CHAPITRE XXVIL
EXPLICATION DES PHÉNOMÈNES INDIVIDUELS DE L'iNTEL- LIGENCE PAR LA RAISON UNIVERSELLE EXISTANTE.
172. De la raison individuelle nous sommes parvenus à la raison universelle. Faisons la contre-partie; prenons cette raison universelle, et voyons si les raisons individuelles, soit en elles-mêmes, soit dans leurs phénomènes, y trouvent leur explication.
1° Que sont les vérités nécessaires? Les rapports
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entre les êtres, rapports qui ont leur représentation dans l'être qui contient la plénitude de l'être. Nulle raison individuelle finie n'est une condition nécessaire de ces vérités; elles ont leur raison dans un être infini.
2° Toute chose a son essence ; cette essence, considérée d'une manière abstraite, est une réalité, non en soi et prise séparément, mais dans l'être où se trouve la plénitude de tout ce qui est.
3^ Ainsi les sciences ont quelque chose de réel ; elles ne sont point de simples créations de notre esprit, mais des rapports nécessaires représentés dans un être nécessaire et connus par lui de toute éternité.
4° La science est possible ; les objets contingents impliquent une certaine nécessité. Ces objets cessent d'exister sans entraîner avec eux les types éternels de tout être, seule chose dont la science ait à s'occuper.
5^ Toutes les raisons individuelles ayant une même origine participent d'une même lumière, elles vivent toutes d'une même vie, patrimoine indivisible dans le principe créateur, divisible dans les créatures. Donc l'unité, ou mieux l'uniformité, la communauté de la raison humaine est possible et nécessaire.
6° Ainsi la raison humaine a pour lien commun rintelhgence infinie; ainsi nous trouvons Dieu en nous. In ipso movemur^ vivimus et sumus^ disent les saints Hvres. C'est toute une philosophie.
7** Expliquer la raison en l'isolant, s'arrêter à des phénomènes particuliers et sans lien qui les rassemble, élever sur ces faits le magnifique édificcî de
notre intelligence, est-ce donc là ce que l'on appelle sagesse, le premier des arts? — Que l'on y réfléchisse, et l'on ne pourra s'empêcher de prendre en pitié Locke et Condillac et l'école sensualiste tout entière, qui, pour exphquer l'intelligence humaine, en appelle à la sensation toute seule.
S° Ainsi s'explique pourquoi il est tant de choses dont on ne peut donner la raison -, nous les voyons *, elles sont ainsi -, elles sont nécessairement ainsi : impossible d'aller plus loin. Le triangle n'est pas le cercle^ pourquoi? C'est ainsi ^ nous ne pouvons dire autre chose. Mais pourquoi? parce que le rapport représenté dans l'èlre infini, vérité par essence, est nécessaire, d'une nécessité immédiate. L'intelhgence infinie elle-même ne voit qu'en soi sa raison d'être. Elle trouve toutes choses , les rapports de toutes choses dans la plénitude de son existence : au delà il n'y a rien. Eu créant les êtres raisonnables, elle leur a donné une intuition de ces rapports, lesquels échappent au raisonnement : nous les voyons, c'est assez.
9" Ceux qui reconnaissent aux idées une valeur subjective et qui doutent de leur objectivité ou la nient ne tiennent pas compte de ce fait. Ils cherchent un raisonnement dans ce qui n'est qu'une simple vue ; ils exigent des degrés là où il n'y en a point. Quand la raison a vu certaines vérités, elle s'arrête : le doute lui est impossible. Elle s'incline devant une loi primitive de sa nature, et ne saurait s'y soustraire sans cesser d'être. Par là mêuie qu'elle voit l'objet,
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elle est certaine qu'il existe. 11 ne saurait être ([uestion de subjectivité et d'objectivité à propos de la raison immédiate, c'est-à-dire de l'intelligenccî des vérités nécessaires.
173. Je laisse au lecteur à décider entre l'explication qui précède et la raison impersonnelle. Le^ métaphysiciens les plus éminents ont professé notre théorie. Avec Dieu tout devient intelligible et clair ; tout est chaos sans lui ; cela est vrai dans l'ordre des faits, et plus encore dans l'ordre des idées. Notre perception est un fait 5 nos idées sont des faits -, un ordre admirable préside à toutes choses, toutes choses s'enchaînent selon des lois indestructibles, et ni cet enchaînement, ni cet ordre ne relèvent de nous. Le mot raison est plein de profondeur, car il se rapporte à l'intelligence infinie. 11 ne peut y avoir deux raisons humaines : vérité pour l'un, erreur pour l'autre. Indépendamment de toute communication entnî les intelligences créées, indépendamment de toute intuition, il est des vérités nécessaires à toutes les intelligences. Voulons-nous expliquer cette unité, il nous faut sortir de nous-mêmes ^ il faut nous élever à la grande unité d'où tout sort, où tout revient. ^ 174. Ce point de vue est élevé, mais il est le seul: s'en écarter, c'est cesser de voir -, les mots perdent leur signification, phénomène étrange, mais consolant. Dans le temps même que l'homme oublie Dieu, qu'il le nie peut-être, Dieu rayonne dans son intelligence, dans ses idées, dans tout ce qu'il est, dans tout ce qu'il pense. C'est de Dieu qu'il tient la force "• - 18
de perception : la vérité objective repose sur Dieu même ^ l'homme ne peut affirmer une vérité qu'elle n'ait en Dieu sa représentation. Cette communication du fini avec l'infini est une des vérités les plus certaines de la métaphysique^ les études idéologiques n'eussent-elles d'autre résultat que la découverte d'une vérité de cette importance, le temps que nous leur avons consacré ne serait point perdu !