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CHAPITRE XL

ORIGINE DE l'idée DE l'ÊTRE.

74. Si toute pensée suppose l'idée de l'être, cette idée préexiste à l'acte réflexe ; elle n'a pu naître de la réflexion. Donc l'idée de l'être est une idée innée. Examinons cette question.

75. Que nous ne puissions penser sans l'idée de l'être, nous l'avons démontré dans les chapitres précédents; chacun peut en appeler à sa propre expérience; qu'il fasse, s'il le peut, une réflexion quelconque, laquelle n'implique point l'idée d# l'être.

Nous avons déjà vu que cette idée entrait dans les premiers principes eux-mêmes; or on ne peut creuser au delà des premiers principes.

76. Mais cette idée nous peut-elle venir des sensations? En soi la sensation ne nous présente (jue des objets déterminés, l'idée de l'être est indéterminée; la sensation est particulière, individuelle, l'idée de l'être est l'idée générale par excellence. La sensation nous apprend ce qu'elle est : simple aff*ection de notre âme; l'idée de l'être s'étend à toutes choses; notre esprit lui doit sa fécondité; elle entre dans toute réflexion; seule, elle est l'objet d'une science. La sensation ne sort point d'elle-même; le tact reste indifférent à l'ouïe; un même instant voit naître et mourir les sensations; l'idée de Têtre embrasse toutes choses; les corps, les esprits, le réel, le possible, le temps, l'éternité, le fini, l'infini, tout est de son domaine.

Si nous tirons des sensations quelque fruit pour l'intefligence, c'est qu'elles deviennent objet de réflexion ; or la réflexion est impossible sans l'idée de l'être.

77. Mais cette idée serait-elle le résultat de l'abstraction ? Nous ne le croyons pas. Pour abstraire, il faut réfléchir; or impossible de réfléchir si nous n'avons déjà l'idée de l'être; si l'idée de l'être est nécessaire à l'abstraction, comment relèverait-elle de l'abstraction?

78. A cet argument décisif, en apparence, on oppose un exposé très-simple de la manière dont, l'ab-

straction s'opère. Je vois le papier sur lequel j^écris : cette sensation comprend deux choses, étendue e| blancheur. Si je n'ai en moi que la faculté de sentir, je ne vais pas plus loin-, mais si mon esprit est doué d'une faculté autre que la faculté sensitive, d'une faculté qui me rende capable de réfléchir sur la sensation elle-même, je puis considérer que cette sensation a quelque chose de semblable à d'autres ^nsalions dont j'ai le souvenir, c'est-à-dire je puis considérer l'existence et la blancheur en elles-mêmes, abstraction faite de la sensation actuelle et présente. Suit une réflexion nouvelle -, ces sensations ont avec les autres des caractères communs, en tant, peutêtre, qu'elles m'affectent toutes d'une certaine manière-, voilcà déjà l'idée de sensation en général. Plus encore -, ces sensations ont quelque chose de commun avec tout ce qui est en moi, en tant qu'elles opèrent en moi certaines modifications 5 voilà l'idée d'une modification du moi-, sensation, pensée ou volonté, il n'importe. Enfin, sans m'enquérir si ces choses sont en moi, si elles sont des modifications ou des substances, je les considère seulement en tant qu'elles sont quelque chose, et je me trouve en présence de ridée d'être. Donc cette idée se peut former par abstraction.

L'explication qu'on vient de lire séduit par sa simplicité ^ toutefois, elle présente des difficultés graves.

79. Nous croyons former l'idée de l'être^ et, dès les premiers essais, nous l'employons à notre insu.

Pour réfléchir sur la blancheur, sur l'étendue, il

faut supposer leur existence ^ il faut supposer qu'elles sont une chose semblable à d'autres sensations.

Lorsque je pense à ce qui m'affecte, je sais déjà queje suis, que ce qui m'affecte est, je parle de l'être ou du non être, d'avoir ou de n'avoir ^^ql-s, quelque chose de commun-, enfin, lorsque, sans m'enquérir si les modifications de mon esprit sont de telle ou telle nature, je les regarde comme une chose, comme quelque chose, comme un être, il est clair que je ne les pourrais considérer sous ce point de vue, s'il n'y avait en moi l'idée de quelque chose, en général, c'est-à-dire l'idée de l'être. Ici l'être est un attribut que j'applique ', donc je connaissais déjà cet attribut. Dars une idée générale et indéterminée, laquelle préexistait dans mon entendement, j'embrasse l'idée particulière et spécifiée. Les opérations successives que j'ai faites au moyen de l'abstraction n'ont été qu'une décomposition de l'objet en diverses idées générales, jusqu'à l'idée par excellence, l'idée de l'être.

80. En présence de ces raisons, toutes très-fortes, il nous semble difficile de prendre parti pour l'une des deux opinions.

Quoi qu'il en soit, je vais exposer la mienne -, elle se trouve déjà formulée en différents endroits de cet ouvrage. L'idée de l'être n'est point une idée innée, en ce sens qu'elle préexiste dans notre intelHgence comme un type antérieur aux sensations et aux actes intellectuels (voir liv. IV, chap. xxx)^ mais je ne vois point d'inconvénient à ce qu'on lui donne ce nom si l'on ne veut signifier autre chose que la faculté innée

de percevoir les objets sous le rapport général d'être ou d'existence, aussitôt que l'entendement réfléchit sur ces objets.

