CHAPITRE IX
EXAMEN DE L'OPINION DE KANT SUR LES ARGUMENTS PAR LESQUELS ON PROUVE LA SURSTANTIALITÉ DE L'AME.
ol . Kant avance que les arguments émis en faveur de la substantialité de Tàme sont de purs paralogismes, et que s'ils prouvent une substance dans l'ordre idéal ils ne prouvent point la réahté de la substance.
Ce philosophe avait une raison personnelle d'attaquer la substantialité de l'àme, raison puissante , attendu rimbécillité du cœur de l'homme^ son système repose tout entier sur cette négation. « S'il est possible, dit-il, de démontrer à priori que tous les êtres pensants sont des substances simples, que, partant, ils ont leur personnalité , qu'ils ont le sentiment in-
time d'une existence séparée de toute matière, notre critique s'écroule d'elle-même.
«En effet, nous voilà hors du monde sensible; nous voilà dans le champ des noumenes^ libres d'aplanir ce terrain, d'en prendre possession et d'y bâtir. » ( Dialectique transcendaniale^ liv. II, chap. 1 .)
52. Voici, dans la pensée de Kant, le premier paralogisme de la psychologie pure en faveur de la substantialité de l'àme: a Cette chose, dont la représentation est la substance absolue de nos jugements, qui ne peut servir à déterminer quoi que ce soit autre, cette chose est substance. Le moi^ comme être pensant, est la substance absolue de ses propres jugements. Cette représentation de soi-même ne peut être l'attribut d'une autre chose ; donc le moi, comme être pensant, est substance. »
C'est ainsi que le philosophe allemand expose, dans la première édition de sa Critique^ le raisormement psychologique qu'il va combattre ; dans la deuxième édition, voulant être plus clair, ou, qui sait, plus obscur peut-être, il s'exprime en d'autres termes : a Ce qui peut être conçu seulement en tant que sujet n'existe qu'en tant que sujet, et, partant, est substance^ c'est ainsi que l'être pensant, en tant qu'être, ne peut être pensé , sinon comme sujet -, donc il existe seulement en tant que sujet, c'est-à-dire, comme substance. »
Il faut en convenir, si la psychologie était toujours présentée sous cette forme, elle courrait le risque de faire peu de prosélytes. Il nous serait avantageux de
combattre le philosophe de Kœnigsberg en nous aidant de la lassitude et du dégoût du lecteur-, nous ne profiterons pas de notre avantage.
53. Par substance, j'entends un être ou une réalité permanente, sujet des modifications, réalité identique à elle-même durant les modifications qui s opèrent en elle.
Je pense, je sens, je veux ; ce qui pense, veut et sent en moi , demeure idendique au milieu de la variété : j'en ai pour garant la conscience elle-même; donc ce qu il y a en moi est substance.
Défiez tous les philosophes du monde de trouver dans ce syllogisme une proposition fausse ou douteuse, ou d'indiquer un vice dans la conséquence, à moins qu'ils ne se mettent en contradiction ouverte, d'une part avec le témoignage de la conscience , de l'autre avec toutes les lois de la raison.
54. Rant avance que le raisonnement en faveur de la substantialité de Vaine n'est pas concluant, parce que les catégories pures, et partant la catégorie de la substance, n'ont absolument aucune valeur objective, sinon en tant qu'elles sont appliquées à des faits d'intuition soumis à ces catégories-, c'est-à-dire que dans la pensée du philosophe, le concept de substance est une pure fonction logique sans signification, sans valeur objective, sinon en tant qu'il se rapporte à des objets sensibles , lequel concept, dès qu'il abandonne cette sphère, demeure sans résultat. La substantiahté de l'àme ne peut être objet d'une intuition sensible, dit-il-, donc appliquer à l'àme l'idée de substance.
