Dans cette explication de l'ordre intellectuel
CHAP. IX, — IDÉES PURES. 24S
pur, où l'on attribue aux idées une valeur objective réelle, où l'on en fait un moyen sûr d'arriver au vrai sans le secours des phénomènes sensibles , les deux écoles, scolastique et non scolastique, sont d'accord • divisées sur l'origine des idées , elles ne le sont pa^ sur leur valeur et leur réalité.
65. Mais si le philosophe de Kœnigsberg admet comme les scolastiques, que toutes nos connaissances viennent des sens , s'il reconnaît avec eux Yoràre intellectuel pur, une série de concepts différents de 1 mtmtion sensible, il soutient que ces concepts ne sont point de véritables connaissances; formes vides dit-il , insignifiantes par elles-mêmes, qui n'apprend nent rien à l'esprit, qui ne nous disent rien de la reahte des choses. Seule, l'intuition sensible les peut féconder ; en dehors de cette intuition , ces concepts ne correspondent à rien. L'entendement s'en occupe et les combine, mais sans qu'ils donnent jamais un résultat.
Ecoutons Kant :
« L'entendement ne saurait faire un usage tninscendantal de tous ses principes à ;,nWi; il n'emploie ses concepts que d'une manière empirique. Observation de la plus haute importance, si l'on sait la comprendre. Un concept est employé transcendanUilement comme principe, lorsqu'il se rapporte aux choses d'une manière générale et en soi ; il est emplavé d'une manière empirique, lorsqu'U se rapporte aux seuls phénomènes, c'est-à-dire aux objets d'un expérience possible ; d'où l'on voit que ce dernier mode
est le seul praticable. Tout concept exige la forme logique d'un concept en général , la forme de la pensée avec la possibilité de lui soumettre un objet auquel il se rapporte -, sans cet objet il reste vide, bien qu'il implique peut-être la fonction logique nécessaire pour former un concept au moyen de certaines données. Un objet n'est donné à son concept que dans l'intuition. Quoique possible à priori avant l'objet, une intuition pure ne reçoit son objet et par conséquent sa valeur objective que par l'intuition empirique dont elle est la forme. Tous les concepts et avec eux tous les principes, bien qu'ils soient à priori , se rapportent à des intuitions empiriques , c'est-à-dire à des faits de l'expérience possible. Autrement, ils n ont aucune valeur objective y véritable jeu de l'entendement ou de l'imagination avec les représentations respectives de l'une ou de l'autre de ces facultés
Il en est ainsi des catégories et des principes formés de ces catégories ; ce qui devient manifeste par l'impossibilité où nous sommes d'en définir réellement une seule -, nous ne pouvons rendre intelligible la possibilité de leur objet sans avoir recours aux conditions de la sensibilité, par conséquent à la forme des phénomènes *, conditions auxquelles ces catégories doivent se restreindre comme à leur objet unique. Détruisez cette condition, toute valeur, toute signification s'évanouissent , c'est-à-dire tout rapport du concept avec l'objet; ils deviennent insaisissables. .
