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LIMITES DE NOTRE INTUITION

137. Si nous pouvions déterminer les limites de l'expérience, si nous pouvions dire : Elle va jusque-là, et ne va pas plus loin, nous aurions déterminé les attributs caractéristiques sous lesquels tout être se présente ou se peut présenter à nous.

138. Sensibihté passive, sensibihté active, intelligence, volonté, voilà, sauf erreur, la sphère dans laquelle notre expérience s'exerce : de là vient que nous ne pouvons concevoir dans les êtres un attribut caractéristique hors de ceux que nous venons d'énoncer. Examinons-les séparément et avec soin. — L'importance des résultats l'exige.

139. Sensibilité passive. J'entends par cet [attribut la forme sous laquelle se présentent les êtres que l'on appelle corps, à savoir, retendue déterminée ou

figurée.

Que cet attribut ait la propriété de déterminer un objet, rien de plus certain. Quoi de plus formel, en effet, que ces objets qui s'offrent à nous étendus et figurés avec le cortège de propriétés attachées à ces attributs essentiels? Le mouvement et l impénétrabilité sont des caractères distinctifs de l'étendue, ou plutôt sont des rapports de l'étendue. Le mouvement est le changement de position d'un corps dans l'espace, ou le changement des positions de l'étendue d'un corps par rapport à retendue de l'espace. L'impénétrabilité est l'exclusion réciproque de deux étendues -, les idées de solide et de liquide expriment les rapports de l'étendue d'un corps dans le sens de sa résistance plus ou moins grande à recevoir retendue d'un autre corps dans un même lieu.

Nous n'aurons pas à nous occuper ici de la nature de l'étendue; il nous suffit qu'elle soit un objet déterminé, clairement perçu. L'attribut de la sensibiUté passive a toujours été considéré comme une détermination des plus caractérisées. La division en objets corporels et incorporels, matériels et immatériels, sensibles et insensibles, n'appartient pas seulement aux écoles, elle est tombée dans le langage usuel. Il est facile de voir, en effet, que les mots corporel, matériel, sensible, bien qu'ils ne soient pas entièrement synonymes, sont employés dans un môme sens,

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en tant qu'ils expriment une espèce d'êtres dont les propriétés caractéristiques sont les formes mêmes sous lesquelles ils s'offrent à nous.

140. La sensibilité active est la faculté de sentir; objet d'expérience immédiate, puisque nous la portons en nous-mêmes.

Nos actes sensitifs nous sont présents d'une manière si claire, que nous n'avons aucune peine à concevoir dans autrui la faculté de sentir. Je n'ai point conscience de la sensation de la vue en d'autres que moi ; je n'en sais pas moins ce que c'est que voir. Les autres éprouvent ce que j'éprouve : m§ conscience réfléchit leur conscience. Nos idées sur l'être qui sent n'ont rien de vague ; tout est précis et déterminé.

Cependant, lorsque nous nous posons cette ([uestion : Pourrait-il exister d'autres sens que ceux qui nous sont connus? l'idée de l'être sensible perd quelque chose de sa netteté ; notre entendement n'a point l'intuition de ce qu'il serait en ce cas. Il raisonne alors sur la réalité ou la possibilité au moyen d'idées générales.

141. L'intelligence ou la force de concevoir et de combiner en debors de l'ordre sensible est encore un fait d'expérience. En tant que fait de conscience, nous la connaissons par intuition, et non au moyen d'idées abstraites ; c'est l'exercice d'une activité intérieure, de ce moi qui nous constitue ce que nous sommes. Cette activité nous est présente d'une manière si intime, que si nous éprouvons à la saisir

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quelque difficulté, elle est due à son union intime, à son identité avec le sujet qui la perçoit.

L'idée de Vintelligence est une idée intuitive. Son objet est fourni d'une manière immédiate à notre perception dans le fond même de notre âme; partant, on ne peut dire qu'elle soit indéterminée. Lorsqu'il s'agit d'intelligence, nous faisons retour sur nous-mêmes.

Nos connaissances ont des degrés , image de la hiérarchie des êtres intelligents. Youlons-nous concevoir une intelligence supérieure, nous agrandissons l^type que nous trouvons en nous. C'est ainsi que pour nous représenter des objets sensibles plus grands, plus parfaits, plus beaux que ceux qui frappent nos regards , nous n'avons pas besoin de sortir de la sphère sensible. Il nous suffit des éléments fournis par la sensibilité. Nous les agrandissons jusqu'à ce qu'ils atteignent le type idéal que

nous avons conçu.

142. Compagne inséparable de l'intelhgence, et s'éteignant lorsqu'elle s'éteint, la volonté diffère essentiellement de la faculté de comprendre. Comprendre et vouloir ne sont pas une même chose. On peut ne pas vouloir ce que l'on comprend. Au même acte d'intelligence s'allient, selon les temps ou le sujet, des actes de la volonté différents ou même contradictoires -, par exemple, aimer et haïr.

Les phénomènes que nous nommons actes de la volonté nous sont connus, non d'une manière générale, non d'une manière abstraite, mais par intuition.

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Qu' est-il besoin d'abstraire ou de raisonner pour avoir conscience que l'on veut ou ne veut pas ; que Ton hait ou que l'on aime ? Nous avons une connaissance intuitive de notre volonté propre. Que si, par rapport à la volonté d' autrui , notre connaissance n'est pas immédiate, ce qui se passe en nous est, pour ainsi dire, une révélation permanente de ce qui se passe au dehors.

On veut ou l'on ne veut pas, de la même manière que nous ne voulons pas ou que nous voulons. Notre volonté reflète toutes les volontés existantes ou possibles. Celle-là nous semble plus parfaite, qui réunit à un plus haut degré les perfections actuelles ou possibles de la nôtre. Pour concevoir une volonté d'une perfection infinie, nous élevons à un degré infini la perfection actuelle et possible de la volonté finie qui nous est connue.

143. L'homme, disent les saint livres, a été créé à l'image de Dieu. Vérité pleine de lumières, dans l'ordre philosophique comme dans Tordre surnaturel. Nous trouvons dans notre âme, reflet de l'intelligence infinie, non-seulement des idées générales qui nous aident à franchir les limites du monde sensible , mais une représenlation merveilleuse , dans laquelle, comme dans un miroir, nous voyons passer l'ombre de cet océan sans rivages, dont l'intuition immédiate n'est pas de ce monde-, représentation imparfaite, énigmatique, mais vraie. Agrandissez-en les proportions d'une manière infinie, vous aurez la vision de l'infini-, l'humble rayonnement du foyer

de notre âme nous donne la splendeur infinie. Ainsi, dans Tétincelle qui jaillit du caillou, l'astronome voit l'océan de feu qui éclaire et échauffe le monde.

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