‹ Philosophie fondamentale [microform]Chapitre 503 sur 607 · CHAP. XVUI. — PANTHEISME ; FICHTE · texte numérisé non relu

CHAP. XVUI. — PANTHEISME ; FICHTE

Étrange confusion d'idées et de paroles! Fichte . entend-il dire que, dans cette proposition, le moi est sujet ou attribut , selon les divers aspects sous lesquels on le considère? ou que, en tant qu'il occupe la place de sujet, il exprime simplement l'existence ; ou bien encore qu'il se présente comme objet de réflexion en tant qu'attribut? Quel sens donne-t-il au mot poser? Le sens de produire ? Mais comment estil possible qu'une chose qui n'est pas se produise elle-même? —Ou bien le mot poser signifie-t-il se manifester de telle sorte que l'objet manifesté puisse servir de terme logique à une proposition? Mais alors pourquoi dire que le moi existe parce qu'il se pose lui-même? Suivons le philosophe allemand dans ses déductions étranges.

134. « Le moi de la première acception et celui de la deuxième doivent être posés comme absolument identiques : donc l'on peut changer la proposition précédente et dire : le moi se pose lui-même d'une manière absolue parce qu'il existe-, il se pose luimême en vertu du fait de son existence, et il existe simplement parce qu'il est posé. »

Sans définir le mot poser, et seulement après avoir énoncé cette vérité banale, à savoir que le moi est le moi, Fichte conclut que le moi existe parce qu'il se pose, ou qu'il se pose parce qu'il existe-, il identifie l'existence avec le poser. Sans préliminaire d'aucune sorte, il prend à partie et le sens commun et tous les philosophes , y compris Descartes , lesquels posent' l'existence comme indispensable à Vaction e;t ne com-

• prennent point l'activité sans l'existence. Rien n'est ni ne peut être sans raison suffisante, disait Leibnitz ^ grâce à l'auteur de la Doctrine de la science, nous pourrons désormais, à notre gré, peupler le monde d'êtres finis ou infinis; que si l'on s'enquiert d'où sortent ces êtres, nous dirons qu'ils se sont posés ^ et si l'on nous importune en demandant pourquoi ils se sont posés, nous répondrons : parce qu'ils existent; que si l'on exige enfin que nous disions pourquoi ils existent, nous répondrons : parce qu'ils se sont posés, passant ainsi du poser à l'existence et de l'existence au poser, sans craindre d'être jamais confondus.

135. Croira-t-on qu'après cet exposé étrange l'auteur satisfait ose poursuivre avec une incroyable sérénité : (( Ces observations éclaircissent coiwplèiement le sens dans lequel nous employons ici le mot moi, et nous fournissent une explication nette et lucide du moi comme sujet absolu. Le moi, sujet absolu, est cet être qui existe simplement parce qu'il se pose lui-même comme existant. Il est autant qu'il se pose, et autant il se pose , autant il est. Le moi existe donc absolument et nécessairement pour le moi : ce qui n'existe point pour soi-même n'est point moi. » Le panthéisme idéaliste ne saurait être établi d'une manière plus explicite et en même temps plus gratuite. Il est humiliant , en vérité , d'avoir à combattre sérieusement de pareilles extravagances. Elles font du bruit parce qu'on les déguise, et voilà pourquoi je les présente au lecteur dans leur nudité ridicule et honteuse, même au risque de le fatiguer.

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136. Chaque fois que Fichte veut éclaircir ses idées, nous pouvons être certains qu'il épaissit les ténèbres autour de lui. Laissons le continuiîr.