c'est étendre le concept plus loin que ne le comporte sa nature. — L'on est forcé de convenir que lii raisonnement est concluant , une fois les principes sur lesquels le philosophe l'établit admis-, ce qui nous fournit une preuve de la nécessité où nous sommes de combattre certaines théories que l'on croit innocentes, parce qu'elles semblent reléguées dans le monde des abstractions^ doctrines pleines de dangers, toutefois, par les conséquences qu'elles entraînent. Voilà pourquoi (liv. IV, chap. 13, 14, 15, 16, ^51, 22), poursuivant à outrance le philosophe de Kœnigsberg, j'ai démontré : 1** que les concepts indéterminés et les principes généraux qui s'appuient sur ces concepts ont une valeur objective en dehors de l'expérience sensible , relativement aux êtres qui ne relèvent en aucune sorte de notre intuition ^ 2° qu'il n'e;st point vrai que X intuition sensible soit notre seul mode de concevoir^ puisque nous connaissons intuitivement un ordre intellectuel pur supérieur à la sphère de la sensibilité. Cette doctrine ruine l'argumeniation de Kant en renversant les principes sur lesquels il l'appuie.
55. Sans doute Kant sentait le côté défectueux de son argumentation-, c'est pourquoi il s'efforce d'exposer l'argument psychologique de manière à passer de l'ordre idéal à l'ordre réel en cachant le point par lequel il unit des choses si profondément distinctes. Son langage est purement idéologique : « Cette chose, dont la représentation est la substance absolue de nos jugements, et qui ne peut déterminer rien autre, est
^^^ i^lVKK IX. — LA SUBSTANCE.
substance. » Remarquez qu'il définit la substance par la représentation et par Tincapacité à détermine,^ autre chose, c'est-à-dire par des attributs purement idéologiques ou dialectiques. La forme qu'il emploie dans la seconde édition de son ouvrage a le même défaut. « Ce qui ne peut être conçu sinon comme sujet n'existe qu'en tant que sujet, et, partant, est substance. )) Pourquoi ne nous dit-il point que la substance dont il s^agit ici est un être permanent dans lequel les modifications se réalisent sans qu'il cesse d'être identique avec lui-même ? Pourquoi parle-t-il seulement de la représentation, du concept, de ce qui détermine ou de l'attribut ? — Parce qu'il entrait dans les besoins de sa cause de passer sophistiquement et furtivement d'un ordre à un autre. Le sophiste avait besoin d'envelopper sa pensée pour hasarder ce qui suit : ((Dans la majeure , il s'agit d'un être , lequel, en général, se peut concevoir sous tous les points de vue, et par conséquent peut être objet d'intuition ^ dans la mineure , il ne s'agit du même être qu'en tant qu'il se considère lui-même comme sujet, et uniquement par rapport à la pensée et à l'unité' de la conscience, mais non par rapport à l'intuition, en vertu de laquelle l'unité serait donnée à la pensée, c^est-à-dire comme objet : d'où il suit que la conclusion se trouve tirée en vertu du sophisme^^^i^r^ dietionis, que le raisonnement est faux.
« La pensée présente, dans les deux prémisses, un sens entièrement différent : dans la majeure, elle est considérée par rapport à un objet général, et par con-
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séquent elle peut être donnée en intuition dans la mineure elle consiste seulement dans le rapport avec la conscience de soi^ d'où il suit qu'on ne pense aucun objet, mais qu'il s'en trouve un, représenté à lui-même avec rapport à soi , comme sujet, comme forme de la pensée. Dans le premier cas, il s'agit de choses qui ne peuvent être pensées, sinon comme sujet; dans le second, au contraire, on ne parle point de choses, mais de la pensée, puisqu'on fait abstraction de tout sujet; dans la pensée, le moi s^ert toujours de sujet pour la conscience. On ne peut donc arriver à la conclusion : je ne puis exister que comme sujet. Reste celle-ci : je ne puis, dans la pensée de mon existence, me servir de moi, sinon comme sujet du jugement, proposition identique qui ne dit rien sur le mode de mon existence. »
Eh quoi! c'est avec une pareille confusion d'idées et de mois que Ton enlèverait à l'esprit humain la conscience de son être ! Car nier qu'il soit substance, c'est nier qu'il soit. C'est avec de pareilles ajjsurdités que Von 05^ attaquer lun des arguments les plus clairs, les plus évidents, les plus irrésistibles qui se puissent offrir à la raison humaine! Je pensais hier, je pense aujourd'hui ; dans mes divers états, je me trouve le même, et non un autre être : cette réalité, cette identité permanente au milieu de la diversité, je la nomme mon àme; donc mon àme est une réalité permanente, sujet des modifications; donc elle est substance. Peut-on trouver rien de plus clair?