SUBSTANTIALITÉ DU MOI HUMAIN
31. Les substances corporelles ne nous ont point donné l'unité parfaite ^ toutes les substances qui relèvent de nos sens se décomposent et leurs parties décomposées doivent être regardées comme des substances : donc les corps sont des agrégations de substances plutôt qu'une seule substance. Nous ne trouvons point l'unité dans les corps ^ nous leur attribuons l'unité dans ce sens qu'ils forment le lien commun de nos sensations, ou que nous considérons les diverses substances composantes comme subordonnées à une substance qui les vivifie et les régit. C'est ainsi que les parties d'un corps animé constituent une unité d'un certain ordre en tant que ces parties sont subordonnées au principe qui les anime.
32. Il ne suit point de là que l'unité, même dans les corps, ne soit qu'une illusion. Si nous pouvions atteindre l'essence des corps, nous découvririons cette unité, sans doute, soit dans les monadtîs imaginées par Leibnitz, soit dans toute autre chose plus ou moins semblable. Quoi qu'il en soit, et bien que l'essence des corps nous soit inconnue, le raisonnement nous force de conclure à l'unité. Le composé se forme de parties, lesquelles à leur tour sont formées de la même manière, et ainsi successivement; d'où il suit qu'il nous faut arriver à quelque chose qui ne se
décompose pas : or ce quelque chose, c'est Tindivisible, ou plutôt l'unité. Raisonnement vrai même dans la supposition de la divisibilité de la matière à lïnfmi. Cette divisibilité supposant une infinité de parties, ces parties existeraient ^ les éléments infinitésimaux seraient réels ^ ils seraient l'unité.
33. Ce n'est pas seulement hors de nous et dans le monde corporel que l'idée de substance se manifeste ; nous la trouvons en nous, parfaitement une et réelle, dans le témoignage de la conscience. La conscience atteste ma pensée, ma volonté, mes sentiments. Elle constate invinciblement un nombre infini d'affections diverses, les unes relevant de mes voUtions, filles de cette activité que nous portons au fond de notre être^ les autres, indépendantes de nous, involontaires, souvent en lutte avec notre volonté, rebelles à notre volonté.
Ce flux et reflux d'idées et de vohtions, ces sentiments si divers et si mobiles, ont un point commun de ralliement, un sujet qui les reçoit et les enchaîne, qui les combine, qui les fait revivre par le souvenir, qui les évite ou les recherche, sujet dont nous avons une conscience intime et que les philosophes ont nommé le moi. Cet être est un, identique sous toutes les transformations; son unité, son identité sont attestées par la conscience et sont, pour nous, un fait incontestable.
Impossible de douter que le moi qui pense au moment présent ne soit le même qui pensait hier, qui pensait il y a quelques années. Nonobstant la diversité