DE L'IDÉE DU TEMPS DANS SES RAPPORTS AVEC L'EXPÉRIENCE
88. Si le temps n'est pas distinct des choses, comment se fait-il que nous le concevions d'une manière abstraite et indépendamment des choses ? Comment se fait-il qu'il se présente à nous comme un être absolu dans lequel tout se meut et se transforme, bien qu'il reste lui-même en dehors de tout mouvement et de toute transformation? S'il est un fait subjectif, pourquoi r appliquons-nous aux choses? S'il est objectif, pourquoi se mêle-t-il à toutes nos perceptions? — Réponse. C'est que le temps est objet de science, en vertu d'une nécessité intrinsèque.
L'idée du temps semble préexister à la perception de toute transformation, y compris la conscience des
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actes internes eux-mêmes. Impossible de rien i^avoir de ces choses si nous ne considérons le temps comme une sorte de récipient dans lequel nous plaçons les changements qui nous sont propres et ceux qui nous sont étrangers.
89. L'idée du temps ne relève point de l'observation, dans ce sens que l'observation lui donne naissance, parce que le temps serait alors l'expression d'un fait contingent qui ne pourrait être principe de science. Nous mesurons le temps aveclamême< exactitude que l'espace. Dans les sciences exactes appliquées aux objets du monde matériel, l'idée du temps est fondamentale et l'une des plus fondamentales.
90. Ne ressortirait-il point de là que l'idée du temps est innée dans notre esprit-, qu'elle est antérieure à toutes les idées et même aux sensations, puisque ni les sensations ni les idées ne se peuvent concevoir en dehors de la durée successive?
91. La nécessité que cette idée du temps implique semble indiquer que le temps existe indépendamment des choses qui passent ^ dans ce cas, nous nous voyons forcés soit de le considérer comme un fait subjectif pur, soit de lui accorder une réalité objective indépendante de tout ce qui change ^ c'est-à-dire de le détruire ou d'en faire un attribut de k Divinité. Nier le temps, c'est nier la lumière du soleil-, le compter parmi les attributs de la Divinité, c'est admettre le changement dans l'être immuable. La subjectivité pure nous force à nier le temps-, l'objectivité le divinise. N'y a-t-il point un moyen terme?
92. L'idée du temps n'est point une idée purement expérimentale, j'en conviens^ elle ne nous fournirait pas un élément assez fixe et assez solide pour appuyer nos observations scientifiques. Encore moins peut-on soutenir que l'idée du temps est le produit de Texpérience purement sensible, ou qu'en soi elle est une sensation.
93. L'idée du temps, idée relative, n'est pas une sensation ^ la sensation est une affection de notre être -, tout ce qui est rapport ou comparaison lui est étranger. Si nous ne possédions une faculté distincte de la faculté de sentir, nous resterions bornés à la sensation pure, sans avant ni après, sans rapport d'aucune sorte. La sensation ne va pas au delà de certains objets déterminés-, l'idée du temps s'applique à tous les objets \ le temps mesure non-seulement les pliénomènes du monde extérieur, mais ceux du monde intérieur^ non -seulement les affections du corps, mais les actes les plus cacbés et les plus abstraits de Y âme. Le temps, en soi, étant la succession, et, dans notre entendement, la perception de cette succession, il n'offre à l'esprit aucun objet sensible. Bien qu'il se rapporte aux objets et qu'il soit comme le lien qui les unit, il n'est pas, à lui seul, les objets eux-mêmes ou l'intuition de ces objets. Il est clair que Vidée du temps qui mesure la succession d'un son et d'une vision ne saurait être ni la vision ni le son. L'idée de temps est indépendante de cbacun des deux phénomènes^ elle est quelque chose de supérieur. Sorte de forme universelle laquelle ne relève point
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de telle ou telle matière. Que si après la perception d'un son, un son nouveau est perçu par nous, au lieu d'une vision, la mesure de la succession sera la même pour les deux perceptions ; or cette mesure n est autre chose que l'idée du temps. Les sensations comme simples faits contingents ne fondent point des vérités nécessaires et universelles \ elles ne peuvent servir de base à une science -, mais parmi les idées qui sont comme le fond des sciences physiques, l'idée de temps est capitale -, comme l'étendue, elle est soumise au plus rigoureux calcul ; donc elle n'est point une sensation , elle ne peut naître de la sensation.
94. Les connaissances purement expérimentales ne franchissent point la sphère de l'expérience:, l'idée de temps s'étend à l'ordre réel et à l'ordre possible : non-seulement cette idée s'applique à ce qui est, mais encore à ce qui peut et doit être-, donc elle comprend autre chose que les éléments fournis par l'expérience sensible ou insensible. Impossible autrement d'expliquer la nécessité que le temps imphque -, impossible de sortir des faits contingents et d'arriver à la possession d'un élément scientifique.
95. Nouvelle preuve de la fausseté du système de Condillac. Jusqu'à présent, ce système n'a pu nous donner l'explication d'aucune idée fondamentale. Il n'explique pas mieux l'idée de temps qui semblait, par sa nature, avoir des rapports plus intimes avec l'ordre sensible.