LIVRE VIII. — L*INFINI
toutefois je dis il me semble^ parce que les raisonnements en apparence les plus clairs, les mieux enchaînés, les plus concluants, ne sont pas toujours exempts d'erreur. Que de fois nous avons pris les illusions de notre esprit pour des vérités incontestables! Cela dit, peut-être dois-je faire observer que, pour combattre notre démonstration, il faut nier les idées premières qui suivent : exclusion entre l'être et le non être ; nécessité de la succession et du temps pour la réalisation des choses contradictoires.
108. On objectera peut-être que des modifications contradictoires ne sauraient entrer dans le nombre infini, lequel n'embrasse que le possible ^ mais cette observation, loin d'infirmer, fortifie ma démonstration. En effet, le nombre infini absolu implique négation absolue de limite. Par cela seul que je cherche à réaliser ce concept, je me trouve en présence d'une contradiction \ donc cette réalisation est impossible, le concept général et indéterminé s'étendant au delà de tout nombre réalisable.
109. Que s'il en est ainsi, c'est que le concept indéterminé fait abstraction de toute condition, y compris la condition de temps ^ or la réalité ne fait ni ne peut faire abstraction de ces conditions. De là le conflit entre l'idée et la réafisation de l'idée; et voilà pourquoi la réalisation étant impossible, le concept n'est pas contradictoire.
Soit un nombre réalisé, lequel comprend toutes les espèces et tous les individus possibles. Laissant la réalité pour le concept de nombre infini, nous pou-
vons dire : l'infini en nombre implique négation absolue de limites; or, si nous revenons au nombre réalisé, nous lui trouvons une limite ; car à ce nombre pris en général, nous pouvons toujours ajouter un autre nombre exprimant des modifications nouvelles. Supposons que les unités réalisées , quelque grand que soit leur nombre, soient exprimées par M dans l'instant A. L'instant B présente un nouvel ensemble d'unités que nous pouvons exprimer par N; or N-f- M est supérieur à N ou M seuls; donc ni N ni M ne sont infinis d'une manière absolue. Le concept indéterminé fait abstraction des instants et se rapporte à la somme; il implique des termes contradictoires qui ne sauraient exister en même temps.