IDEES
175. Pendant que nous parlons, nous pensons^ pendant que nous pensons, nous parlons une parole intérieure : la parole est le fil conducteur de l'intelligence dans le labyrinthe des idées.
176. Le signe suit l'idée ^ il semble nécessaire à l'idée : de tous les signes, le plus universel, le plus commode est la parole ^ signe arbitraire toutefois, puisque dans les diverses langues, et souvent dans une même langue, les mêmes idées sont rendues par des mots différents.
177. Il était nécessaire de déterminer les idées par des signes sensibles : de là le rapport des idées avec le langage. La parole est de tous les signes le plus général, le plus flexible, le plus facile à manier j de
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là son importance ; tout autre signe aurait la même valeur s'il réunissait les mêmes propriétés. Matériellement, la parole écrite diffère beaucoup de la parole parlée, et toutefois elle tient sa place souvent sans désavantage.
178. La parole intérieure est plutôt une réflexion dans laquelle s'étend et se développe l'idée que l'expression de l'idée. Il est vrai qu'en général celte parole intérieure accompagne la pensée ; mais, comme nous l'avons observé plus haut, la parole est un signe arbitraire^ c'est pourquoi l'on ne peut établi r^'un parallélisme exact entre les idées et le langage intérieur.
179. Si rapide que soit la parole, elle le cède à la pensée. Le verbe intérieur est plus prompt que le verbe extérieur , toutefois il implique succession dans les mots qu'il exprime, et par conséquent une durée. La pensée se produit instantanément. Le langages est un moyen merveilleux de communication mis au service des idées, un auxiliaire puissant de l'intelligencemais établir que toute pensée est impossible sans une parole pensée qui lui corresponde, c'est, je l'ose dire une exagération. '
180. Souvent la pensée se produit de toutes pièces ; le développement vient après : exemple , ces reparties promptes, ces éclairs d'esprit à l'occasion d'un mot, d'un fait qui nous surexcite ou nous blesse. La réplique est instantanée ; partant, elle devance la parole intérieure. La solution d'une difficulté nous apparaît quelquefois avec la rapidité de l'éclair, et ce-
pendant que de paroles pour Texposer et la rendre intelligible ! On connaît ces gestes involontaires, ces exclamations, ces regards, ces mouvements de tête ou d'épaule, expressions de la pensée, souvent plus éloquentes, toujours plus rapides que la parole la plus rapide et la plus spontanée.
181. SoiX cette proposition : a Tous les hommes sont naturellement égaux. )> Le sens demeure suspendu jusqu'à renonciation de Tadjectif égaux; mais à peine a-t-il été prononcé : Erreur ! vous écriezvous aussitôt \ et, prenant la parole, vous détruisez dans un raisonnement suivi le thème vague du déclamateur. Comment cela se fait-il? Jusqu'au mot naturellement^ rien ne décidait le sens de la proposition \ car, à la place du qualificatif égaux ^ vous auriez pu entendre ceux-ci : mortels, inconstants,^ etc. — Mais le mot égaux retentit , et sur-le-champ Tintelligence proteste, sans donner le temps à la parole interne ou externe de se formuler. Donc le parallélisme absolu que certains philosophes supposent entre les idées et les paroles n'existe pas \ exagération détruite par l'expérience.
Autre exemple : « Si le fait est attesté par les sens, ce fait est vrai -, s'il est vrai, les sens doivent l'attester.» — Vous donnez votre assentiment à la première partie de la proposition, et vous restez en suspens quant à la seconde, jusqu'à ce que ces mots doivent V attester retentissant à votre oreille^ mais alors la négation jaillit instantanément de vos lèvres, ou vous l'exprimez par un geste. L'aviez -vous déjà inté-