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DISTINCTION ENTRE L*ESSENCE EE L'EXISTENCE

88. On a vivement disputé dans les écoles sur cette question : l'existence est-elle distincte de l'essfînce ? Les esprits sérieux se sont eff'orcés d'établir sur cette distinction le caractère positif du fini , en attribuant à l'être infini seul une identité d'essence et d'existence. ,

89. Qu'il nous soit donné de distinguer entre l'essence et l'existence des choses, nul n'en peut douter. Je conçois un objet en tant que réalisé-, voilà l'existence. Je le conçois avec un certain caractère qui le constitue de telle ou telle espèce-, voilà resgence<s

372 LIVRE V. — IDÉE DE l'ÉTRE.

L'idée d'existence représente la réalité pure-, l'idée de l'essence détermine et spécifie cette réalité. Mais les écoles ont été plus loin 5 elles ont voulu transporter aux choses la distinction établie entre les idées 5 cette opinion nous semble plus subtile que solide.

90. On nomme essence ce qui constitue une chose ce qu'elle est , en la distinguant de tout le reste ; l'existence est l'acte qui donne l'être à la substance' ou ce par quoi l'essence existe. De ces définitions il semble résulter que rien ne distingue l'essence de l'existence. Deux choses sont distinctes, lorsque l'une n'est point l'autre 5 qu'on nous dise ce que serait l'essence abstraction faite de l'existence.

Nous concevons l'existence de l'homme indépendamment de son essence, j'en conviens -, mais il s'agit de savoir non si nous distinguons entre l'idée de l'homme et l'existence de l'homme, mais s'il y a une distinction réelle entre l'essence personnelle de l'homme et son existence personnelle.

91. Les essences de toutes choses se trouvent en Dieu 5 c'est ainsi que l'on peut dire qu'elles se distinguent de l'existence finie; mais n'est-ce pas se tenir à côté de la question ? Les choses qui existent en Dieu ne sont point distinctes de Dieu -, elles sont représentées dans l'intelligence infinie, laquelle, avec toutes ses représentations, est l'essence infinie ellemême. Donc comparer l'existence finie des choses avec leur essence, en tant qu'elle se trouve en Dieu, c'est chercher le rapport de cette existence non avec les essences particulières, mais avec les représenta-

CHAP. XII. — l'essence ET l'existence. 373 tions de l'entendement divin. Qui ne voit que la question est changée ?

92. Mais, dira-t-on, si lexistence et l'essence sont une même chose dans les êtres, il suit que l'existence est l'essence de ces êtres. Rien de plus essentiel que l'essence elle-même. Donc les êtres finis existent nécessairement, tout ce qui appartient à l'essence étant nécessaire. Les rayons d'un cercle sont égaux entre eux parce que l'égalité est de l'essence du cercle ; de même , si l'existence appartient à l'essence des choses, celles-ci ne peuvent point ne pas être:, leur non existence serait une véritable contradiction.

Toute la difficulté tient à l'ambiguïté du mot essence ; à ce que l'on allie inexactement ces deux idées : essentiel et nécessaire. Il y a nécessité dans le rapport des propriétés essentielles , parce qu'en détruisant ce rapport on tombe dans une contradiction. Si les rayons du cercle sont égaux, c'est que l'idée égalité est de l'essence même du cercle. Point de contradiction si vous ne comparez entre elles des propriétés essentielles; or lorsqu'il s'agit de l'essence et de l'existence, la comparaison ne se fait pas d'une chose avec une autre, mais d'une chose avec ellemême; la distinction introduite ne se rapporte point à deux objets, mais à un même objet, considéré sous deux aspects ou en deux états diff'érents, à savoir : dans l'ordre idéal et dans l'ordre réel.

Que si nous considérons l'essence abstraction faite de l'existence^ l'objet est l'ensemble des propriété;; qui constituent Fètre de telle ou telle nature; il n'importe

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que ces propriétés soient ou île soient point-, il s'agit seulement de ce qu'elles seraient, posé leur existence. Dans to'jt ce que nous affirmons ou nions de ces propriétés, la condition de l'existence se trouve comprise d'une manière expresse ou tacite ^ mais dès qu'il s'agit de l'essence, en tant qu'elle est de l'essence réalisée, ce ne sont plus les propriétés mais la chose que nous comparons avec elle-même. Dans ce cas , la non existence n'implique point contradiction-, en effet, l'existence disparaissant, l'essence aura le même sort, et par conséquent tout ce qu'elle contient. Une fois posé que l'essence implique l'existence , il y aurait contradiction à prétendre que la première se peut conserver indépendamment de la seconde^ mais il n'est point question de cela dans la supposition présente. Tant que le cercle existe , l'égalité des rayons existe-, on ne prétend point que les rayons puissent être inégaux, le cercle restant cercle : mais le cercle cessant d'être , rien ne répugne à ce que les rayons soient inégaux. L'essence est la même chose que l'existence; tant qu'il y aura essence, il y aura existence-, si l'essence s'évanouit, l'existence doit disparaître. Où donc est la contradiction ? Vivre est l'essence de l'homme; toutefois l'homme meurt. On dira: l'homme est détruit, c'est pourquoi il n'y a point contradiction -, mais l'essence cesse d'être lorsqu'elle est détruite ^ donc point de contradiction à ce que l'existence qui lui est identifiée cesse d'être.

93. Selon les scolastiques : Un être identique dans son essence et dans son existence serait infini , ab-

CHAP. Xm. — OPINION DE KANT. 375

solu, immuable, car l'existence étant le dernier degré d'être ou d'acte , cet être ne pourrait rien acquérir. La difficulté roule sur une erreur de mots. Qu'entendon par le dernier degré d'être ou d'acte? Prétendre que rien ne se peut ajouter à l'essence identifiée avec l'existence, c'est tomber dans une pétition de principe, car on affirme ce qu'il s'agit de prouver. Entend-on que l'existence posée, il ne manque rien pour que les choses qu'elle constitue soient réellement existantes; vérité indubitable, mais qui ne prouve rien en faveur de ce que l'on voulait démontrer.

94. Il semblerait donc que la distinction établie entre les concepts, essence et existence, n'a point de réalité correspondante. L'essence ne se distingue point de l'existence-, et toutefois, la première est finie, la seconde contingente. En Dieu, l'existence s'ide.ntifie avec Tessence , mais de telle sorte que la non existence implique contradiction et que ressen(îe est infinie.

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