendement comme d'un mur de défense et le circonscrit dans Texpérience sensible. Les éléments divers que renferme Tentendement ne sont, en dehors de cette expérience, que des formes vides ou stériles et ne nous peuvent rien apprendre sur les grands problèmes ontologiques, psychologiques et cosmologiques, problèmes féconds cependant, que les sages de tous les siècles se sont efforcés de résoudre. Nous leur devons, en effet, les œuvres les plus magnifiques de la pensée^ nobles titres d'un légitime orgueil , ils rappellent à Tesprit humain la dignité de sa nature, la grandeur de son origine; ils jettent un jour magnifique sur les sublimes mystères de ses destinées.