Mais Fichte ne recule point devant la première
conséquence, et s'il ne donne pas au moi le nom de Dieu , il lui en accorde les attributs. « Si le moi n'existe qu'en tant qu'il se pose, il n'existe que lorsqu'il se pose, et il ne se pose que lorsqu'il existe. — Le moi est pour le moi, — Mais s'il se pose lui-même absolument en tant qu'il existe, il se pose nécessairement, et il existe nécessairement pour le moi : je n existe que pour moi; mais pour moi, f existe nécessairement (en disant pour moi, je pose mon être).
« Relativement au moi, se poser et être sont deux choses parfaitement identiques. La proposition : Je suis, parce que je me suis posé moi-même, se peut exprimer ainsi : Je suis absolument parce que je suis. (c Le moi se posant et le moi existant sont complètement identiques, ils sont une seule et même chose. Le moi est ce par quoi il se pose -, il se pose ce qu'il est : ainsi je suis absolument ce que je suis. (( L'expression immédiate de l'acte que je viens de développer serait la formule suivante : Je suis absolument, c'est-à-dire je suis absolument, parce que je suis pour moi -, je suis absolument ce que je suis
pour moi.
« Si l'énoncé de cet acte devait précéder la science de la connaissance, voici, à peu de différence près, en quels termes il faudrait l'exprimer : Le moi pose primitivement et absolument son propre être. )> [Science de la connaissance, p. 1, parag. 1. )
Impossible de tirer de ce langage extravagant une autre lumière que ce fait déplorable : le panthéisme ouvertement professé par Fichte-, la divinisation du
CHAP. xvni. — panthéisme; fichte. 251
moi 5 partant, l'absorption de toute réalité dans le moi. Le moi cesse d'être une intelligence bornée pour devenir une réalité infinie. Fichte n'en disconvient pas : « Le moi se détermine lui-même ; on accorde au moi la totalité absolue de la réalité, parce qu'il est posé absolument comme réahté, et o^xx' aucune négation n'est posée en lui, » (IP part. , lettre B.)
« Il y a une réalité posée dans le moi, par conséquent le moi doit être posé relativement à la réalité comme totalité absolue (c'est-à-dire comme une somme comprenant toutes les autres sommes et pouvant être leur mesure) primitivement et absolument, si la synthèse que nous venons d'exposer est possible.
(( Ainsi le moi pose absolument et sans aucune condition la totalité absolue de la réalité comme une somme qui ne peut être dépassée. Et ce maximum absolu de la réalité il le pose en lui-même; tout ce qui est posé dans le moi est réalité, et tout ce qui est réalité est posé dans le moi
te La notion de la réalité est identique à la notion d'activité : toute réalité se trouve posée dans le moi. c'est-à-dire toute activité est posée en lui; et réciproquement, toute réalité est posée dans le moi, c'est-àdire le moi lui-même n'est autre chose qu'activité: il n'est moi qu'en tant qu'il est actif j en tant qu'il n'est point actif il est le non moi, » {Ibid, , lett. B. )
(c II n'y a de réalité que dans l'entendement : l'en-
^52 UViiP^ 1\.— LA SUBSTANCE.
tendement est la faculté du réel: l'idéal devient réel en lui. » (IP p. , Déduction de la reprèseniaiion, p. 3. ) (c Le moi n'est que selon qu'il se pose, il est infini, c'est-à-dire il se pose infini...
(( Sans rinfinité du moi, sans une faculté productive dont les tendances soient illimitées et inimitables, on ne pourrait expliquer la possibilité de représentation. » (II' p., Déduction de la représentation, p. 148 et 152.)
