Le temps n'est pas simplement un rapport
CHAP. XVI. — TEMPS IDÉAL, TEMPS EMPIRIQUE. 6l
d'être et de non être, un ordre général de changements^ c'est une chose fixe qui se mesure avec la dernière exactitude. Ainsi, même avant l'existence du monde, nous ne concevons pas seulement un temps abstrait, mais des années, des siècles, etc. Que l'on y réfléchisse, cependant, et l'on verra que cette idée n'est qu'une manière de concevoir sous un point de vue général les phénomènes de l'expérience en les tirant de l'ordre actuel pour les contempler dans la sphère du possible. Ni les années, ni les siècles ne sauraient exister indépendamment d'un être qui leur serve de mesure. Imaginer une sorte de fond vague, une ligne de durée se prolongeant jusqu'à l'infini, abstraction faite de toute mesure ou d'un objet mesuré, c'est se jeter dans d'inextricables contradictions.
113. L'idée pure du temps, le temps abstrait n'admet point de mesure-, simple rapport entre l'être et le non être. La mesure ne devient possible que si l'idée pure se combine avec les phénomènes de l'ordre expérimental. Soumis que nous sommes au changement et dans un continuel rapport avec des êtres qui subissent la même loi, nous tomberions dans la plus étrange confusion d'idées si, parmi ce flux et reflux d'existences intérieures ou extérieures qui nous apparaissent ets' évanouissent aussitôt, nous n'avions la faculté de rapporter nos perceptions à des mesures arrêtées, fils conducteurs dans ce labyrinthe sans issue.
114. Deux choses nous sont nécessaires pour former cette mesure : I** un phénomène sensible^ 2° l' idée du nombre. Ainsi l'idée vulgaire et commune du temps
se compose des trois éléments qui suivent : 1° idée pure du temps, ou rapport de l'être et du non être \ 2** un phénomène sensible auquel nous appliquons cette idée pure ; 3** dénombrement des mutations de ce phénomène. L'on peut appliquer cette observation à toutes les mesures du temps ^ ces trois éléments suffisent \ tous trois sont indispensables.
il5. D'où il suit que le temps, même dans l'ordre empirique ou d'expérience, est un phénomène nécessaire, puisqu'il implique une idée métaphysique et une idée mathématique, toutes deux appliquées à un fait. Idée métaphysique, le rapport de l'être et du non être-, idée mathématique, le nombre-, fait, le phénomène sensible, par exemple, le mouvement solaire et sidéral, etc. La métaphysique et l'arithmétique se chargent de la certitude absolue , le fait répond de la certitude expérimentale; d'autre part, comme ce phénoQiène est supposé certain , puisqu'au besoin l'on peut faire abstraction de la réalité et s'en tenir à la possibihté toute seule, il suit que le temps, alors même qu'on le considère du point de vue de l'expérience, peut être objet des sciences exactes.
116. Selon cette théorie, il n'est pas nécessaire de convertir le temps en une condition purement subjective, ou de lui supposer une nature indépendante des choses : l'ordre intellectuel pur se concilie avec les faits empiriques, et l'homme se trouve en communication avec le monde sans se mettre en contradiction avec ses propres idées.
OH. XVn.— LETE^iPS ET LE PRINCIPE DE CONTRADICTION. 53