CHAP. XXIII. — VÉRITÉS NÉCESSAIRES
vérité géométrique supposant des conditions pratiquement irréalisables.
146. Prenons pour exemple les vérités les plus simples de la géométrie. Tout le monde admet la preuve de superposition. Deux hgnes ou deux surfaces sont égales lorsque, placées Tune sur l'autre, elles coïncident exactement j or cette vérité échappe à l'expérience.
L'expérience ne se peut faire que dans certains cas, et la proposition est générale. Prétendre qu'une seule expérience implique toutes les autres , c'est affirmer un principe général indépendant de l'expérience. Comment, en effet, si cette vérité n'était reconnue comme intrinsèquement nécessaire, déduirait-on l'universel du particulier ? Même alors qu'elle serait admise, impossible de faire l'expérience avec exactitude. Jamais la superposition , quelque parfaite qu'on la suppose, n'atteindra l'exactitude géométrique, qui ne saurait souffrir la plus légère différence.
Second exemple : les trois angles d'un triangle équivalent à àeu^ angles droits. Ce théorème élémentaire échappe à l'expérience, parce qu'cm ne peut conclure du particuher au général^ parce que les instruments les plus déhcats, servant à m(;surer les angles, ne peuvent atteindre l'exactitude géométrique^ parce que la géométrie pose des conditions pratiquement irréalisables; par exemple, des lignes §ans épaisseur, les sommets des angles formés de points indivisibles.
147. Si les principes généraux relevaient de l'expérience, ils cesseraient d'être généraux-, on ne pourrait les formuler d'une manière absolue, même à propos de l'individuel -, il faudrait s'en tenir à l'observation , c'est-à-dire à des à peu près toujours inexacts. Ainsi l'on ne pourrait afïirmer que dans tout triangle les trois angles équivalent à deux angles droits^ il faudrait dire : dans les triangles sur lesquels on a fait l'expérience, les trois angles ont la valeur de deux angles droits, à peu de différence
près.
Dès lors, on le voit, plus de vérités nécessaires ; les mathématiques elles-mêmes tomberaient au niveau des expérimentations de l'ouvrier dans la pratique de son art.
148. Sans vérités nécessaires, c'en est fait de la science -, les vérités contingentes elles-mêmes offriront de grandes difficultés. Comment recueilleronsnous les faits d'expérience ? comment parvenonsnous à les coordonner? En leur appliquant certaines vérités générales, celles de la numération, par exemple. Si notre sécurité n'était complète sur cet ordre de vérités, comment le serait-elle sur les résultats de
l'observation ?
149. Gardez-vous d'enlever à la raison humaine ce fonds de vérités nécessaires qui constituent comme son patrimoine. Surchargée par l'observation, distraite à chaque instant par des vérifications indispensables, sans lumière pour se guider à travers la multiplicité des phénomènes, à jamais incapable de
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réunir les rayons épars de la science en un foyer commun, la raison individuelle ne pourrait fciire un pas.
Plus de raison générale, les hommes cesseraient de se comprendre. Toute expérience étant individuelle, sans lien commun, sans nécessité d'aucune espèce , l'observation manquerait d'unité. — Vaste champ de confusion ; désordre irrémédiable. — Les langues, loin de se former, se seraient perdues, la parole exigeant , non-seulement dans les complications d'un long discours, mais dans les formules les plus simples, un fond de vérités générales, néce^ saires, qui servent comme de trame aux vérités contingentes.
150. Ainsi, demander s'il existe des vérités générales , c'est demander si la raison individuelle existe, s'il existe une raison générale, caractère universel de l'humanité. Oui ! la raison existe. 1^ nier, c'est nier l'homme même. C'est repousser le témoignage de la conscience. Inutiles efforts -, l'instinct de la nature proteste et se roidit.
151. Cette communauté de raison entre les hommes de tous les pays et de tous les siècles *, cette unité merveilleuse dans une si grande variété; cet accord fondamental que la différence des opinions ne saurait détruire, n'accusent-ils pas l'origine commune de l'esprit humain ? La pensée n'est pas l'œuvre du hasard; au-dessus des intelligences de l'ordre créé, il est une intelligence qui les soutient et les illumine. C'est elle qui, dès les premiers moments de
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leur existence, leur donne, avec la faculté de percevoir, les moyens de s'assurer de la réalité des objets qu'ils perçoivent. L'ordre admirable du monde matériel, le concert, l'unité de plan que l'on y découvre proclament éloquemment l'existence de Dieu -, preuve moins concluante toutefois que l'ordre, le concert, l'unité que nous offre la raison par son assentiment aux vérités nécessaires. Pour moi, je l'avoue, il n'est pas de preuve plus éclatante et plus solide de l'existence d'une intelligence suprême que l'harmonie du monde des intelligences. Cette preuve repose sur le fait le plus immédiat, sur la connaissance de nos propres actes. Quel autre offre cet avantage ? Si le commun des hommes est plus touché de l'ordre qui règne dans l'univers, c'est que le commun des hommes se laisse entraîner à l'attrait des sens. Le spectacle de la nature les retient au dehors ^ ils ne font point retour sur eux-mêmes.
L'athée a dit, dans son orgueil : Où est votre Dieu; qu'il se montre et je croirai en lui. Eh bien , répondrons-nous à l'athée : -— Regardez. — Il est là. — Non pas hors de nous, mais en nous-mêmes. Si l'homme irréfléchi peut le méconnaître, le métaphysicien est sans excuse. Malebranche voit tout en Dieu, c'est une erreur, —erreur d'un homme de génie.
CHAP. XXIV.-— RAISON UiNIVERSELLE.