139. Revenons sur cet enchaînement d'absurdités. La psychologie part d'un fait fondamental : le témoignage de la conscience. L'esprit humain ne saurait penser sans se trouver lui-même ; le point de départ des recherches psychologiques c'est la proposition : Je pense. Là se trouve l'identité dont parle Fichte : le moi c'est moi. Toute pensée, du moment qu elle est, se sent soumise à une loi. Toute perception emporte avec elle la connaissance explicite ou implicite de l'identité. Dans ce sens nous pouvons formuler ainsi la loi première de notre perception, A est A ^ formule parfaitement simple, mais aussi stérile qu'elle est simple; et Von prétend élever sur cette formule tout un système philosophique! Le fond de la formule, supposé (lu'on l'énonce, implique l'existence du moi énonçant; comment énoncer que A est A s'il n'existe un être dans lequel on pose le rapport de l'identité ? Par là même que la proposition A = A est vrai, il faut supposer un A ou un être dans lequel A existe. Une vérité purement idéale et ne reposant sur aucune vérité réelle est une absurdité. — Nous l'avons sur-
CHAP. XVilI. —PANTHÉISME-, FICHTE. 253
abondamment prouvé ailleurs ( Liv. IV, chap. xxiii XXIV, XXV, XXVI, xxvii, et liv. V, chap. vu et vin). '
140. Lexistence d'une vérité idéale en tant que représentée en nous, c'est-à-dire en tant qu'elle est un fait de notre conscience, n'a rien de nécessaire; cette vérité existe pendant qu'elle est, mais elle peut ne pas être, et peut être alors même qu'elle n'existe pas. L'existence n'implique nullement la nécessité; la conscience atteste le fait, mais non la nécessité du f Jit ; au contraire, le sentiment de notre faiblesse, la brièveté du temps auquel la conscience applique h, souvenir, l'interruption naturelle et périodique que Je sommeil établit entre les phénomènes de ce genre, tout prouve que le fait de conscience n'est point nécessaire, que Têtre dans lequel il se réalise a depuis peu commencé son existence, et qu'il pourrait la perdre si l'être infini cessait de la lui conserver. Le moi que nous sentons en nous se connaît lui-même et s'affirme; le mot se poser ne peut exprimer autre chose que l'affirmation du moi par le moi ; mais se connaître ce n'est pas se produire. Lorsqu'on avance des énormités de ce genre, au moins faudrait-il les prouver.
U\, En vérité, le sang-froid et la naïveté gcTmaniques ne suffisent point pour expliquer la prétention d'ériger en système les aberrations étranges que nous venons d'exposer, aberrations que nos descendants ne pourront prendre au sérieux. Le système de Fichte est jugé par tout homme qui réfléchit. Le moyt.n de le mettre à sa place, c'est-à-dire de le rendre à l'oubli, c'était de l'exposer.
m Après avoir établi que Vexistence du moi est absolue et nécessaire, Ficbte s efforce de démontrer que le non moi, c est-à-dire tout ce qui n est pas le moi, sort du moi. u Le non moi ne peut être pose au'en tant que dans le moi (dans la conscience identique) est posé un moi auquel il peut être oppose
Le non moi doit être posé dans la conscience identique -, par conséquent le moi doit être posé la, en tant que le non moi doit y être posé
« Si moi ^ moi ,'tout ce qui est, est posé dans le
moi
Le moi et le non moi sont tous deux également les produits d'actions primitives du moz; et la conscience même est un produit semblable de la première action originaire du moi-, l'acte par lequel le moi se pose
lui-même. )> , ,. , i
Yoilàdonc que le non moi, c'est-a-dire le monde
externe, et tout ce qui n'est pas le moi , naît, selon Ficbte du moi. Les distinctions qui existent entre une cliose et une autre cbose ne sont qu'illusions pures, ieux de rapports par lesquels le moi se conçoit comme non moi en tant qu il se limite -, mais il y a identité absolue entre le moi et le non moi.
« Le moi et le non moi , en tant qu'ils sont poses identiques et opposés par la notion de la limitation réciproque, sont quelque cbose dans le moi (accidents) comme substances divisibles, posées par le moi, sujet absolu, inimitable, auquel rien n'est identique,