Ainsi l'idée n'émane point des sensations; elle est un élément primordial de l'entendement pur. Elle ne relève point de l'abstraction ; l'abstraction ne fait que la séparer, que la dégager des autres idées, et cette idée y travaille elle-même. Ainsi, selon les divers états dans lesquels on la considère, elle peut préexister à la réflexion, ou bien efle est le fruit de la réflexion ; elle préexiste à la réflexion en tant qu'elle est confusément unie aux autres idées; elle est le fruit de la réflexion, en tant que celle-ci l'a dégagée et mise dans son jour.

81. L'idée d'être n'offre à l'esprit ni objet réel ni objet possible; elle est non-seulement générale, mais indéterminée.

On ne conçoit point, en effet, un être existant ou possible qui ne soit autre chose qu'être, et dont on ne puisse affirmer aucune propriété. Dieu possède la plénitude de l'être ; il est son propre être : il s'est nommé lui-même celui qui est:, mais nous affirmons de lui qu'il est intelhgent, qu'il est libre; nous affirmons des perfections qui ne sont point comprises dans l'idée générale et pure de l'être.

82. L'acte par lequel nous percevons l'être, Texistence, la réalité, est nécessaire à notre entendement, mais il ne se distingue point du reste de nos actes mtellectuels; il est une condition sine quâ non de ces actes, jusqu'à ce que la réflexion vienne l'en sépa-

rer, en l'épurant et en le faisant objet de notre perception.

Toute perception implique une chose perçue ; il est donc évident que le rapport d'être se trouve compris dans toute perception. Mais la perception d'un objet ne donne pas tous les rapports qui entrent dans cet objet ; ainsi, bien que l'idée se trouve dans tout objet perçu, notre entendement ne perçoit cette idée d'une manière directe que si la réflexion la sépare de tout le reste.

83. J'arrête ma pensée sur un objet'oe couleur bleue; il est évident que dans l'idée bleu entre l'idée couleur ; mais ces deux choses ne sont point réellement distinctes dans l'objet perçu; il serait ridicule, en effet, de prétendre que dans un objet particulier de couleur bleue, autre chose est bleu, autre chose est couleur ; et cependant, la réflexion peut distinguer entre ces deux idées; je puis m'arrêter, je puis raisonner sur l'une sans songer à l'autre. Suit-il de là que l'idée de couleur en général soit antérieure à la représentation sensible? Non, certainement; mais que notre esprit est doué d'une force par laquelle il généralise ce qui s'offre à lui en particulier, par laquelle il décompose un objet simple en diverses idées, et sous divers aspects.

84. Notre entendement conçoit, en vertu d'une force qui lui est propre, l'unité dans la multiplicité et la multiplicité dans l'unité. Exemple : les idées générales en tant que nous réunissons en un seul concept ce qui est réellement multiple. Le prisme décompose

en un grand nombre de couleurs un seul rayon de lumière; ainsi de notre esprit. Lorsque nous avons besoin de ramener la multiplicité à l'unité, la force intellectuelle agit en sens inverse ; au lieu de diviser elle réunit -, la variété disparaît \ le rayon lumineux se reforme dans sa pureté, dans sa simplicité primitive.

85. L'esprit humain acquiert le plus grand nombre de ses connaissances non par intuitions, mais par concepts. De là, le besoin de composer et de décomposer, d'envisager un objet simple sous des aspects divers et de réunir plusieurs objets sous une raison commune. Ne perdons point de vue que la force de généralisation et de division dont notre entendement est doué accuse sa faiblesse dans l'ordre intellectuel, et l'avertit d'être circonspect lorsqu'il s'agit de prononcer sur la nature intime des choses.

86. Il suit de là que les idées générales et surtout les idées générales indéterminées résultent de la réflexion exercée sur nos propres perceptions -, l'idée générale n'a, au-dessus de la perception particulière, que sa généralité même, laquelle est le résultat de l'élimination des quahtés individuelles. #

Il en est ainsi surtout de l'idée de l'être ; cette idée, nous l'avons déjà vu, entre comme condition nécessaire dans toutes nos perceptions ; de plus, elle est indispensable lorsqu'il s'agit, soit de composer, soit de décomposer.

Toute conception implique quelque chose ou un être-^ voilà l'être substantif. Nous ne pouvons affirmer ou nier sans dire, cela est ou n'^5^ pas j voilà l'être

CHAP. XII. — l'essence et l'existence . 371 copulatif. Donc l'idée de l'être est moins une idée qu'une condition nécessaire à raccomplissement des fonctions intellectuelles. Cette idée n'offre point de type déterminé ; condition de vie pour l'entendement. Sans l'idée de Têtre, l'intelligence expire.

87. Mais cette condition de toutes nos pensées, nous la pouvons atteindre par la réflexion ; nous; pouvons la dégager de tout ce qui n'est pas elle ; nous concevons alors cette raison générale à' être ^ de chose, raison comprise dans toute perception , mais qui ne nous était point apparue , que nous n'avions point distinguée avec assez de clarté.

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