LE PANTHÉISME EXAMINÉ DANS L'ORDRE DES FAITS EXTERNES
116. Si le panthéisme ne se peut soutenir dans la région des idées, il n'est pas plus solide dans le champ de l'expérience. Celle-ci, loin de nous conduire à l'unité exclusive de la substance, manifeste de toutes parts la multiplicité.
117. Il y a unité lorsqu'il n'y a point division, lorsque dans l'être un ne se peuvent point découvrir d'autres êtres, lorsque cet être ne comporte point un jugement négatif. Or, rien de cela ni dans le monde externe ni dans le monde interne ; bien plus, une expérience constante nous montre le contraire.
118. Dans le monde intérieur, la division tombe sous les sens, elle est palpable ; il n'y a d'autre unité que l'ordre, la direction vers une fin; hors de là, tout est multiple. Les sens, voilà notre seul point de
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contact avec le monde extérieur, et ceux-c i trouvent la multiplicité partout; sensations distinctes par le nombre, par l'espèce, par le degré, sensations distribuées en un nombre infini de groupes, lesquels, liés en un point, se subdivisent à l'infini.
119. Les sens attestent la multiplicité avec non moins de certitude que l'existence même clés choses. Leur refuserez-vous votre confiance pour le premier témoignage, force sera de la leur refuser pour le second. Non-seulement ils nous disent que; tel corps existe, mais quil n'est pas un autre corps. Je suis certain qu'un objet extérieur répond à ma sensation; je ne le suis pas moins, qu'il y a distinction entre les deux objets de deux sensations difîérentes.
Dire que les sens sont de mauvais juges en cette matière, parce qu'ils s'arrêtent à la sensation, c'est tomber dans l'idéahsme ; selon cette hypothèse, on pourrait afiirmer que les sens, bornés qu'ils sont à la simple sensation, ne peuvent nous donner k certitude de l'existence des choses.
120. Établir l'unité en dehors de nous c'est détruire le monde des corps. L'idée de l'étendue exclut l'unité. Dans ce qui est étendu, une partie n'est point l'autre ; il faut admettre cette vérité si l'on n'aime mieux s'attaquer à la certitude géométrique ellemême. Le monde est-il quelque chose de réel ? Est-il étendu ? Niez l'étendue du monde, toute réalité vous échappe. Nous sommes aussi certains de l'étendue que de l'existence; que dis-je? l'existence nous est manifestée par retendue qui relève des sens; si donc l'é-
tendue n'existe pas, les sensations sent un phénomène purement interne, une pure illusion, en tant que nous leur attribuons une réalité extérieure correspondante.
121 . L'argument que je viens d'exposer est, si je ne me trompe, concluant contre Spinosa, qui, avec l'unité de substance, admet l'étendue comme un des attributs de la substance. Ce qui est étendu est essentiellement multiple et implique distinction des parties. L'on peut toujours faire le jugement négatif qui suit : « La partie A n'est point la partie B. » Impossible au panthéisme de se soustraire à cet argument à moins de se jeter dans l'idéahsme pur ^ et sous ce rapport peut-être Fichte et Hegel ont-ils été plus logiques que certains de leurs adversaires ne semblent le croire. Pour soutenir l'unité exclusive de la substance, il faut convertir le monde extérieur en purs phénomènes, lesquels n'ont de réalité qu'en tant qu'ils nous apparaissent ainsi, c'est-à-dire absorber le monde dans le moi et concentrer la réalité dans Vidée. Cette absorption, cette concentration inintelligibles, sont une conséquence logique, une conséquence nécessaire du principe établi. Cela est absurde, mais conséquent.
122. On a voulu donner Spinosa pour un disciple de Descartes ^ or, le système du maître et celui du prétendu disciple sont en contradiction. L'argument que je viens de proposer, fondé sur l'étendue, argument, à mon avis, concluant dans toutes les suppositions, l'est encore davantage si l'on admet avec Descartes que l'étendue soit l'essence des corps. Dans ce cas, les diverses parties de l'étendue sont essen-
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tiellement distinctes, puisque chaque partie constitue une essence. La multiplicité d'essences et de substances dans les corps sera proportionnelle à la multiphcité de l'étendue.
123. Que si l'on soutient que l'étendue n'est point l'essence, mais seulement un attribut, une; modification des corps (détermination fondée sur l'essence, ou détermination accidentelle, il n'importe) prétendant que cette modification ou cet attribut peuvent appartenir à la substance unique, nous demanderons à notre tour si cette substance, en elle-même, et abstraction faite de l'étendue, est simple ou composée. Composée, elle implique multipHcité, et partant Spinosa retombe dans l'opinion commune, c'est-à-dire dans l'opinion d'un monde corporel, composé de parties, parmi lesquelles l'une n'a pas plus de droit que l'autre au titre de substance. Donc, point de substance unique, mais un composé de substances; l'univers est un, non dans le sens rigoureux du mot, mais dans l'acception vulgaire, en tant que ses diverses parties sont liées entre elles dans un certain ordre et concourent à une même fin. Direz-vous que la substance, sujet de l'étendue, est simple? Il résulte de là une substance simple déterminée ou modifiée par l'étendue, une substance simple étendue, ce qui est contradictoire. On ne peut concevoir ce qu'est une modification qui ne modifie pas -, une modificat ion modifie en donnant à la chose modifiée la forme d(i la modification-, cette forme s'applique à la chose modifiée. L'étendue ne peut modifier qu'en donnant l'étendue
à ce qu'elle moditie : être étendu ou avoir une étendue sont des expressions absolument identiques. Donc il répugne qu'une substance simple compte retendue parmi ses modifications ; donc le système de Spinosa est absurde.