CONTRADICTION
117. {(Il est impossible qu une chose soit et ne soit pas en même temps. » Ne semble-t-il pas, à première vue, que s'enquérir du véritable sens de ce principe ce soit se mettre en contradiction avec l'une de ces vérités qui portent l'édifice des connaissances humaines? En effet, s'il y a doute, n'est-ce point qu'on peut différer dans l'interprétation? Que si on le peut, le principe de contradiction n'est pas un fondement solide de nos connaissances. — Mais, l'objection tombe devant ce fait : que les axiomes les plus évidents se peuvent considérer sous les deux points de vue, empirique et scientifique -, en d'autres termes, ou comme objets d'application, ou comme objets d'analyse. Sous le premier aspect, ils sont pour tous les hommfîs d'une certitude et d'une clarté égales-, sous le second, ils peuvent offrir des difficultés.
Deux choses égales à une troisième sont égales entre elles-, ce principe, considéré pratiquement, est certain d'une certitude absolue pour tous. Lorsqu'il veut s'assurer de l'égalité ou de l'inégahté de deux quantités, l'ignorant comme le savant cherche un terme de comparaison; application du principe précédemment exprimé. Que si vous demandez àVhomme sans culture intellectuelle la raison de ce procédé, il
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ne saura peut-être pas énoncer Taxiome en termes précis, mais voyez-le dans la pratique : « J'affirme que ces deux tables sont égales, parce que je les ai mesurées et que toutes deux ont quatre pieds de long, etc. » Il ne dit pas : a Ces deux tables sont égales, parce qu'elles ont une commune mesure, et que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles. » Ce qui ne F empêche point de connaître le principe et de l'appliquer sans hésitation, tant à l'ordre réel qu'à l'ordre possible.
C'est ce que je nomme connaissance empirique des principes, connaissance parfaite dans l'ordre direct, imparfaite seulement dans l'ordre réflexe (V. Liv. I", chap. 3).
Il ne nous semble nullement impossible de concilier cette clarté du principe dans l'application avec les difficultés qu'il présente lorsqu'on le soumet à l'analyse; c'est ainsi que, dans l'exemple cité, l'analyse du mot égal conduit à l'analyse du mot quantité. Les difficultés que la réflexion soulève au sujet de ces deux mots ne troublent point le genre humain dans la possession de la vérité, mais elles ne laissent pas d'être des difficultés. Quoi de plus évident que la géométrie en tant que science? Et toutefois, citée au tribunal de la métaphysique, l'idée de l'étendue présente des obscurités nombreuses. L'aritbmétique universelle est une science \ et l'analyse des idées quantité et nombre, idées qui lui sont indispensables, soulève les questions les plus ardues de la métaphysique et de l'idéologie. En général, il n'est point de science
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qui n'offre des difficultés dans les principes qui la constituent^ mais ces difficultés relevani de la réflexion n'ont aucune influence sur la connaissance directe ou dans la pratique.
Ainsi nous n'avons point à nous préoccuper de celles que peut offrir l'analyse du principe de contradiction. Ne craignons point pour l'édifice de nos connaissances. Rien ne force à tenir compte de ces difficultés ; et, quoi qu'il en soit, l'on ne détruit point une difficulté en fermant les yeux pour ne la point voir.
1 18. Il semble que l'existence du principe de contradiction présuppose l'idée du temps-, d'autre part, on ne saurait concevoir le temps si l'on ne présuppose ce principe. Serions-nous renfermés dans un cercle vicieux, et cela à propos du principe même de nos connaissances ? Je vais développer et présenter cette difficulté dans tout son jour.
Le principe de contradiction présuppose l'idée du temps-, point de contradiction si l'être et le non être ne s'appliquent au même instant de la durée. Cette dernière condition est indispensable ^ en effet, supprimons la simultanéité, il n'y a point de contradiction à ce qu'unechose soitet nesoitpas. Le phénomène se réalise à chaque instant dans ce qui nous entoure, la plupart des créatures passant sous nos yeux de l'existence au non être et de la non existence à l'être.
Exprimée ou sous-entendue, la simultanéité est essentielle au principe de contradiction \ de sorte que nous ne gagnerions rien à adopter la formule de Kant. (V. Liv. P', chap. 20.) Quel que soit l énoncé du
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principe, il sera toujours vrai qu'une même chose ne peut être et n'être pas en même temps, mais qu elle peut être en des temps divers.