ce Si 1 on ne tient compte de toutes les conditions de la sensibilité, qui les classe (il parle des catégories) parmi les concepts dont il est possible de se servir empiriquement , si l'on veut les considérer comme concepts des choses en général, il ne reste rien à faire a leur sujet, sinon à regarder la fonction logique dans les jugements comme condition de la possibilité des choses; mais alors en quel cas leur application et leur objet peuvent-ils avoir un sens et une valeur objective dans l'entendement pur et sans l'intervention de la sensibilité, on l'ignore
« Il suit de ce que nous venons d'établir que les concepts purs ne sauraient être employée transcendantalement, mais uniquement, mais toujours d'une manière empirique, et que les principes qui constituent l'entendement pur s'appliquent aux objets sensibles , seulement alors que les sens se trouvent en rapport avec les conditions générales d'une expérience possible ou de l'empirisme i>maw aux cfmses en gênerai, et sans rapport à la manière dont elles peuvent être perçues. >, {Logique tramcendantale, liv. II, chap. m.) '
66. Ainsi Kant détruit la science métaphysique tout entière, et sous les ruines qu'il entasse demeurent ensevelies les idées les plus fondamentales les plus précieuses , les plus sacrées de l'esprit humain. Selon ce philosophe, l'entendement ne saurait franchir la sphère de la sensibilité. Les principes re-
gardés jusqu'à ce jour comme les bases éternelles de la science ne sont, en dehors de la sphère sensible, que des formes vides, des mots stériles : l'ontologie et ses doctrines subhmes sur la nature et Torigine des choses , jeux de Timagination sans portée et sans valeur. (( iJne simple exposition des phénomènes, dit-il, voilà ce que sont ces principes. Remplacez par le titre modeste de simple analytique de l'entendement pur le nom fastueux ^ ontologie^ science qui ne prétend à rien moins qu'à donner systématiquement et à priori la connaissance synthétique des choses. »
67. Mais que devient Tentendement, si vous l'enfermez dans la sphère des sens, si les idées les plus fondamentales , si les principes les plus élevés ne nous peuvent rien apprendre sur la nature des choses ? Le monde corporel n'étant à mes yeux qu'un ensemble de phénomènes sensibles, si nous ne pouvons rien connaître en dehors de ces phénomènes , nos connaissances perdent toute réahté. L'âme vit d'illusions ; elle se perd en des illusions vaines et sans objet. Le temps, l'espace^ formes subjectives. Les idées pures-, concepts stériles et vides. Tout est subjectif en nous \ le réel nous échappe ; nous connaissons ce qui paraît, non ce qui est. Nous tombons dans un scepticisme irrémédiable, absolu.
Etait-ce donc là le but de tant d'efforts, le fruit espéré d'une analyse si savante ? Disons-le, toutefois, ni l'extravagance ne se montre aussi désordonnée, ni l'erreur aussi choquante dans la doctrine de Kant que dans les systèmes de Fichte, de Schelling, de Hegel ^
mais le germe y est. C'est au philosophe de Kœnigsberg qu'est due une révolution que certains imprudents ont regardée comme un progrès; ils n'avaient pas aperçu le scepticisme qui se cache au fond, scepticisme d'autant plus dangereux qu'il s'enveloppe des formes de l'analyse.
68. Je donne à la réfutation des erreurs de KipI une grande importance, sans prétendre cependant le suivre pas à pas : cette manière aurait l'inconvénient grave de laisser le lecteur au milieu des ruines. Il me semble plus utile d'étudier avec soin chaque question dans l'ordre des matières, d'établir mon opinion, de la prouver, et d'attaquer ainsi l'erreur jusque dans sa racine, chaque fois que je la trouve sur le chemin du vrai. Il est facile de dire ce qu'une chose n'est point; il ne l'est pas autant de dire ce qu'elle est. Je voudrais qu'on ne pût accuser les défenseurs des saines doctrines de toujours détruire sans jamais tîdifier. La vraie philosophie peut lutter avec l'erreur à la face du soleil-, elle n'est pas seulement une irrésistible machine de guerre ; elle est la charrue qui ftîconde le sol après l'avoir déblayé, l'instrument de paix qui bâtit le temple de la vérité sur les ruines du temple de l'erreur.
Attaquer, c'est nier-, la négation ne suffit pas à rintelHgence ; elle a besoin d'affirmation. La vérité positive, voilà sa vie. Que l'on me pardonne cette digression; peut-être n'est-elle pas inutile. Qui ne comprend, à la gravité des erreurs que je viens de signaler, combien il importe que les amis des saines
idées se livrent sans relâche à des études sérieuses, profondes, substantielles, pour opposer une digue au torrent qui menace de tout envahir? Non, il ne suffit point aujourd'hui d'attaquer ou de se défendre \ il faut construire. Eh bien, oui! Que Ton porte le fer et la flamme dans le camp ennemi, je le veux, mais que les doctrines positives abondent. Voyez! Terreur déploie ses attaques sur une ligne immense. Ne nous contentons point de couvrir la frontière de tirailleurs pour faire le coup de feu-, étabhssons des colonies, des foyers d'intelligence et de civilisation où l'on manie à la fois répée et la truelle, l'épée pour la défense, la truelle pour édifier.