«Eclaircissement. — Qu'étais- je avant d'avoir conscience de moi-même ? La réponse est naturelle et simple : je n'étais pas. Le moi n'existe qu'autant qu'il a conscience de lui-même. — Poser c(itte question, c'est confondre le moi comme sujet avec le moi comme objet de la réflexion du sujet absolu ; et cela est une inconséquence; le moi se place luimême; il se perçoit, dans ce cas, sous la forme de la représentation, et seulement alors il est quelque chose, il est un objet; sous cette forme, la conscience perçoit un substratum qui est, bien que sans conscience réelle, et qui, de plus, est conçu som forme corporelle. Cette manière d'être est celle dont il s'agit lorsqu'on demande ce qu'est le moi, c'est-à-dire le substratum de la conscience ; mais alors le sujet absolu se conçoit comme avant intuition de ce substratum; et ainsi, presque sans le remarquer, l'on a sous les yeux la chose que l'on voulait abstraire , et l'on tombe dans une contradiction. Impossible de penser sans penser son moi , en tant qu'il a conscience de lui-même. La conscience ne^'peut faire abstraction d'elle-même ; c'est pourquoi la question présente doit rester sans réponse. »

Que le moi n'existe point comme objet de réflexion propre avant d'avoir conscience de lui-même, c'est une vérité palpable. On ne se pense point avant de se penser. Mais le moi est-il quelque chose en dehors de

la réflexion qui le manifeste à lui-même , ou de son objectivité par rapport à lui-même , c'est-à-dire , y a-t-il dans le moi autre chose que d'être pensé par lui-même? Tout est là. Cette question n'est pas contradictoire ; elle s'offre naturellement à la raison et au sens commun. En effet, la raison et le sens commun se refusent à prendre pour choses identiques : être connu et exister, se connaître et se produire. Il ne s agit point ici de savoir si nous avons ou si nous n'a-^ vons pas une idée claire du substratum de la conscience. Chose étonnante , le philosophe allemand ose nous dire que nous concevons le moi sous une forme corporelle, lorsque nous ne le concevons pas comme objet de réflexion. N^st-ce point confondre l'imagination avec les idées, choses très-différentes, comme je crois l'avoir prouvé? (Liv. IV, depuis le chap. 1" jusqu'au x. )

137. Il résulte de la doctrine de Fichte que le moi existe parce qu'il se pose lui-même au moyen de la conscience, et, partant, que le moi n'existerait point si la conscience n'était pas conscience. En ce cas, être est une même chose que se connaître.

Je pourrais demander à Fichte les preuves de son assertion, mais je ne veux qu'insister sur la difliculté qu'il se pose lui-même, et qu'il élude en brouillant les idées. Que serait le moi s'il n'avait point conscience de lui-même ? Si exister c'est avoir conscience, point de conscience, point d'existence. Fichte répond que le moi sans conscience n'est pas le moi-, que, partant, il n'existe point, et que Tobjection suppose

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une chose impossible ; à savoir , l'abstraction de la conscience.

« On ne peut rien penser, dit-il , sans penser son moi, comme ayant conscience de lui-même : impossible de faire abstraction de la conscience. >»

Je le répète, ces formules ne dénouent pas la difficulté, elles l'éludent. Je n'examine point maintenant si la conscience est la même chose que l'existence \ mais j'insiste sur ce fait : que nous concevons un instant dans lequel le moi n'a pas conscience de luimême. Admettez-vous qu'il en ait pu être ainsi, c'està-dire qu'un instant se soit trouvé durant lequel le moi n'ait pas eu conscience de lui-même ? Dans ce cas le moi n existait pas, et, partant, il ne saurait exister.

Voilà Fichte forcé de reconnaître que le moi relève d'un être supérieur, c'est-à-dire d'admettre la doctrine de la création. Le niez-vous? Dans ce cas le moi a toujours existé, il a toujours eu conscience de luimême; donc le moi est une intelHgence éternelle et immuable; donc il est Dieu. Nous défions le sophiste d'échapper aux cornes du taureau. Point de distinction possible entre le moi en tant que sujet et en tant qu'objet; il s'agit du moi ayant conscience, cette conscience dans laquelle le philosophe allemand place tout Têtre ; et Ton demande si elle a toujours existé ou non : dans le premier cas, le moi est Di(;u; dans le second, ou il faut reconnaître la création, ou admettre qu'un être qui n'existe pas se crée lui-même.

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