Donc ridée de temps est nécessaire soit pour établir, soit pour détruire la contradiction -, elle l'établit, si le temps implique la simultanéité -, elle la détruit, s'il implique succession -, car l'être et le non être sont impossibles, à moins de présupposer une durée successive dans les intervalles de laquelle se puissent distribuer les diverses existences.
119. L'idée de temps de son côté présuppose le principe de contradiction. En effet, si dans les choses le temps n'est qu'être et non être, et, dans l'entendement, perception de Fêtre et du non être, la perception de Têtre et du non être doit précéder celle du temps ^ et comme ces idées être et non être sont contradictoires si l'on n'admet succession, il suit qu'au moment où nous percevons le temps nous avons perçu, nécessairement, le principe de contradiction lui-même. J'ai dit que la succession imphquait exclusion réciproque entre les choses qui se succèdent ; or la première chose exclue, c'est le principe de contradiction -, en percevant le temps nous percevons la succession ; donc nous avons déjà perçu la contradiction.
120. Il semblerait ressortir de ce qui précède que nous sommes forcés d'opter entre un cercle vicieux (chose inadmissible lorsqu'il s'agit du fondement de toutes nos connaissances) et une explication du temps, indépendante des idées d'être et de non être.
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Si nous concevions le temps comme un être existant par lui-même, sorte de hgne prolongée jusqu'à l'infini, forme universelle bien que distincte de toutes choses, ou comme une capacité vague comprenant les êtres successifs de la même manière que nous supposons les êtres coexistants placés dans l'espace, alors l'idée du temps ne s'expliquerait point par le principe de contradiction ^ il faudrait dire que celui-ci se complète par celle-là. En effet, lorsque je formule cette proposition : il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps ^ mais il est possible quelle soit et ne soit pas en des temps différents; je pose la contradiction ou je l'abandonne selon que l'être et le non être se rapportent à un même point ou à des points distincts de cette vague étendue, de cette ligne indéfinie que j'appelle durée successive et dans laquelle je suppose que les choses changeantes sont distribuées. Explication commode, mais qui ne soutient pas l'examen -, nous l'avons démontré dans les chapitres précédents -, il est donc nécessaire de recourir à des considérations d'un autre ordre.
121. Peut-être suffirait-il, comme il arrive souvent, de bien préciser les idées pour résoudre la difficulté. Dans la présente question on fait une application fausse du mot cercle vicieux. J'appelle l'attention du lecteur sur cette particularité^ l'inexactitude une fois aperçue, la difficulté tombe d'elle-même. Dans les définitions, le cercle est un défaut, et mérite l'épithète de vicieux lorsqu'il s'agit de spécifier ce qui n'est pas identique-, mais s'il s'agit de deux idées
identiques au fond, bien que distinctes en apparence parce qu'elles s'offrent sous des aspects différents, il est impossible d'expliquer l'une sans trébucher pour ainsi dire à l'autre, et d'aller vers celle-ci sans se tourner vers celle-là. Un examen bien fait doit mettre à découvert le fond des choses. Si donc il y a identité dans ce fond, elle doit apparaître d'autant plus visiblement que l'examen est mieux fait. Il y a cercle, mais non cercle vicieux : les deux idées s'expliquent Tune par l'autre, parce qu'elles ne sont qu'une même idée. Elles se présentaient sous des aspects diiTérents, voilà pourquoi on les croyait distinctes; mais l'analyse a fait voir la réalité des choses ^ elle a saisi le point où elles s'unissent ou plutôt où elles se confondent dans une identité absolue.
122. Tirons de cette observation un critérium pratique. Lorsque, dans l'explication de deux phénomènes, nous nous trouvons conduits alternativement de l'un à Vautre, sans qu'il nous soit possible d'éviter le cercle, il est à croire que nous sommes en présence d'un même objet perçu sous deux aspects différents.
123. Il en est ainsi dans la question qui nous occupe. L'explication du principe de contradiction nous met en présence de l'idée de temps ^ que si nous voulons définir le temps, voici venir le principe de contradiction ou les idées d'être et de non être. Il y a cercle, mais cercle nécessaire, lequel, partant, ne saurait être vicieux. Je vais éclaircir ma pensée.
124. Le sens vrai du principe de contradiction c'est que l'être exclut le non être et réciproquement 5