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IDÉES INDÉTERMINÉES ET DÉTERMINÉES

128. Il est d'autres actes intellectuels que les actes qui se rapportent à l'ordre sensible en général. Notre intelligence ne se borne pas à percevoir, à combiner les objets que lui présente la sensibilité; le sensualisme serait la conséquence forcée de l'opinion contraire. Cependant, si l'objet de l'acte intellectuel n'appartient pas à l'ordre sensible, quel est-il? Question hérissée de difficultés, mais pleine d'intérêt.

129. L'acte intellectuel pur peut être, soit une idée déterminée, soit une idée indéterminée, c'est-à-dire une idée réalisable en un être qui s'offre ou peut s'offrir à notre perception 5 ou une idée irréalisable, parce qu'elle a pour objet des rapports généraux et sans application. Ne confondons point les idées générales avec les idées indéterminées, ou les idées particulières avec les idées déterminées. Toute idée indéterminée est générale, mais toute idée générale n'cîst pas indéterminée. Idée générale et indéterminée : VÊtre; idée générale, mais déterminée, Y intelligence. L'idée particulière a pour objet un individu^ l'idée déterminée, une propriété. Que celle-ci n'ait aucun rapport avec une individualité existante, il n'importe. N'oublions pas cette distinction ; elle j^ous mène à des considérations de la plus haute importance.

288 LIVRE lY. — DES IDÉES.

130. L'Être dans le sens le plus étendu , dans son universalité la plus vaste, voilà Tobjet de l'entendement, lorsquHl procède par concepts indéterminés; voilà ridée mère, Vidée fondamentale autour de laquelle toutes les autres se groupent et se coordonnent. De ridée de l'être sortent le principe de contradiction avec ses applications innombrables, les idées de substance et d'accident, de cause et d'effet, de contingent et de nécessaire, enfin la science que nous avons nommée ontologie, science de l'être.

131. Mais, nous l'avons dit, cesrapporis généraux des êtres n'ont rien qui les caractérise-, connaissances purement métaphysiques et sans application.

Nous ne concevons un être réel que par ses propriétés. Les idées , être et non être, accident et substance, effet et cause, combinés avec une réalité quelconque, sont éminemment fécondes-, mais prises en général, sans rien qui les détermine, elles restent en dehors de l'existence et même du possible.

1321. Que présente l'idée être? Une abstraction. \oulons-nous concevoir l'existence ou la possibilité de ïêtre? nous la revêtons de propriétés caractéristiques. Lorsqu'il s'agit d'une chose qui existe, on s enquiert instinctivement de ce qu elle est, de sa nature. Dieu est l'être par essence , l'être infini ; or Dieu ne représenterait rien, si, nous arrêtant à l'idée indéterminée de l'être, nous ne le concevions comme être inteUigent, actif, libre, enfin avec toutes les perfections de son essence infinie.

V33. L'idée substance est l'idée d'une chose per-

manente qui reste elle-même et ne se confond pas avec ce qu'on appelle modification. Cette idée, prise dans sa généralité , sans autre détermination que l'idée d'existence ajoutée à l'idée de Vélre, n'offre pareillement à l'esprit ni un objet réel, ni un objet réalisable.

Une substance existe-, elle est possible, non en vertu de la permanence en général ou de la noninhérence à un sujet comme modification • elle est, elle devient réelle en vertu d'une marque caractérisa tique, d'un attribut (l'attribut corporel, par exemple, intelligent, libre, ou tout autre) qui la détermine.

131. Il en est ainsi de l'idée de cause, ou activité créatrice. Une cause, en général, n'est ni une réalité, ni une possibilité. Nous concevons une activité déterminée , nous ne comprenons pas ce que peut être une activité en général. Nous avons besoin de nous représenter l'action s'exerçant de telle manière, se rapportant à tel objet, et produisant, non des êtres, généralement parlant, mais tels êtres avec leurs attributs, avec leur caractère particulier. Ce que sont ces attributs, nous pouvons l'ignorer 5 nous n'ignorons pas qu'ils sont déterminés et précis. La cause la plus universelle qu'il nous soit possible de concevoir, c'est la cause première, la cause infinie, DieîU. Or nous ne le concevons point comme une cause abstraite, nous ne nous en tenons pas à Tidée siiiipie d'activité créatrice ; nous ajoutons à l'idée générale de cause les idées d'intelligence et de volonté libre. Lorsque nous disons de Dieu qu'il est tout-puissant

290 Ll^RE IV. — DES IDÉES.

nous donnons à sa puissance une sphère d'action infinie. Est-ce à dire que nous prétendions connaître les attributs caractéristiques des êtres innombrables qui relèvent de cette activité infinie? non, certainement -, mais nous savons que tout être existant ou possible est déterminé dans sa nature. Nous sommes certains que rien ne peut exister qui ne soit q}iêire,

être indéterminé.

135. Cette incertitude est un fruit de l'expérience. C'est pourquoi, si l'entendement se bornait à combiner les rapports qui se révèlent à lui dans les conceptions indéterminées, il resterait stérile. Nous l'avons déjà vu (cb. xiv) -, à moins de refuser à l'être intelligent toute conscience de lui-même, il est impossible qu'une certaine communication ne s'établisse entre l'ordre idéal et l'ordre réel. Nous savons qu'elle existe, mais cela ne suffit point. Cherchons à découvrir comment elle existe et jusqu'où elle s'étend.

136. Avant de passer outre, je dois faire observer que la doctrine exposée dans ce chapitre ne se doit pas confondre avec celle du chapitre xiv. Dans le chapitre xiv, j'ai prouvé que les idées générales ont une valeur purement hypothétique et ne nous mènent à rien, à moins qu'on ne les combine avec un fait positif fourni par l'expérience. Dans les pages qu'on vient de Ure, j'établis que les idées indéterminées, être, substance, cause, ne peuvent nous donner l'idée de l'existence ou de la possibilité de quoi que ce soit, à moins qu'elles ne soient accompagnées

CHAP. XXn. — LIMITES DE L'INTUITION. 291

d'une idée déterminée qui caractérise et spécifie J'idée générale : là je n'accorde aux idées générales qu'une valeur hypothétique par rapport à l'existence ^ ici j'affirme la nécessité d'attribuer aux idées indéterminées une propriété qui les rende capables de constituer une essence, au moins dans l'ordni possible. Distinctions de la plus haute importance, et qu'il importe de ne point oublier -, rappelons-nous la différence que nous avons établie entre les idées générales et les idées indéterminées, entre les idées déterminées et les idées par ticuhères.

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