CHAPITRE X
l'intuition sensible.
69. L'intuition proprement dite est l'acte par lequel l'âme perçoit un objet qui l'affecte. Le mot latin intueri signifie regarder, regarder une chose placée sous les yeux.
70. Il n'y a intuition que dans les puissances perceptives, c'est-â-dire dans les puissances par lesquelles le sujet distingue entre l'impression et l'objet qui la cause. Je ne prétends point que cette distinction soit nécessairement réflexe, mais seulement que l'acte interne doit se rapporter à un objet. Eprouver des
CHAP. X. — l'intuition SENSIBLE. 249
aff'ections sans les rapporter à quelque objet, sans réfléchir sur ces affections, ce ne serait point une intuition. L'intuition semble impliquer une activité qui s'exerce sur un objet présent. Nul besoin que cet objet soit toujours externe ; il peut être une affection ou action de l'âme objectivée par un acte de réflexion.
71. Les sensations de la vue et du tact méritent , plus particulièrement les noms de sensations intuitives. L'étendue elle-même, qu'il nous est impossible de considérer comme un fait purement subjectif, nous l'apercevons à l'aide de ces actes que nous nommons toucher et voir ^ ainsi ces actes imphqueut nécessairement un rapport avec un objet. Les autres sens ne perçoivent point l'étendue d'une manière directe, bien qu'ils soient en rapport avec eUe -, c'est pourquoi, seuls, ils seraient plutôt affectifs qu'intuitifs5 je veux dire que l'âme serait affectée par ces sensations sans qu'il y eût nécessité pour elle de rapporter ces sensations â des objets externes. Admettons que la réflexion pût nous apprendre, comme elle nous l'apprendrait en effet, que la sensation, dans sa cause, se distingue du sujet qui l'éprouve, il n'y aurait, malgré cela, de véritable intuition, ni pour les sens qui resteraient étrangers aux combinaisons réflexes, ni pour l'entendement auquel la cause des sensations serait connue, non par intuition, mais par raisonnement.
72. Donc toute sensation n'est pas intuition. Des sensations imaginaires, passées ou possibles, ne sont
point de véritables intuitions, bien qu'on les nomme vulgairement ainsi , puisqu'elles ne se rapportent point à un objet déterminé. Nous devons à la réflexion de ne point rapporter aux objets les phénomènes de la sensibilité purement interne. La réflexion perçoit les difi'érences de temps, le plus ou le moins de vivacité des sensations, leur enchaînement plus ou moins constant ^ voilà comment elle distingue entre les représentations actuelles et les représentations dont l'objet est passé ou seulement possible. La sensibilité purement interne, livrée à elle-même, et sans le secours de la réflexion, transporte toutes choses au dehors et convertit en réalités les apparences imaginaires. Nous l'avons souvent éprouvé dans le sommeil, ou même dans la veille, lorsque la sensibiHté l'emporte sur la réflexion et domine cette faculté vaincue.
73. La sensibilité hvrée à ses propres forces objective toutes choses, parce que n'étant point une faculté réflexe, elle ne peut distinguer entre TafTection qui procède de l'extérieur et l'affection purement interne. La comparaison, quelque imparfaite qu'elle soit, impliquant un acte réfléchi , la sensibilité ne saurait comparer. Conséquence -, si le sujet ne fait que sentir, il est dans l'impossibilité d'apprécier les différences des sensations, en mesurant leur degré de vivacité, et de percevoir, dans leur enchaînement, ou le désordre ou l'harmonie.
La faculté de sentir est aveugle pour tout ce qui n'est point son objet déterminé. Ce qui n'est pas dans
CHAP. K L'rMTOITION SENSIBLE. 251
cet objet en tant que son objet n'existe poir.t pour elle; d ou Ion voit qu'abandonné à elle-même, elle doit objectiver son impression , se croire faculté intu.Uve, et convertir en réalité les simples appa-
74 Chose remarquable ! parmi les facultés sensi- Wes, les unes seraient constamment intuitives, c'est-àd.re se rapporteraient toujours à quelque objet extérieur, n eta.t la réflexion; les autres ne le seraient CTÀ ''/"f ,»"é'^i«nt accompagnées de réflexion
leur ?r T : """"^'^ P^"- "^'"'•^ "« ^«"-ent à eur aide. Dans la première espèce il faut ranger les
facultés représentatives proprement dites, c'est-àire celles qui affectent le sujet sensitif , en lui pré-
Tél^i""' K°™^ 1"^'*^°"*I"«. ™age apparente ou réelle d un objet ; les facultés de la vue et du ta.>t par
exemple, qui n'existent point, qui ne se ;« comprendre sans cette représentation. Les autres sensations n'offrent au sujet sensitif aucune formesimples affections du sujet lui-même, bien quP procédant d une cause externe, nous ne les rapportons aux objets que par la réflexion; et, brsque cette acul e nous avertit que nous étendons le rapport ^op lom, en attribuant à lobjet externe, non-seule-, ment le prmc.pe de causalité, mais la sensation en elle-même, nous nous arrêtons aussitôt; l'iliusion T facilement. Or, il n'en est point ainsi des sTnsations représentatives : impossible de nous persuader, maigre nos efforts, qu'il n'existe point hors de nous quelque chose de réel, quelque chose de sem-
blable à cette représentation sous laquelle les objets nous apparaissent étendus et figurés.
75. Certaines sensations, avons-nous dit, doivent à la réflexion qui les accompagne d'être intuitives. Ce qui ne signifie point que Vhomme les rapporte à un objet, en vertu d'une réflexion explicite antérieure. Dans les livres II et 111 de cet ouvrage, j'ai longuement établi que dans leurs rapports avec le monde corporel , nos facultés se développent antérieurement à toute réflexion. Ici , je veux faire comprendre que ces sensations considérées en elles-mêmes n'impliquent nul rapport nécessaire aux objets en tant que représentés, et que si dans l'instinct qui nous les fait objectiver il ne se mêle point une réflexion confuse, au moins entre-t-il quelque cbose de l'influence des autres sensations qui sont représentatives par leur objet.