CHAPITRE XX
LE PANTHÉISME EN CONTRADICTION AVEC LES FAITS PRIMITIFS DE l'esprit HUMAIN.
loO. Rien n'est moins favorable au panthéisme que l'étude intelhgente de l'esprit humain. Plus l'on creuse dans ce moi d'où cet incroyable système prétend tirer toutes choses, plus les oppositions deviennent évidentes. Le panthéisme est en opposition directe avec les idées et les faits primitifs de notre nature. Je vais développer cette observation ^ je puis être court, ayant déjà touché ce point cha([ue fois que l'occasion s'en est présentée.
loi. L'idée de nombre est inhérente à toutentendement-, nous l'avons vu (Liv. VI, ch. v) : c'est un fait d'expérience. Nous ne construisons pas une phrase sans employer le nombre pluriel-, ce qmi impHque évidemment lidée de nombre. Le panthéisme réduit tout ce qui est à l'unité absolue ; la multiplicité ou n'existe pas réellement ou reste limitée à certains phénomènes qui , dans l'opinion de quelques panthéistes, n'impliquent aucune espèce de réalité substantielle. Donc, ou l'idée de nombre n'emporte aucune réalité qui lui corresponde, on ne s'applique qu'à des modes d'être, à des manifestations différentes du même être, et partant ne s'étend point aux êtres eux-mêmes, puisque dans le panthéisme il n'existe
qu'un seul être. S'il en est ainsi, comment l'idée de nombre se trouve-t-elle dans notre entendement? comment se fait-il que nous concevions non-seulement la pluralité des modes d'être, mais encore la pluralité des êtres ? Le panthéisme exclut jusqu'à la possibilité même de la multiplicité des êtres. Or comment expliquer ce vice radical de notre esprit qui nous pousse fatalement à concevoir comme possible la multiplicité des êtres, lorsque cette multiplicité n'existe point? Pourquoi ce rêve de notre imagination se trouve -t- il confirmé par l'expérience, laquelle nous force pareillement à croire qu'il y a multiplicité de choses distinctes ?
152. Dans le système panthéiste, notre entendement n'est qu'une modification, une manifestation de la substance unique -, ainsi reste inexpliqué le désaccord que nous signalions tout à l'heure entre le phénomène et la réahté, l'erreur fatale à laquelle un phénomène delà substance nous conduit par rapport à la substance elle-même. Si nous sommes une pure manifestation de l'unité, pourquoi trouvons-nous dans notre conscience^ et comme un fait primitif, l'idée de la multiplicité? Pourquoi cette contradiction continuelle entre l'être et ses apparences ? Si nous sommes tous une même unité, d'où nous vient l'idée du nombre? Si les phénomènes de l'expérience ne sont, pour ainsi parler, que des évolutions de cette même unité, pourquoi nous sentons-nous irrésistiblement inclinés à placer la multiplicité dans les phénomènes et à multiplier les êtres dans lesquels ces phénomènes se succèdent?
153. La distinction opposée à l'identité est pareillement une idée fondamentale de notre esprit (Liv. V, chap. IX et x). Or, le panthéisme n'accorde à cette idée aucune réalité correspondante. S'il n'existe qu'un être unique, si tout est identique, l'idée de distinction est une pure chimère.
Dans le système panthéiste non-seulement la distinction n'existe pas, mais elle est impossible; donc l'idée de distinction est absurde ; donc l'un des faits primitifs de notre esprit est une contradiction.
d54. Les jugements négatifs forment une partie essentielle du trésor de notre entendement (Uv. V, chap. ix); le panthéisme les détruit. Dans ce système, la proposition : A n'est point B, ne peut être vraie. En effet, si tout est identique, impossi ble de nier une chose d'une autre; plus de choses distinctes; il n'y a plus une chose et une auti^e chose -^ tout est un. 11 n'est d'autre jugement négatif possible que celuici : En réalité A est la même chose que B ; la distinction n'est qu'apparente ; B est la même chose que A, lequel est ou se présente d'une autre manière.
155. L'idée de rapport est également absurde dans l'hypothèse du panthéisme, point de rapport sans terme de comparaison ; point de terme de comparaison sans distinction. Dans le panthéisme, le sujet rapporté et l'extrême ou le terme de comparaison sont absolument identiques; donc point de rapports réels et vrais, mais seulement des rapports appanints ; voilà donc encore un nouveau fait primitif de notre intelligence radicalement absurde, puisqu'il est en contra-
^(yQ UVRE IX. *— LA SUBSTANCE.
diction avec la réalité et même avec la possibilité.
156. La base de toutes nos connaissances, le principe de contradiction : il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas, en même temps , n'offre plus aucun sens, et n'est susceptible d'aucune application, soit dans l'ordre réel, soit dans l'ordre possible, si l'on admet l'hypothèse du panthéisme. Dire : 11 est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en un même temps, c'est reconnaître la possibilité d'un non être; ainsi, dans notre pensée, l'idée d'être n'exclut le non être que par rapport à une même chose et à un même temps. S'il n'existe qaun être, si tout être autre que celui-là est impossible, il suit que l'idée de non être est absolument contradictoire, et que les propositions qui l'expriment sont absurdes. Dans ce cas, il ne peut exister qu'un être touf, auquel on ne saurait appliquer, sans contradiction, la négation d'être^ donc cette négation d'être est absurde d'une manière absolue ^ partant, voilà, dans notre intelligence, encore une idée absolument contradictoire.
157. Même contradiction dans l'idée de contingence, si nous admettons le panthéisme. Il suit de ce système que tout ce qui peut être existe, que tout ce qui n'existe pas est impossible^ donc, lorsque nous distinguons le contingent du nécessaire, nous sommes en contradiction avec le réel et le possible. Nous voilà de nouveau en présence d'une illusion primordiale de notre esprit, laquelle nous présente comme possible ou même comme existant ce qui est absurde en soi.